Armes d'épaule - Charest pressé de sauver le registre à tout prix
Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
Vingt-deux ans se sont écoulés depuis l’irruption de Marc Lépine dans l’École polytechnique. Le 6 décembre 1989, le «le tireur fou» a ouvert le feu sur 28 personnes, en tuant 14. Toutes des femmes. Plusieurs se sont réunis hier
notamment devant le palais de justice de Montréal pour souligner cet événement tragique. La Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes, créée après la tuerie, a pris cette année la forme d’une charge contre le gouvernement Harper, qui a promis de détruire le registre des armes à feu.
notamment devant le palais de justice de Montréal pour souligner cet événement tragique. La Journée nationale de commémoration et d’action contre la violence faite aux femmes, créée après la tuerie, a pris cette année la forme d’une charge contre le gouvernement Harper, qui a promis de détruire le registre des armes à feu.
Québec et Ottawa — En ce 22e anniversaire de la tuerie à l'École polytechnique, des voix se sont élevées pour presser le gouvernement Charest de prendre tous les moyens afin de maintenir un registre des armes d'épaule au Québec.
Au cours d'une conférence de presse à Québec, le Groupe des étudiants et diplômés de Polytechnique pour le contrôle des armes, représenté par six survivants et témoins de la tuerie, a exigé du gouvernement Charest qu'il s'adresse dès maintenant au tribunal pour obtenir une injonction afin d'empêcher la destruction du registre. Devant le «mépris et l'entêtement» du gouvernement Harper, le ministre québécois de la Sécurité publique, Robert Dutil, devrait être maintenant «convaincu qu'il est utopique de croire à une solution politique avec les conservateurs. Une action juridique est la seule solution pour le Québec», estime Heidi Rathjen, une diplômée de Polytechnique présente à l'école le jour de la tuerie.
À Ottawa, l'aspirante-chef bloquiste Maria Mourani a braqué les projecteurs sur le gouvernement Charest, lui demandant de mettre en place son propre registre des armes à feu, avec ou sans les données fédérales. «J'interpelle le gouvernement du Québec qui a pris des engagements envers les familles des victimes de Polytechnique et Dawson, a pris des engagements envers la population québécoise d'instaurer un registre des armes d'épaule à Québec et le fait que Stephen Harper veut détruire les données ne doit pas être une excuse pour le Québec pour ne pas le faire.»
Interrogé à ce sujet, Robert Dutil, qui a déjà évoqué la possibilité d'entamer des procédures juridiques, a dit qu'il comptait toujours sur une «ouverture» de la part du gouvernement Harper. «Nous n'avons pas renoncé à convaincre le gouvernement fédéral de collaborer avec nous, a-t-il déclaré. On voit très difficilement comment on peut travailler sans la collaboration du fédéral pour le transfert des données.» Sans cette collaboration, établir un registre au Québec entraînerait des «coûts prohibitifs», juge le ministre.
Dans un ultime effort pour convaincre son homologue fédéral, Robert Dutil a fait parvenir, vendredi dernier, une lettre qui plaide pour qu'Ottawa retire du projet de loi C-19 les dispositions obligeant la destruction du registre. Mais il soulève aussi le fait qu'une entreprise d'armes à feu n'aura plus à tenir un inventaire consignant les transactions et que le vendeur n'aura pas à vérifier si l'acheteur d'une arme détient un permis de possession valide.
«On s'en va vers une société où on peut acheter une arme comme un frigo», a dénoncé Nathalie Prévost, blessée lors de la tuerie en 1989. Des armes d'assaut comme celle dont s'est servi Marc Lépine à Polytechnique, la même qui a été utilisée pour tuer 69 jeunes Norvégiens, pourront être achetées sans que la transaction ne laisse de traces, a déploré le groupe, qui a rappelé que le gouvernement Harper n'a jamais mis à jour la classification des armes à usage restreint.
À l'Assemblée nationale, les députés ont adopté deux motions, la première soulignant la Journée nationale de commémoration de la tragédie de Polytechnique, puis une deuxième présentée par trois députés indépendants, dont Lisette Lapointe. Cette dernière motion demande au gouvernement «d'intenter un recours juridique» visant à maintenir le registre et à empêcher sa destruction. Robert Dutil a donné lui-même son consentement pour qu'elle soit adoptée sans débat.
Manifestations
À Ottawa comme au Québec, le triste anniversaire a été célébré par des manifestations. Sur la colline parlementaire à Ottawa, entre 300 et 400 personnes ont pris part à une manifestation au terme de laquelle 14 roses rouges symboliques ont été déposées. Les chefs intérimaires du NPD et du Parti libéral, Nycole Turmel et Bob Rae, ainsi que Maria Mourani, ont assisté à l'événement. Aucun élu conservateur ne s'est présenté.
Suzanne Laplante-Edwards, mère d'une des jeunes femmes assassinées en 1989, était présente. «Merci d'être là pour dénoncer le gouvernement conservateur qui s'apprête à anéantir à tout jamais notre loi canadienne sur le contrôle des armes, la seule chose positive, l'unique chose qui a pu ressortir de cette atroce tragédie», a-t-elle lancé alors que les cloches du parlement résonnaient.
La présidente de la Coalition pour le contrôle des armes à feu, Wendy Cukier, a souligné le fait que le nombre de morts annuels par armes à feu a diminué d'à peu près 400 depuis l'entrée en vigueur du registre des armes. Sans prétendre que le registre était à lui seul responsable de cette importante diminution, elle l'a présenté comme un des facteurs y ayant contribué. «On peut avoir un débat sur le nombre de vies que le registre a sauvées, mais on peut dire une chose avec certitude: le registre n'a jamais tué personne. Mais franchement, s'en débarrasser pourrait le faire.»
À la Chambre des communes, les députés ont observé une minute de silence. Mais aucun chef n'a daigné ouvrir la salve d'attaques contre le gouvernement, ce qui fait que le premier ministre Stephen Harper n'a pas eu à répondre aux questions sur le registre des armes à feu et les récriminations des familles de victimes. Seule la secrétaire parlementaire du ministre de la Sécurité publique, Candice Hoeppner, s'est levée pour répondre. «Notre gouvernement croit que la meilleure façon de combattre la violence par arme à feu est de s'assurer que ceux qui commettent ces crimes soient en prison.»
Mme Hoeppner a répété qu'il demeurerait un crime d'acheter une arme sans permis ou d'en vendre une à quelqu'un n'en possédant pas. Elle s'est bien gardée de préciser que la loi n'oblige plus les vendeurs à vérifier ledit permis.
Michael Patton, le porte-parole du ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, a bien résumé au Devoir la conception du gouvernement dans un échange de courriels. Selon lui, une obligation n'est pas nécessaire parce qu'il n'y a que les honnêtes gens qui s'y plieront de toute manière. «L'idée, c'est que si je vends mon arme à mon voisin et que je sais qu'il détient un permis, il n'y a pas de vérification supplémentaire à faire. Autant maintenant que lorsque la loi sera adoptée, rien ne m'empêche de vendre une arme d'épaule à un criminel ou à quelqu'un qui a des problèmes de santé mentale si je suis prêt à enfreindre la loi. Tout le système du registre repose sur le respect volontaire du processus par les individus.»
***
Un geste de «cowboy»
Le député conservateur Jim Hillyer s'est attiré les foudres de l'opposition pour un geste qu'il a fait en votant l'abolition du registre des armes à feu le 1er novembre dernier. M. Hillyer a fait avec ses mains le geste de tirer à répétition sur l'opposition. L'atmosphère était survoltée ce soir-là à la Chambre des communes, les conservateurs réalisant leur vieux rêve d'abolir le registre. Le geste, passé inaperçu à ce moment, a refait surface sur YouTube hier. Le député libéral Denis Coderre ne contenait pas son indignation. «Je ne sais pas ce qu'il visait, mais ça voulait dire "On a gagné" et quand on gagne, c'est comme les cow-boys, on tire dans les airs. Je ne pense pas que ce soit adéquat de faire ce genre de gestes.»
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Hélène Buzzetti, Le Devoir
Au cours d'une conférence de presse à Québec, le Groupe des étudiants et diplômés de Polytechnique pour le contrôle des armes, représenté par six survivants et témoins de la tuerie, a exigé du gouvernement Charest qu'il s'adresse dès maintenant au tribunal pour obtenir une injonction afin d'empêcher la destruction du registre. Devant le «mépris et l'entêtement» du gouvernement Harper, le ministre québécois de la Sécurité publique, Robert Dutil, devrait être maintenant «convaincu qu'il est utopique de croire à une solution politique avec les conservateurs. Une action juridique est la seule solution pour le Québec», estime Heidi Rathjen, une diplômée de Polytechnique présente à l'école le jour de la tuerie.
À Ottawa, l'aspirante-chef bloquiste Maria Mourani a braqué les projecteurs sur le gouvernement Charest, lui demandant de mettre en place son propre registre des armes à feu, avec ou sans les données fédérales. «J'interpelle le gouvernement du Québec qui a pris des engagements envers les familles des victimes de Polytechnique et Dawson, a pris des engagements envers la population québécoise d'instaurer un registre des armes d'épaule à Québec et le fait que Stephen Harper veut détruire les données ne doit pas être une excuse pour le Québec pour ne pas le faire.»
Interrogé à ce sujet, Robert Dutil, qui a déjà évoqué la possibilité d'entamer des procédures juridiques, a dit qu'il comptait toujours sur une «ouverture» de la part du gouvernement Harper. «Nous n'avons pas renoncé à convaincre le gouvernement fédéral de collaborer avec nous, a-t-il déclaré. On voit très difficilement comment on peut travailler sans la collaboration du fédéral pour le transfert des données.» Sans cette collaboration, établir un registre au Québec entraînerait des «coûts prohibitifs», juge le ministre.
Dans un ultime effort pour convaincre son homologue fédéral, Robert Dutil a fait parvenir, vendredi dernier, une lettre qui plaide pour qu'Ottawa retire du projet de loi C-19 les dispositions obligeant la destruction du registre. Mais il soulève aussi le fait qu'une entreprise d'armes à feu n'aura plus à tenir un inventaire consignant les transactions et que le vendeur n'aura pas à vérifier si l'acheteur d'une arme détient un permis de possession valide.
«On s'en va vers une société où on peut acheter une arme comme un frigo», a dénoncé Nathalie Prévost, blessée lors de la tuerie en 1989. Des armes d'assaut comme celle dont s'est servi Marc Lépine à Polytechnique, la même qui a été utilisée pour tuer 69 jeunes Norvégiens, pourront être achetées sans que la transaction ne laisse de traces, a déploré le groupe, qui a rappelé que le gouvernement Harper n'a jamais mis à jour la classification des armes à usage restreint.
À l'Assemblée nationale, les députés ont adopté deux motions, la première soulignant la Journée nationale de commémoration de la tragédie de Polytechnique, puis une deuxième présentée par trois députés indépendants, dont Lisette Lapointe. Cette dernière motion demande au gouvernement «d'intenter un recours juridique» visant à maintenir le registre et à empêcher sa destruction. Robert Dutil a donné lui-même son consentement pour qu'elle soit adoptée sans débat.
Manifestations
À Ottawa comme au Québec, le triste anniversaire a été célébré par des manifestations. Sur la colline parlementaire à Ottawa, entre 300 et 400 personnes ont pris part à une manifestation au terme de laquelle 14 roses rouges symboliques ont été déposées. Les chefs intérimaires du NPD et du Parti libéral, Nycole Turmel et Bob Rae, ainsi que Maria Mourani, ont assisté à l'événement. Aucun élu conservateur ne s'est présenté.
Suzanne Laplante-Edwards, mère d'une des jeunes femmes assassinées en 1989, était présente. «Merci d'être là pour dénoncer le gouvernement conservateur qui s'apprête à anéantir à tout jamais notre loi canadienne sur le contrôle des armes, la seule chose positive, l'unique chose qui a pu ressortir de cette atroce tragédie», a-t-elle lancé alors que les cloches du parlement résonnaient.
La présidente de la Coalition pour le contrôle des armes à feu, Wendy Cukier, a souligné le fait que le nombre de morts annuels par armes à feu a diminué d'à peu près 400 depuis l'entrée en vigueur du registre des armes. Sans prétendre que le registre était à lui seul responsable de cette importante diminution, elle l'a présenté comme un des facteurs y ayant contribué. «On peut avoir un débat sur le nombre de vies que le registre a sauvées, mais on peut dire une chose avec certitude: le registre n'a jamais tué personne. Mais franchement, s'en débarrasser pourrait le faire.»
À la Chambre des communes, les députés ont observé une minute de silence. Mais aucun chef n'a daigné ouvrir la salve d'attaques contre le gouvernement, ce qui fait que le premier ministre Stephen Harper n'a pas eu à répondre aux questions sur le registre des armes à feu et les récriminations des familles de victimes. Seule la secrétaire parlementaire du ministre de la Sécurité publique, Candice Hoeppner, s'est levée pour répondre. «Notre gouvernement croit que la meilleure façon de combattre la violence par arme à feu est de s'assurer que ceux qui commettent ces crimes soient en prison.»
Mme Hoeppner a répété qu'il demeurerait un crime d'acheter une arme sans permis ou d'en vendre une à quelqu'un n'en possédant pas. Elle s'est bien gardée de préciser que la loi n'oblige plus les vendeurs à vérifier ledit permis.
Michael Patton, le porte-parole du ministre de la Sécurité publique, Vic Toews, a bien résumé au Devoir la conception du gouvernement dans un échange de courriels. Selon lui, une obligation n'est pas nécessaire parce qu'il n'y a que les honnêtes gens qui s'y plieront de toute manière. «L'idée, c'est que si je vends mon arme à mon voisin et que je sais qu'il détient un permis, il n'y a pas de vérification supplémentaire à faire. Autant maintenant que lorsque la loi sera adoptée, rien ne m'empêche de vendre une arme d'épaule à un criminel ou à quelqu'un qui a des problèmes de santé mentale si je suis prêt à enfreindre la loi. Tout le système du registre repose sur le respect volontaire du processus par les individus.»
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Un geste de «cowboy»
Le député conservateur Jim Hillyer s'est attiré les foudres de l'opposition pour un geste qu'il a fait en votant l'abolition du registre des armes à feu le 1er novembre dernier. M. Hillyer a fait avec ses mains le geste de tirer à répétition sur l'opposition. L'atmosphère était survoltée ce soir-là à la Chambre des communes, les conservateurs réalisant leur vieux rêve d'abolir le registre. Le geste, passé inaperçu à ce moment, a refait surface sur YouTube hier. Le député libéral Denis Coderre ne contenait pas son indignation. «Je ne sais pas ce qu'il visait, mais ça voulait dire "On a gagné" et quand on gagne, c'est comme les cow-boys, on tire dans les airs. Je ne pense pas que ce soit adéquat de faire ce genre de gestes.»
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Hélène Buzzetti, Le Devoir
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