Parti québécois - De conspirations et de sauveurs
Pierre Beaudet et François Cyr - Respectivement professeur à l'Université d'Ottawa et chargé de cours à l'UQAM
21 janvier 2012
Québec
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Dans le fond, Pauline Marois a peut-être une chance de s’en sortir.
Les grandes manœuvres pour éliminer Pauline Parois s'inscrivent bien dans une détestable tradition au Québec et au Canada qui maintient le domaine politique dans les mains de petites cliques, de sauveurs suprêmes et d'une vision totalement étriquée et dépassée de nos sociétés. Peut-on être surpris du cynisme ambiant?
Nous vivons dans un système politique hérité de l'Angleterre coloniale et élitiste vieux de 200 ans. Dans ce système, le «cheuf» incarne la capacité pour un très petit nombre de personnes de décider pour la grande majorité, tout en consultant des élites bien placées, opaques, non imputables. Les élections, le parlementarisme, les congrès des partis sont plus ou moins une opération théâtrale où on fait semblant de débattre, de mandater, de décider, alors qu'en réalité le véritable jeu se fait ailleurs. Mais en attendant, comme disent nos amis états-uniens, «the show must go on»...
Quand le chef ne fait plus l'affaire, on le débarque, gentiment ou autrement. Très souvent, le chef s'est mis lui-même dans le pétrin. Il (on parle au masculin car, à part quelques exceptions, le chef est toujours un homme) a fait quelques fausses manoeuvres qui sont souvent des erreurs tactiques plutôt que des questions de fond. Celles-ci sont rarement mises sur la table parce que, par définition, les élites opaques partagent à peu près la même vision des choses: le monde actuel, le monde du 1 %, doit continuer à rouler. L'autre avantage de changer de chef est de créer une sorte de dramaturgie. Le vieux chef est éliminé, le nouveau chef arrive, c'est une catharsis. Autour de la transition, il y a les «assassins» du chef, ses «défenseurs», et la «populace» qu'on invite comme spectateurs, quitte à lui demander son opinion par sondage.
Fin de cycle
Or ce système est maintenant ingérable, en partie parce que les élites en question ne sont plus aptes à gérer le grand chaos qu'elles ont elles-mêmes créé sur les plans économique, social, environnemental, en partie parce que la population, d'une manière relativement impalpable, n'y croit plus. C'est le secret du succès des indignés, qui étaient bien sûr une petite minorité, mais qui ont exprimé ce que la majorité pense: nous sommes 99 %, vous êtes 1 %; et surtout, on en a marre...
Depuis plusieurs années, ce parti qui a incarné l'espoir de changement au Québec navigue de dérives en dérives. Il faudrait (une autre fois) regarder les racines historiques de cette instabilité, mais pour le moment, que se passe-t-il? De toute évidence, on arrive au moment cataclysmique. Les manoeuvres sont en cours pour immoler le chef, pour une rare fois la chef. Les raisons invoquées, tout le monde les connaît: elle n'est plus apte à diriger. Par chance, un homme providentiel, comme d'autres sauveurs avant lui, est en coulisse. Il se peut effectivement que cela fonctionne. Après tout, c'est comme cela que ça marche dans notre système. Avec le spin médiatique et les capacités du nouveau chef, le PQ pourra remonter la pente. Jusqu'au prochain crash, au prochain putsch et au prochain drame.
Nous ne sommes pas des fans de Pauline Marois et, dans le fond, nous ne sommes pas non plus des ennemis de Gilles Duceppe. Le problème n'est pas vraiment là. D'abord, l'époque des chefs s'achève. Ensuite, l'époque du parti-sauveur-de-la-nation s'achève aussi. L'idée qu'on puisse gouverner comme c'est le cas dans nos démocraties occidentales avec une base populaire très rétrécie (même pas 30 % dans le cas de Harper et de Charest) est insensée. Et l'est encore plus l'idée qu'on va continuer avec une petite élite, en reniant ses mandats, en disant une chose puis en en faisant une autre. À moins que, comme Harper ou Berlusconi, on ne radicalise cette démocratie élitiste en criminalisant, en réprimant, en punissant tout le monde.
Quelles sont les solutions?
Dans le fond, Pauline Marois a peut-être une chance de s'en sortir. Peut-être pas seulement en opposant aux conspirations d'autres conspirations avec des gardes rapprochées et d'autres élites opaques. Cette culture politique est critiquée (voir les interventions de Lise Payette et de Jean-François Lisée). Alors, que faire? Marois et le PQ doivent dire les choses clairement. Le PQ a incarné envers et contre tous les espoirs de changement, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui.
Ce qui ne veut pas dire qu'il doit mourir. Mais pour survivre, il faut sortir de la boîte. Il y a au Québec en ce moment une crise assez généralisée, qui dans un certain sens dépasse notre société (une crise systémique de grande envergure et de grande durée). Cette crise, cependant, nous pouvons la confronter. Remettre de l'ordre dans l'administration publique veut dire confronter les élites opaques qui agissent en coulisse pour protéger le 1 %, qui pillent nos ressources, qui considèrent les gens comme de vulgaires marchandises à vendre ou à acheter. En passant, ce n'est pas Karl Marx qui dit cela, mais Klaus Schwab, le vénérable fondateur du Forum économique mondial, le think tank des élites, justement.
Remettre la société en marche, c'est aussi se mettre ensemble. Des énergies, des créativités, des espoirs, il y en a plein dans notre société d'indignés. On les voit s'exprimer à travers des initiatives énormes et dispersées qui prennent souvent la forme d'un gros «non» aux efforts désespérés des élites pour consolider leur emprise. On les voit s'exprimer par des projets comme celui de Québec solidaire, qui évite de tomber dans le jeu du grand chef et du votez-pour-moi-et-vous-serez-sauvés. Il y a donc peut-être une fenêtre d'opportunité dans la crise actuelle du PQ si, au lieu de multiplier les conspirations, on cherche dans une autre voie, si on arrête de se prendre pour des «sauveurs suprêmes» qui savent tout.
***
Pierre Beaudet et François Cyr - Respectivement professeur à l'Université d'Ottawa et chargé de cours à l'UQAM
Nous vivons dans un système politique hérité de l'Angleterre coloniale et élitiste vieux de 200 ans. Dans ce système, le «cheuf» incarne la capacité pour un très petit nombre de personnes de décider pour la grande majorité, tout en consultant des élites bien placées, opaques, non imputables. Les élections, le parlementarisme, les congrès des partis sont plus ou moins une opération théâtrale où on fait semblant de débattre, de mandater, de décider, alors qu'en réalité le véritable jeu se fait ailleurs. Mais en attendant, comme disent nos amis états-uniens, «the show must go on»...
Quand le chef ne fait plus l'affaire, on le débarque, gentiment ou autrement. Très souvent, le chef s'est mis lui-même dans le pétrin. Il (on parle au masculin car, à part quelques exceptions, le chef est toujours un homme) a fait quelques fausses manoeuvres qui sont souvent des erreurs tactiques plutôt que des questions de fond. Celles-ci sont rarement mises sur la table parce que, par définition, les élites opaques partagent à peu près la même vision des choses: le monde actuel, le monde du 1 %, doit continuer à rouler. L'autre avantage de changer de chef est de créer une sorte de dramaturgie. Le vieux chef est éliminé, le nouveau chef arrive, c'est une catharsis. Autour de la transition, il y a les «assassins» du chef, ses «défenseurs», et la «populace» qu'on invite comme spectateurs, quitte à lui demander son opinion par sondage.
Fin de cycle
Or ce système est maintenant ingérable, en partie parce que les élites en question ne sont plus aptes à gérer le grand chaos qu'elles ont elles-mêmes créé sur les plans économique, social, environnemental, en partie parce que la population, d'une manière relativement impalpable, n'y croit plus. C'est le secret du succès des indignés, qui étaient bien sûr une petite minorité, mais qui ont exprimé ce que la majorité pense: nous sommes 99 %, vous êtes 1 %; et surtout, on en a marre...
Depuis plusieurs années, ce parti qui a incarné l'espoir de changement au Québec navigue de dérives en dérives. Il faudrait (une autre fois) regarder les racines historiques de cette instabilité, mais pour le moment, que se passe-t-il? De toute évidence, on arrive au moment cataclysmique. Les manoeuvres sont en cours pour immoler le chef, pour une rare fois la chef. Les raisons invoquées, tout le monde les connaît: elle n'est plus apte à diriger. Par chance, un homme providentiel, comme d'autres sauveurs avant lui, est en coulisse. Il se peut effectivement que cela fonctionne. Après tout, c'est comme cela que ça marche dans notre système. Avec le spin médiatique et les capacités du nouveau chef, le PQ pourra remonter la pente. Jusqu'au prochain crash, au prochain putsch et au prochain drame.
Nous ne sommes pas des fans de Pauline Marois et, dans le fond, nous ne sommes pas non plus des ennemis de Gilles Duceppe. Le problème n'est pas vraiment là. D'abord, l'époque des chefs s'achève. Ensuite, l'époque du parti-sauveur-de-la-nation s'achève aussi. L'idée qu'on puisse gouverner comme c'est le cas dans nos démocraties occidentales avec une base populaire très rétrécie (même pas 30 % dans le cas de Harper et de Charest) est insensée. Et l'est encore plus l'idée qu'on va continuer avec une petite élite, en reniant ses mandats, en disant une chose puis en en faisant une autre. À moins que, comme Harper ou Berlusconi, on ne radicalise cette démocratie élitiste en criminalisant, en réprimant, en punissant tout le monde.
Quelles sont les solutions?
Dans le fond, Pauline Marois a peut-être une chance de s'en sortir. Peut-être pas seulement en opposant aux conspirations d'autres conspirations avec des gardes rapprochées et d'autres élites opaques. Cette culture politique est critiquée (voir les interventions de Lise Payette et de Jean-François Lisée). Alors, que faire? Marois et le PQ doivent dire les choses clairement. Le PQ a incarné envers et contre tous les espoirs de changement, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui.
Ce qui ne veut pas dire qu'il doit mourir. Mais pour survivre, il faut sortir de la boîte. Il y a au Québec en ce moment une crise assez généralisée, qui dans un certain sens dépasse notre société (une crise systémique de grande envergure et de grande durée). Cette crise, cependant, nous pouvons la confronter. Remettre de l'ordre dans l'administration publique veut dire confronter les élites opaques qui agissent en coulisse pour protéger le 1 %, qui pillent nos ressources, qui considèrent les gens comme de vulgaires marchandises à vendre ou à acheter. En passant, ce n'est pas Karl Marx qui dit cela, mais Klaus Schwab, le vénérable fondateur du Forum économique mondial, le think tank des élites, justement.
Remettre la société en marche, c'est aussi se mettre ensemble. Des énergies, des créativités, des espoirs, il y en a plein dans notre société d'indignés. On les voit s'exprimer à travers des initiatives énormes et dispersées qui prennent souvent la forme d'un gros «non» aux efforts désespérés des élites pour consolider leur emprise. On les voit s'exprimer par des projets comme celui de Québec solidaire, qui évite de tomber dans le jeu du grand chef et du votez-pour-moi-et-vous-serez-sauvés. Il y a donc peut-être une fenêtre d'opportunité dans la crise actuelle du PQ si, au lieu de multiplier les conspirations, on cherche dans une autre voie, si on arrête de se prendre pour des «sauveurs suprêmes» qui savent tout.
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Pierre Beaudet et François Cyr - Respectivement professeur à l'Université d'Ottawa et chargé de cours à l'UQAM
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