Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    Politique québécoise - La fatigue politique du Canada français

    28 janvier 2012 |Caroline Proulx - Professeure au Département de français et de lettres du cégep Ahuntsic | Québec
    Pauline Marois<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Pauline Marois
    «Le Canada français, culture agonisante et fatiguée, se trouve au degré zéro de la politique. Ceux qui ont réussi en politique au Canada français, ce sont les a-nationaux, c'est-à-dire ceux qui "représentaient" le mieux ce peuple déréalisé, parcellisé et dépossédé par surcroît.»
    — Hubert Aquin, La fatigue culturelle du Canada français
    Depuis quelque temps, trop longtemps, je constate l'affaissement marqué, la stérilité débilitante d'un débat qui dure et qui revient sans cesse par sursauts dans les médias. Rien de nouveau. Non que ce soit uniquement la faute des médias: le débat tourne manifestement à vide. Entre une thèse que je termine sur Hubert Aquin et les nouvelles à Radio-Canada, j'étouffe. J'étouffe de voir à quel point nous nous sommes embourbés depuis l'époque de la Révolution tranquille, la création du Parti québécois, le premier référendum de 1980, et surtout depuis celui de 1995 (eh oui, voilà encore ces lieux communs!).

    J'étouffe plus particulièrement de voir le seul parti qui, sur la scène historique, a porté le discours indépendantiste au pouvoir se morceler encore. Après les dernières élections fédérales, il y avait pourtant un momentum, l'occasion de remettre sur pied la discussion (terme que je préfère finalement à celui de «débat»). La coloration symbolique (bleu et orange) sur la carte confédérationnelle a délié les langues, à tout le moins dans la rue et dans les salons, autour d'un bon verre de vin: «Voilà la preuve que nous sommes différents du reste du Canada.»

    La défaite du Bloc québécois incarnait même la destruction définitive de notre soi-disant représentation au Parlement, représentation qui a fini par servir d'argument aux fédéralistes. Momentum comme nous n'en avons plus eu depuis des lustres. Soit. Et puis quoi? Rien. Les politiciens — ceux du parti d'opposition censés vraisemblablement remettre la discussion sur la table — en ont profité pour se quereller encore une fois, pour affirmer leur ego sur la place publique au lieu de comprendre que le temps était favorable à la discussion plutôt qu'à la dissension.

    L'union des forces

    Une seule proposition récemment m'a semblé pertinente et sérieuse au terme de plusieurs mois de cette débandade déprimante: unir les forces souverainistes. Un des problèmes de cette proposition est le fait qu'elle vienne encore et toujours de la classe politique, dans cette langue de bois qui n'en finit plus de se figer dans des caisses bien fermées à clé. C'est l'impasse. Et la proposition apparaît impossible à concrétiser: l'union est un beau fantasme que certains réussissent néanmoins à orchestrer sur la scène politique, pour offrir de plus en plus ce qui ressemble à une tragédie burlesque. En même temps, personne n'est dupe... Il faut juste sauver les apparences, dirait-on. Rien de nouveau là non plus.

    Il y a cinquante ans maintenant, Aquin écrivait La fatigue culturelle du Canada français, déjà fatigué de la même situation nationale. Tout est écrit dans cet article paru en 1962 dans Liberté, en réponse à celui de Pierre Elliott Trudeau, La nouvelle trahison des clercs, publié dans Cité libre. Aquin, en écrivant ce texte, ne cherchait pas à faire de la partisanerie ou même à prôner la révolution, mais voulait discuter du problème du Canada français, de son rapport à lui-même et des conditions de son enfermement. Tout est là. Tout est écrit et cela fait cinquante ans déjà. La discussion amorcée, que n'a sauf erreur pas relancée Trudeau à l'époque, est pourtant toujours aussi nécessaire aujourd'hui, toujours aussi actuelle, toujours aussi surprenante de lucidité; c'est celle d'un intellectuel et d'un écrivain aussi tourmenté et fatigué que sa culture, que son pays. Rien de nouveau donc.

    Bris de dialogue

    Oui, je peux me dire indépendantiste et probablement souverainiste, une indépendantiste mi-trentenaire qui a échappé — pas complètement apparemment — à un certain cynisme, mais je suis à mon tour fatiguée. Il m'apparaît clair que le fait que je sois «indépendantiste», tout comme d'autres encore sont fédéralistes, autonomistes, capitalistes, environnementalistes, automobilistes ou socialistes, semble servir souvent d'argument pour briser le dialogue.

    Faute de véritable discussion entre nous, une discussion, j'entends, au-delà de la pure démagogie et de l'enfermement idéologique ou encore émotif, je m'interroge comme d'autres l'ont fait. Bien entendu, l'émotion est intriquée à la discussion, on n'y peut presque rien bien souvent. Être ceci ou cela, croire, par exemple, en l'indépendance politique du Québec ou en la Confédération canadienne, est partie prenante de notre subjectivité.

    Elle l'est tout autant de notre histoire personnelle, de nos affects les plus profonds qui remontent à notre héritage familial et à nos sacro-saintes origines. C'est compliqué. Toujours est-il que de se définir comme ceci ou cela ne sera jamais une raison pour ne pas discuter en toute bonne foi de l'avenir du Québec, tout comme du sens qu'a pour nous le Canada. C'est une question de bon sens, mais qui ne trouve pas de réponse réelle dans le discours politique et intellectuel des dernières années. Rien de nouveau, mais c'est fatiguant.

    Nostalgique?


    Plusieurs, tout comme moi, sont lassés du débat stérile, mais la réalité est que la question n'est pas réglée, qu'on le veuille ou non. Je ne vous apprendrai rien sur le fait que régler une question commence par cesser de se déguiser en aveugles et croire en son propre déguisement, ou encore faire de la négation volontaire la seule planche de salut en se disant que la question est dépassée.

    Il me semble — et cela demande un réel effort — qu'il faille accepter de réfléchir de manière honnête intellectuellement. La quasi-absence des intellectuels sur la scène publique et politique me gêne, me dérange même profondément. Nostalgique, on dira que je suis, alors que je n'ai pas vécu l'époque de la Révolution tranquille. Alors oui, je suis nostalgique d'une époque où bien des écrivains étaient des intellectuels et osaient se mouiller sur la place publique, croyaient sans doute encore au pouvoir de l'acte de la parole, plus que les politiciens eux-mêmes. La pauvreté que je perçois sur ce plan me sidère à tout dire et participe de ma fatigue. Ce fait non plus n'est pas nouveau, mais peut-être mérite-t-il que quelqu'un le rappelle de temps à autre.

    Fatigués, donc, nous le sommes depuis longtemps et surtout en ce moment. Le nouveau parti émergent, la CAQ, est la preuve de notre grande fatigue qui continue de faire sentir ses effets, ses symptômes. Néanmoins, la fatigue que l'on ressent n'est pas une raison pour cesser de réfléchir à l'impasse et pour déserter l'univers de la pensée. À moins que la question elle-même ne soit stérile et n'ait pas d'issue, que nous soyons éternellement divisés et que cette division finalement soit nôtre et nous définisse. Dans ce cas, si c'est le cas, il faudra bien finir par l'assumer. En attendant, relire un Hubert Aquin entre deux bulletins télévisés est un appel d'air.

    ***

    Caroline Proulx - Professeure au Département de français et de lettres du cégep Ahuntsic
     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel