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    La réhabilitation

    18 février 2012 | Michel David | Québec
    Ma dernière rencontre avec Robert Bourassa remonte à septembre 1995. Ce soir-là, deux de mes collègues du Soleil et moi l'avions invité au restaurant pour discuter de son dernier livre intitulé Gouverner le Québec, mais il est apparu très rapidement qu'il avait surtout envie de parler de celui de Jean-François Lisée, Le tricheur, dont la publication remontait pourtant à près d'un an et demi.

    En l'entendant accuser Lisée d'avoir abusé de sa confiance en se présentant à lui sous de fausses représentations, je n'avais pu réprimer un fou rire. Ce maître de l'entourloupette était vexé d'avoir trouvé plus malin que lui.

    Je me suis toujours demandé s'il comprenait vraiment ce qu'on lui reprochait. Oui, au lendemain de l'échec de l'accord du lac Meech, il avait sciemment laissé croire aux Québécois qu'il pourrait faire la souveraineté, tout en assurant ses homologues des autres provinces qu'il n'en avait nullement l'intention. Et alors? «On n'est quand même pas obligé de faire de la politique au niveau primaire», avait-il lancé.

    Dans son entourage, on souhaitait une «réplique structurée» aux accusations de Lisée, mais il y avait un problème de taille: personne ne pouvait prétendre avoir été mal cité. On ne pouvait que lui faire un procès d'intention.

    M. Bourassa lui-même trouvait indigne d'un ancien premier ministre de s'abaisser à débattre de son honneur avec un journaliste devenu entre-temps attaché politique. «Mitterrand a eu quarante livres comme ça et il n'a jamais répondu», disait-il.

    Il était cependant manifeste qu'il se souciait de ce que la postérité retiendrait de lui. Il était très déplaisant de penser que des générations d'étudiants trouveraient sur les rayons des bibliothèques un gros livre qui le présentait comme un fourbe.

    ***

    Remarquablement documenté, le livre de Lisée a connu un succès mérité. M. Bourassa peut cependant reposer en paix. Dans la mémoire collective, il laisse un souvenir que le temps n'a cessé d'embellir. Les manigances de l'après-Meech ne pèsent pas lourd face à la Baie-James. La fourberie dont l'accusait Lisée est plutôt perçue comme une roublardise assez sympathique.

    Les péquistes sont d'ailleurs les premiers responsables de cette réhabilitation. Dans leur désir de présenter Jean Charest comme le champion de l'aplaventrisme devant Ottawa, ils en sont arrivés à louer la fermeté de l'ancien premier ministre, trouvant même indécent que M. Charest ose se comparer à ce «grand bâtisseur».

    Les amis de l'ancien premier ministre n'avaient donc aucun besoin de commander à Georges-Hébert Germain un «portrait de proximité», qui a simplement fourni à Lisée un prétexte pour rééditer son réquisitoire.

    Qui plus est, le livre de Germain n'est pas à la hauteur de l'homme. La complaisance est une caractéristique du genre, mais M. Bourassa, qui prétendait continuellement «rectifier les faits», même si lui-même les déformait volontiers, aurait été horrifié par une telle abondance d'erreurs.

    Ainsi, la loi 101 «interdisait» l'affichage unilingue français, Claude Ryan avait été premier ministre, René Lévesque était chef de l'opposition en 1987... Germain a même trouvé le moyen de me faire étudier à Brébeuf, alors que je n'y ai jamais mis les pieds. Que personne n'ait cru utile de réviser son manuscrit est aussi gênant pour ses commanditaires que pour sa maison d'édition.

    «Des erreurs factuelles, c'est sûr, il y en a plein», mais le but était surtout de présenter l'ancien premier ministre dans sa vie quotidienne et de faire ressortir ses «valeurs morales», a plaidé l'auteur dans une entrevue à mon collègue Antoine Robitaille. M. Bourassa n'aurait jamais toléré pareil amateurisme.

    ***

    Le comble est cette controverse qu'il a provoquée en accusant Lisée de s'être placé en conflit d'intérêts sans avoir fait la moindre vérification avant d'affirmer qu'il était entré à l'emploi de Jacques Parizeau avant la parution de la suite du Tricheur, intitulée Le naufrageur, qui était encore plus accablante.

    Il est vrai que Lisée porte aujourd'hui de nombreux chapeaux qui entretiennent une certaine confusion: directeur du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM), jounaliste-blogueur à L'Actualité, conseiller de Pauline Marois, candidat pressenti du PQ dans Rosemont... Plusieurs le voient déjà candidat à une éventuelle course au leadership.

    En juin 1994, il n'y avait cependant aucune confusion possible. Lisée n'est entré au service de M. Parizeau qu'au lendemain des élections du 12 septembre. Les faits n'ont peut-être pas d'importance pour Germain, mais les tribunaux sont généralement d'un autre avis quand il s'agit de déterminer s'il y a eu diffamation.

    Avant même d'être en librairie, son livre est totalement discrédité. Plutôt que de réhabiliter un homme qui n'en avait nul besoin, il associe maintenant son nom à une chicane de divas. Un beau gâchis.

    Germain s'est indigné de voir Lisée entrer dans son «espace promotionnel» en rééditant Le tricheur, dans lequel il ne voit qu'une tentative de destruction relevant de la fiction. Il est vrai que cet opportunisme est un peu indécent, mais si Germain veut débattre avec Lisée des mérites de leurs livres respectifs, on lui souhaite bonne chance. Lui-même aura peut-être besoin d'une réhabilitation.
     
     
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