L’«ignoble» élection sur le dos de la jeunesse

Jean Charest, premier ministre du Québec: des élections printanières?
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Jean Charest, premier ministre du Québec: des élections printanières?

«Grotesque ! », a lancé Jean Charest aux journalistes qui l’interrogeaient sur la possibilité qu’il déclenche des élections générales en profitant de la crise étudiante. C’est le Parti québécois, la Coalition avenir Québec et les médias qui parlent d’élections. « Je n’ai jamais soulevé la question d’une élection. Ce ne fut jamais soulevé par moi, ce fut soulevé par d’autres », a insisté le chef libéral. Mais ce n’est pas parce qu’on ne parle pas d’une chose qu’elle ne surviendra pas. Surtout que L’art de la guerre de Sun Tzu demeure aux dernières nouvelles la bible de Jean Charest.

Dans son livre, Sun Tzu écrit que « l’art de la guerre repose sur la duperie » ou le mensonge, selon les traductions. « Capable, passez pour incapable ; prêt au combat, ne le laissez pas voir ; proche, semblez donc loin ; loin, semblez donc proche. […] Attaquez là où il ne vous attend pas ; surgissez toujours à l’improviste. »


Jean Charest avait fait le coup en décembre 2008 en surprenant ses adversaires avec des élections-surprises. Au PQ, on jure qu’on ne se fera pas prendre deux fois. Croisé hier, Éric Caire se souvient aussi de 2008. « Devrait-on le croire aujourd’hui. Je vous le dis : dans deux semaines, on est en élection », croit le député caquiste.


Certains députés libéraux craignent que Jean Charest fasse « des élections sur le dos de la jeunesse », du jamais vu. « Un de ses proches m’a dit qu’il a décidé d’y aller », a confié un libéral.


Mais hier, Jean Charest, quand il a dévoilé ses offres finales aux étudiants, a qualifié d’« ignoble » le fait de souhaiter des élections ce printemps. « Mme Marois a demandé qu’on déclenche des élections. Franchement, j’ai trouvé ça ignoble », s’est insurgé le premier ministre. « Je trouve ça franchement grotesque de croire que le gouvernement appelle une crise pour un calcul politique », a-t-il affirmé.


Or, existent justement autour de lui des gens qui sont payés pour faire ce type de calculs politiques. Des gens qui préparent les prochaines élections. Des gens qui dressent une « fenêtre » pour permettre au chef libéral, si c’est son souhait, d’appeler les électeurs aux urnes.


Une de ces fenêtres, c’est un déclenchement tout de suite après le Conseil général du PLQ, les 4, 5 et 6 mai à Montréal, pour un scrutin le lundi 11 juin. Le gouvernement a multiplié les annonces ces derniers temps ; les ministres furent très actifs. Puis Jean Charest devait vivre un temps fort, le Salon Plan Nord à Montréal. Cela ne s’est pas déroulé comme prévu ; que voulez-vous, il y a des impondérables. Une crise étudiante, ce n’est pas de tout repos, et une blague qui tombe à plat peut faire le plus mauvais effet.


Si on se permet de décoder les propos de Jean Charest, un exercice toujours risqué, il n’y aura donc pas d’élections ce printemps. « On n’en est pas là aujourd’hui », a-t-il dit hier. Un « aujourd’hui » qui maintient l’ambiguïté. Et demain ? serait-on tenté de lui demander.


Mais au moins Jean Charest a donné, hier, la principale raison pour laquelle il n’est pas dans l’intérêt de son parti de déclencher des élections ce printemps. Les libéraux donneraient l’impression de chercher à profiter de la crise étudiante, une crise que le chef libéral aurait l’air d’avoir « préméditée » et « nourrie », pour reprendre les mots de Pauline Marois.


Loi et ordre


Certains députés libéraux craignent que Jean Charest se lance en élection avant même d’avoir réglé la crise sur le thème de la loi et l’ordre. Ces dernières semaines, le chef libéral et le ministre de la Sécurité publique, Robert Dutil, ont beaucoup insisté pour dénoncer la violence, le fait, selon eux, non seulement de casseurs, mais d’une association étudiante, la Coalition de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE). Le ministre a même évoqué la possibilité que son porte-parole, Gabriel Nadeau-Dubois, soit arrêté par la police.


Jean Charest a cherché à associer Pauline Marois et le PQ à la CLASSE et à la violence. Le premier ministre a accusé la chef péquiste d’avoir tardé à condamner la violence et l’intimidation. Jeudi encore, lors de l’étude des crédits du Conseil exécutif, il a demandé à répétition à la chef péquiste si elle jugeait que le gouvernement devait négocier avec la CLASSE. Sous-entendu : vous traitez avec la CLASSE, vous souscrivez donc à la violence.


Chose certaine, Jean Charest croit que Pauline Marois paiera un prix politique pour son appui à la grève. « Elle porte encore le carré rouge aujourd’hui ; bien, elle en portera la responsabilité également aux yeux des Québécois », a-t-il déclaré cette semaine à l’Assemblée nationale.


Certains stratèges libéraux croient que le Parti libéral gagne des points dans cet affrontement avec les étudiants. Un sondage Léger Marketing, publié hier dans Le Journal de Montréal, montre d’ailleurs que 58 % des répondants appuient davantage la position du gouvernement que celle des étudiants, une progression de 10 points de pourcentage depuis février.


En outre, les manifestations se déroulent à Montréal ; à l’exception de Sherbrooke et de Gatineau, les autres régions ne sont pas touchées. Et sur l’île de Montréal, les châteaux forts libéraux ne sauraient être menacés, quoi qu’il advienne de la grève étudiante.


Comme le relatait avec candeur le ministre et député de Frontenac Laurent Lessard, il participait pendant les manifestations à un pique-nique pour célébrer l’agrandissement du cégep de Thetford, dont les étudiants ont voté contre la grève. « Il y a DES réalités, celle du médiatique qui, elle, est forte parce qu’ils font des petits coups, de la guérilla », a dit Laurent Lessard à des journalistes en parlant des manifestants à Montréal. « Pour te dire une affaire : le monde est tanné de regarder la TV en regardant ça. La plupart font comme nous autres, ils regardent d’autre chose. »


La fermeté du gouvernement pourrait lui rapporter des appuis en région, augmenter les intentions de vote chez les francophones en faveur du PLQ, calcule-t-on.


 

La grève étudiante, avec cet accent sur la loi et l’ordre, est un « wedge issue », comme disent les Américains, un enjeu qui divise les électeurs mais qui permet de récolter des appuis chez les électeurs plus conservateurs.


Il y a toutefois un revers à cette médaille. Déclencher des élections sans que le conflit avec les étudiants soit réglé pourrait se retourner contre Jean Charest. C’était au chef libéral de régler le problème et il en a été incapable, pourraient penser les électeurs. Sans parler des perturbations que les étudiants en rogne pourraient causer tout au long de la campagne libérale.


À moins de se servir des débordements pour renforcer un discours sur la loi et l’ordre. Et pour bien des libéraux, c’en est trop.

9 commentaires
  • Monsieur Brodeur - Inscrit 28 avril 2012 03 h 25

    L'extrème droite.

    «La fermeté du gouvernement pourrait lui rapporter des appuis en région, augmenter les intentions de vote chez les francophones en faveur du PLQ, calcule-t-on»

    Je suis d'accord avec vous. C'est palpable. L'extrème droite fuit la CAQADQ pour tomber dans les bras de Charest. Est-ce que Legault sera content? peut-être.. Est-ce que ce sera suffisant pour faire réélire le PLQ? peut-être.. (et pour charest et les libéraux, ce ''peut-être'' est salutaire. Ils n'auront peut-être pas d'aussi belles fenêtres dans l'avenir, en tout cas pas avec les dossiers chauds qui sont occultés actuellement par les manifestations prévisibles, causés par la hausse abusive des frais scolaires.)

    Stéphane Brodeur, montréal.

  • Normand Carrier - Abonné 28 avril 2012 07 h 24

    Gros test (grotesque) de crédibilité pour vous monsieur Charest .....

    Pour tous les électeurs bien renseignés sur la politique , il est évident que Jean Charest et son gouvernement ont bati cette crise en mettant de l'huile sur le feu et retarder 10 semaines avant d'accepter de rencontrer les étudiants ...... Le deuxième jour de rencontre , il a utilisé un prétexte pour exclure la Classe et mettre fin aux négociations durant lesquelles rien de concret n'a émané ......Pour la majorité des électeurs , Jean Charest veut se servir de cette crise pour sauver sa peau et tenter de déclencler une élection sur le dos des étudiants .....Il intervient a la onzième semaine en courcircuitant les associations étudiantes et tenter de leur imposer sa solution .......

    Il était insultant pour l'intelligence des électeurs de voir Jean Charest utiliser les mots Odieux et Grotesque pour qualifier tous ceux qui osaient mettre en doute sa crédibilité concernant ses manipulations électoralistes .....

    Si votre incapacité a régler ce conflit se confirme , il semble que la seule voie sera une élection tel que demandée par madame Marois ....Monsieur Charest a sans doute oublié qu'il avait menacé madame Marois d'aller en élection sur le conflit étudiant dans les premières semaines de grève ou de boycott ...... C'était tellement odieux et grotesque de faire de la petite politique , monsieur Charest , au début de ce conflit ...... Les professeurs et les étudiants devront tous vous recaler pour avoir échoué votre test de crédibilité et vous faire disparaitre du monde politique .......

    • Andre Ewert - Inscrit 30 avril 2012 22 h 22

      Ce n'est pas facile de faire des élections dans ce contexte. Ca doit etre difficile pour le gouvernement d'imposer ces hausses mais les contraintes financieres et le déficit doivent lui forcer la main. Il est sur qu'il serait plus logique de faire payer les étudiants quand ils ont gradué et ont un bon emploi lucratif.Mais les pret/bourses jouent déjà un peu ce role. Il manque maintenant LE PLAN SUD et aussi une strategie ecolo pour proteger le territoire du PLAN NORD pour que des gains politiques puissent etre réalisées. Toutefois, c'est rassurant de voir cette jeunesse finalement mobilisé pour quelque chose.
      Apres tout, Le Québec de l'avenir leur appartient!

  • Marie-France Legault - Inscrit 29 avril 2012 09 h 17

    La gauche caviar...

    disait un certain animateur clairvoyant....

    cette division, ces étiquettes ne changent rien à la RÉALITÉ...

    on a décidé à partir d'étiquettes
    que la DROITE est mauvaise
    et que la GAUCHE est synonyme d'évolution, de progrès...

    l'anarchie, le chaos, seraient-ils de la GAUCHE CAVIAR....pour les intérêts particuliers de certains enfants gâtés...
    tout avoir et faire payer les autres...

    • M. Miclot - Inscrit 29 avril 2012 14 h 58

      Eh oui la droite est mauvaise. elle est synonyme d'exploitation et de caste. Seule les nantis ont des droits et l'argent règne en maître. Et la Terre tourne autour du soleil! On n'y peut rien. Personnellement Robin des Bois et plus attachant que le prince Jean.

  • France Marcotte - Abonnée 29 avril 2012 12 h 03

    Éloge de la faiblesse


    Ces petits jeux stratégiques décrits ici sont absolument dégoûtants. Miser sur l'ignorance et maintenir le discours politique au niveau le plus superficiel possible pour faire des gains, diviser...même ce Sun Tzu ne se serait sans doute pas abaissé jusque là.
    Tous les coups sont bons dans l'art de la guerre, la fin justifie les moyens? Avoir des sentiments pour son peuple, même si ce n'est que de la compassion, cela serait une faiblesse?

    Un peu de faiblesse alors, par pitié!

  • M. Miclot - Inscrit 29 avril 2012 15 h 03

    Pauvre Charest

    Même plus capable d'être machiavélique ,ses petites combines sont tellement connues qu'elles se dévolent toutes seules. Et ce n'est que le début de ses malheurs car dans dans peu de temps ce monsieur va devoir rendre des comptes sur sa malgouvernance.