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    Au temps du cynisme - La société québécoise et occidentale vit une phase creuse

    En politique, on va «forcément aller à l'encontre de l'opinion d'un certain nombre de personnes»

    5 novembre 2011 |Etienne Plamondon Emond | Québec
    Selon le politicologue Éric Montpetit, Régis Labeaume doit son succès au cynisme.<br />
    Photo: Clément Allard - Le Devoir Selon le politicologue Éric Montpetit, Régis Labeaume doit son succès au cynisme.
    Cyclique, le cynisme envers les institutions publiques? C'est ce que croit Éric Montpetit, directeur de la Faculté des sciences politiques de l'Université de Montréal. À son avis, ce phénomène ne doit pas être pris à la légère, mais l'adhésion de la population à un engagement public vigoureux relève d'un «cheminement de société» qu'on peut difficilement forcer.

    Dans l'Histoire, les populations se sont maintes fois engagées dans l'action publique et politique en y voyant la voie libératrice pour atteindre le bonheur collectif. Désillusionnés, déçus et amers devant les limites de cette action, les gens se sont recroquevillés ensuite dans leur vie privée, espérant dès lors trouver là la source de leur bonheur. Puis, inévitablement, ils y constatent aussi des limites et recommencent par la suite à s'engager dans les sphères politiques et publiques.

    Éric Montpetit, directeur de la Faculté des sciences politiques de l'Université de Montréal, défend cette thèse du cycle, émise par Albert Hirschman dans l'essai Bonheur privé, action publique, publié au début des années 1980. Or ces cycles sont longs. Éric Montpetit considère que, depuis le début de la décennie 1980, la société, québécoise comme occidentale, se retrouve dans cette phase creuse où les gens mobilisent leur énergie dans la sphère privée, tout en demeurant cyniques envers les institutions publiques. Un cynisme qui, aujourd'hui, n'est «pas justifié», selon lui.

    La faute aux médias

    «Je pense que les institutions actuelles répondent plutôt bien aux désirs des citoyens», insiste-t-il. Il attribue beaucoup la responsabilité de ce cynisme ambiant aux médias. Ceux-ci, à son avis, se concentrent presque exclusivement sur ce qui fonctionne mal et occultent ce qui fonctionne bien. Un problème en partie structurel, reconnaît-il, puisque les médias ne peuvent pas tout couvrir. À l'argument du rôle de chien de garde de la démocratie, M. Montpetit rétorque que, lorsqu'il fouille dans les archives et examine les articles écrits il y a 30 ou 40 ans, il «trouve que le ton était différent». Il ajoute que «le commentaire est beaucoup plus pratiqué aujourd'hui. Il y a beaucoup plus de chroniqueurs» soulevant davantage l'indignation et la dénonciation que l'invitation à la mobilisation.

    Comment alors s'y prendre pour convaincre la population de s'intéresser de nouveau aux affaires publiques et de s'y engager? «Ce n'est pas quelque chose qu'on peut stimuler, considère Éric Montpetit. Je ne peux pas produire cette nouvelle phase du cycle. Cela relève d'un cheminement de société.» Bien qu'il soit un fervent promoteur du mode de scrutin proportionnel, il avertit que cette réforme, ou tout autre réforme des institutions publiques, ne mettra pas fin au cynisme, contrairement à ce que pourraient croire certains qui y voient une panacée.

    «J'ai comme l'impression qu'on espère une réforme des institutions ou un vrai leader qui va s'occuper correctement [des problèmes importants, mais] je pense qu'un leader comme ça est susceptible d'émerger après que le cynisme aura retombé. Pas avant. Autrement dit, ce n'est pas ce genre de leader qui va faire tomber le cynisme, c'est quand le cynisme va tomber qu'on va probablement découvrir ce genre de personne-là», dit M. Montpetit, qui admet qu'il y a actuellement un «vide politique».

    Le danger du populisme ou de l'élitisme

    Le cynisme stimulerait plutôt la popularité d'un autre type de dirigeant. Il serait, selon M. Montpetit, un terrain fertile pour le succès d'un politicien populiste. Dans une lettre d'opinion publiée dans La Presse le 10 août dernier, Éric Montpetit attribuait d'ailleurs le succès de Régis Labeaume au cynisme. «Le projet de loi 204, qui soustrait l'entente entre la Ville de Québec et Quebecor sur la construction d'un amphithéâtre à toute possibilité de contestation judiciaire, illustre parfaitement le danger du cynisme pour la démocratie», y écrivait-il.

    En entrevue avec Le Devoir, il s'explique davantage. «Le cynisme est un cynisme à l'endroit des institutions formelles, de ce qui est perçu comme une élite qui dirige de manière déconnectée des préoccupations du peuple. [...] Le populisme qui accède au pouvoir, à un moment donné, peut justifier qu'il ne respecte pas un certain nombre de règles, parce que ces règles appartiennent au système qui est décrié par la population.»

    Le cynisme engendrerait aussi des espoirs illusoires envers une gouvernance technique. Selon Éric Montpetit, la popularité de François Legault représente cette attente envers un «expert éclairé» qui va régler «nos problèmes de manière apolitique. Donc, il ne souhaite pas mobiliser les gens.» De la politique dans une logique privée, en quelque sorte. «Dans un contexte où les gens n'aiment pas la politique, ça peut prendre. Je pense qu'il y en plusieurs qui se disent: "Ah, enfin un politicien qui ne va pas faire de politique".» Mais il s'empresse d'ajouter qu'il croit «que ça ne fait qu'un temps. [François Legault], qu'il le veuille ou non, va être pris dans des dynamiques politiques et il va être obligé de faire de la politique.»

    Éric Montpetit conteste le discours qui, dans le domaine de l'administration publique, établit une distinction entre les choix politiques et les choix administratifs. «Cette distinction, ça fait des années qu'on sait qu'elle ne tient pas», dit-il. Ce «managérialisme», qu'il croit aussi observer dans la manière de diriger de Jean Charest, finit nécessairement par se buter au débat, ce qui engendre de la déception à l'endroit de ce qui était présenté comme un problème d'ordre technique et alimente davantage le cynisme envers la classe politique.

    Place au débat

    Or le débat constitue peut-être, selon Éric Montpetit, un des remèdes contre le cynisme. «Il faut surtout faire comprendre aux gens que c'est normal et qu'on n'a pas à être mal à l'aise là-dedans. Les désaccords sont normaux à tous les niveaux, même sur des questions de politiques publiques très techniques.» M. Montpetit rédige actuellement un livre sur le débat, qui joue, selon lui, un «rôle très positif». «Le processus dans lequel il y a moins de débats produit de moins bonnes politiques publiques, affirme-t-il. Le débat prend une tournure qui a des airs de chicane quand tout le monde veut avoir le dernier mot. Mais faire valoir son point de vue, justifier ses positions, je pense que c'est tout à fait sain dans une démocratie.»

    Un débat doit donc s'effectuer dans une dynamique respectueuse du point de vue d'autrui et qui favorise, d'abord et avant tout, le bien commun. «C'est sûr que si l'attente, c'est de gagner [...], ça nourrit le cynisme, parce que le gouvernement ne peut pas satisfaire tout le monde. C'est ça, faire de la politique: c'est faire des choix qui vont forcément aller à l'encontre de l'opinion d'un certain nombre de personnes.»












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