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    Politique et démocratie - Quand le remède pourrait tuer le patient

    10 décembre 2011 |Joseph Yvon Thériault - Professeur au Département de sociologie de l'UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie | Québec
    Louise Beaudoin et Pierre Curzi: «Faire de la politique autrement.»<br />
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Louise Beaudoin et Pierre Curzi: «Faire de la politique autrement.»
    «Faire de la politique autrement.» C'était le souhait de Louise Beaudoin au moment d'expliquer sa démission du caucus du Parti québécois. C'est aussi l'objectif que se sont donné les députés Bernard Drainville et Sylvain Pagé dans des propositions présentées aux instances de leur parti. Toutes ces propositions vont étonnamment dans le même sens: revaloriser la parole citoyenne, réformer les institutions démocratiques, limiter le pouvoir des élus.

    Comme si «faire de la politique autrement» exigeait de modifier le contenant plutôt que le contenu. On pourrait peut-être expliquer cet engouement par la crise du souverainisme. Dans les dernières années, plus le projet souverainiste s'est étiolé, plus les souverainistes ont délaissé la substance pour la forme: la nation civique, les questions éthiques et maintenant la réforme démocratique.

    S'il y a là une part d'explication, elle est cependant insuffisante. En effet, l'intérêt pour la transformation des institutions de la démocratie représentative dépasse largement la mouvance souverainiste. Un tel intérêt est à l'ordre du jour de tous les mouvements altermondialistes des trente dernières années; la jeunesse est séduite et la gauche radicale la porte.

    La démocratie contre la politique

    Pour bien comprendre cette nouvelle passion, distinguons d'abord politique et démocratie. La politique est l'activité par laquelle les hommes et les femmes, à travers la diversité des intérêts, des opinions et des passions qui les opposent, s'organisent pour ordonnancer la société. La démocratie veut que ce travail de la société sur elle-même soit l'oeuvre d'un «gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple». Autrement dit, la politique est le travail d'organisation du pouvoir, la démocratie, l'idée que ce pouvoir appartient au peuple.

    Les démocraties modernes veulent lier politique et démocratie, mais cela ne va pas de soi. Jusqu'aux grandes révolutions modernes, il était convenu que la démocratie empêchait l'activité de gouvernement. La trop grande multiplicité des intérêts, l'ignorance des masses qui fonctionneraient à la passion davantage qu'à la raison, tout cela rendait la démocratie incompatible avec la politique.

    Pour que politique et démocratie se rencontrent, il a fallu rompre avec l'idée d'une démocratie exercée directement. Impolitique, cette dernière se révèle impuissante. Pour la rendre opérante, il a fallu inventer la représentation, créer un ensemble de médiations et d'institutions (représentants, partis politiques, Parlements, etc.) par lesquelles la volonté populaire se transforme en gouvernement. Ces médiations sont le moment politique de la démocratie. Rappelons-en quelques-unes, que l'on remet aujourd'hui en question, pour rappeler leur caractère politique.

    Des médiations nécessaires

    - Les partis politiques. Ils opèrent comme des réducteurs et des agrégateurs de pluralité. Ils rendent lisible le choix des électeurs. Que serait une élection si nous n'avions pas devant nous des options qui présupposent le choix des électeurs? Elle se réduirait à la popularité, l'authenticité, la probité du candidat. Les grandes distinctions gauche/droite, souverainisme/fédéralisme, ou d'autres encore, sont des balises par lesquelles les choix politiques sont rendus lisibles.

    - La représentation. L'élu représente les intérêts de ses électeurs immédiats, les intérêts de son parti politique, les intérêts «politiques» de la nation. Aucune de ces fonctions n'est figée dans le temps. Pour qu'il y ait politique, il faut que le représentant ait la liberté de s'ajuster à la conjoncture politique, de modifier ses opinions, d'interpréter en notre nom l'intérêt politique du moment. La politique exige donc que nous acceptions, pour un temps, de déléguer notre autonomie.

    - La stabilité politique. Pour que l'art de gouverner fasse bon ménage avec la volatilité des opinions, la démocratie politique moderne a introduit des balises donnant temporairement le pouvoir à une majorité. Les régimes parlementaires de type britannique sont certainement ceux qui vont le plus loin dans cette prime aux vainqueurs.

    On peut souhaiter diminuer cette prime en dissociant l'exécutif et le législatif. Ou encore en modifiant le système électoral pour augmenter le pluralisme et forcer des coalitions. Ce qui peut être souhaitable. Mais soyons conscients que de telles modifications conduisent à un affaiblissement de la capacité d'agir des gouvernements. Par exemple, le Parti québécois, élu avec 41 % des votes en 1976, n'aurait jamais pu réaliser son référendum s'il avait été opposé à un chef de gouvernement de type présidentiel, fort probablement fédéraliste, et contraint de gouverner en coalition avec l'Union nationale.

    Les coalitions élargissent les assises du pouvoir tout en rendant moins lisibles les affrontements politiques. Quand elles maintiennent les grandes divisions politiques, cela se fait souvent en transférant la «prime» aux petits partis radicaux, comme en Israël. Elles ont aussi l'effet paradoxal de donner aux élites des partis le pouvoir ultime de définir le programme de gouvernement.

    L'impolitique

    L'engouement actuel pour la forme au détriment du contenu privilégie donc la démocratie au détriment du politique. En effet, l'essentiel des propositions pour un renouveau de la démocratie part d'une volonté de donner le pouvoir aux citoyens et d'en enlever aux institutions représentatives.

    Il y a une culture de méfiance envers la politique. Ainsi en est-il des référendums d'initiatives populaires, où même la question de la souveraineté devrait être soutirée de la responsabilité des élus et transférée à un pouvoir citoyen. Si les partis constitués en Parlement ne sont plus les instigateurs de tels processus, qui en seront les principaux acteurs? Le rappel des députés, les comités de surveillance des débats parlementaires, l'élection du premier ministre séparément de la chambre des députés, la multiplication des agences de contrôle, des commissions d'enquête, etc., visent tous à enlever du pouvoir aux élus. Ce sont des propositions antipolitiques.

    Ce qui vient de se passer en Grèce et en Italie, où ce sont des technocrates élevés dans le giron de Goldman Sachs qui ont pris en charge les affaires de l'État, est révélateur à cet égard. Le nouveau premier ministre italien, Mario Monti, déclarait même que «l'absence de représentants des partis facilitera plutôt l'action gouvernementale». Comme si la politique était un obstacle à l'exercice de la démocratie.

    On ne voit nulle proposition pour amener les partis politiques à être de véritables lieux de débats qui se répercuteraient dans le forum citoyen qu'est l'Assemblée nationale. On assiste plutôt à une attaque en règle contre la partisanerie. Sylvain Pagé, le député qui n'applaudit pas, propose d'asseoir les députés en ordre alphabétique pour rendre invisible leur adhésion partisane. Et avec le vote libre des députés — ce qui a toujours été permis, mais de grâce n'en faisons pas une règle —, l'illisibilité du politique s'accentuerait.

    Le populisme

    Cette peur du politique était historiquement associée à la droite. Aujourd'hui, cette méfiance s'est campée à gauche. C'est au nom de la capacité du citoyen à se gouverner lui-même que les institutions de la démocratie représentative sont perçues comme usurpatrices du pouvoir citoyen. La démocratie s'impose contre la politique, au risque de rendre inopérante l'idée du gouvernement des hommes. Un nouveau populisme naît.

    Il y a lieu de reprendre ce vieil adage populaire: «Le remède pourrait tuer le patient.» En effet, «faire de la politique autrement» pourrait bien signifier tuer la politique comme opérateur du pouvoir. C'est ce qui est arrivé à Louise Beaudoin et Pierre Curzi qui, en voulant «faire de la politique autrement», se sont plutôt éjectés d'une prise réelle sur la politique.

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    Ce texte est une version abrégée d'une présentation faite au Collectif pour le renouvellement de la social-démocratie.

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    Joseph Yvon Thériault - Professeur au Département de sociologie de l'UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie












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