Le Québec dispose d'un arsenal démocratique exceptionnel
Le désengagement de la société est profond, mais rien n'est irréversible selon le sénateur Jean-Claude Rivest
Acteur et observateur privilégié de la vie politique, le sénateur Jean-Claude Rivest remarque que plusieurs éléments font en sorte que le désengagement de la société québécoise est profond. Il ne perd toutefois pas espoir qu'un revirement de situation soit possible.
Les Québécois ne votent pas en grand nombre aux élections. Beaucoup se désengagent et deviennent cyniques. Plusieurs élus proposent de se rapprocher des gens et de réformer les institutions démocratiques. On parle notamment de changer le mode de scrutin. Est-ce que ce sera suffisant pour renverser la vapeur? Jean-Claude Rivest n'est pas convaincu.
«Je n'ai pas d'objection à ce qu'on regarde par exemple le mode de scrutin, affirme-t-il. Par contre, je ne crois pas que ce soit le grand problème», affirme le sénateur, qui a participé le mois dernier à une soirée tenue à l'École nationale d'administration publique (ENAP) ayant eu pour thème «Le Québec et ses institutions, un modèle à redéfinir?»
Il croit que l'un des problèmes majeurs au Québec, c'est le manque de discours politique mobilisateur. «Tous les partis politiques au Québec ont en ce moment énormément de difficulté à trouver une ligne mobilisatrice. Cette incapacité à mobiliser met énormément de pression sur les institutions démocratiques. Les gens pensent qu'elles ne marchent pas.»
Des enjeux mondialisés
Pourtant, Jean-Claude Rivest a le sentiment que le Québec dispose d'un arsenal d'institutions démocratiques assez exceptionnel.
«Il y a l'Assemblée nationale avec toute la pratique des commissions parlementaires. Les gens peuvent s'y exprimer selon leur vision. Il y a un bon éventail de partis politiques, de gauche à droite, et ils ont un écho. Il y a aussi toutes les chartes des droits qui donnent des possibilités immenses aux individus. C'est difficile de trouver autant d'institutions démocratiques ailleurs», affirme-t-il.
Un autre grand problème aux yeux du sénateur, qui a été député libéral de Jean-Talon, puis conseiller politique de Robert Bourassa, c'est que plusieurs grandes décisions qui ont un impact majeur sur la société échappent de plus en plus au contrôle des gouvernements. «C'est ainsi au Québec et dans différents pays, précise-t-il. Par exemple, sur le plan économique, la Grèce et Lehman Brothers (une banque d'investissement américaine qui a fait faillite en 2008 à la suite de la crise financière) ont eu beaucoup plus d'impact sur les REER des Canadiens que les bons ou les mauvais coups du gouvernement Harper. Le monde financier est mondialisé.»
Jean-Claude Rivest croit que la population sent cette réalité. «Les gens se disent: À quoi bon changer de gouvernement si en réalité, il n'a pas de véritable impact? Plusieurs se disent donc que ça ne vaut pas la peine d'aller voter.»
Le sénateur Rivest remarque que c'est la même chose avec la délocalisation des emplois dans la province. «Les gouvernements disent qu'ils mettent le cap sur la création d'emplois, mais ils n'ont pas de contrôle sur la délocalisation», affirme-t-il.
Le sénateur croit aussi que le désengagement de la population s'explique par la complexité des systèmes établis au Québec. «Le système d'éducation et le système de santé au Québec sont des immenses machines très complexes. Pour les faire bouger réellement, c'est extrêmement difficile, qu'on soit d'un parti ou d'un autre.»
Il donne pour exemple des urgences dans les hôpitaux québécois. «Depuis 15-20 ans, les ministres de la Santé tentent d'améliorer les choses. La plupartétaient doués, mais on vit encore des problèmes. Quand Bourassa et Castonguay ont décidé de mettre en place l'assurance-maladie, le lendemain, ils passaient la loi et les gens ne payaient plus pour leurs soins de santé! Les citoyens voyaient des solutions rapides et concrètes se mettre en place», raconte Jean-Claude Rivest.
Le sénateur croit qu'aujourd'hui les gouvernements agissent, mais que beaucoup de choses échappent à leur pouvoir. «Pour ce qui est des urgences, les ministres de la Santé doivent composer avec les conventions collectives, avec le manque de personnel, etc. C'est difficile de faire bouger les choses, et les gens ne voient pas rapidement les résultats, donc ils ne vont pas voter», remarque-t-il.
Enfin, le sénateur remarque que bien des gens qui en ont les moyens financiers se désengagent des débats. «Ces gens ont bénéficié du système d'éducation et d'une augmentation des salaires. Il y a eu des progrès extraordinaires de la société. Ces avancées ont donné les moyens à plusieurs citoyens de vivre leur vie confortablement sans se soucier des débats publics. Ils se sont "paquetés" dans les banlieues, envoient leurs enfants à l'école privée et se sont désengagés», décrit-il.
Pistes de solutions
C'est tout ce contexte politique qui fait en sorte, d'après Jean-Claude Rivest, que bien des Québécois sont devenus cyniques. «Cela ne signifie pas qu'il n'y a rien à faire pour améliorer nos institutions démocratiques, mais il faut être prudent. Un système proportionnel signifie une multitude de partis, des coalitions, de l'arbitrage quotidien, etc. Pour faire face à la mondialisation, pour faire bouger les structures complexes et pour contrer l'individualisme, ça prend des gouvernements forts», affirme-t-il.
Si on parle beaucoup du citoyen en ce moment, le sénateur rappelle qu'il ne peut pas être là tous les jours pour administrer l'État. «Nous ne sommes pas en démocratie directe. Nous sommes dans une démocratie de représentation. On confie le mandat à un gouvernement de prendre ses responsabilités et d'agir. S'il ne fait pas son travail correctement, on le sanctionne aux prochaines élections. C'est sans doute une bonne idée que de vouloir faire évoluer le pouvoir vers le citoyen, mais il faut faire attention pour ne pas trop étirer l'élastique», affirme-t-il.
Le sénateur n'est toutefois pas pessimiste quant à la possibilité de chasser le cynisme et le désengagement. «Il n'y a rien d'irréversible, précise-t-il. On l'a vu aux États-Unis avec l'arrivée d'Obama, qui a su mobiliser les gens. C'est l'exemple le plus évident, bien qu'il connaisse des difficultés aujourd'hui. Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui est capable de trouver des thèmes, de soulever l'enthousiasme.»
***
Collaboratrice du Devoir
Les Québécois ne votent pas en grand nombre aux élections. Beaucoup se désengagent et deviennent cyniques. Plusieurs élus proposent de se rapprocher des gens et de réformer les institutions démocratiques. On parle notamment de changer le mode de scrutin. Est-ce que ce sera suffisant pour renverser la vapeur? Jean-Claude Rivest n'est pas convaincu.
«Je n'ai pas d'objection à ce qu'on regarde par exemple le mode de scrutin, affirme-t-il. Par contre, je ne crois pas que ce soit le grand problème», affirme le sénateur, qui a participé le mois dernier à une soirée tenue à l'École nationale d'administration publique (ENAP) ayant eu pour thème «Le Québec et ses institutions, un modèle à redéfinir?»
Il croit que l'un des problèmes majeurs au Québec, c'est le manque de discours politique mobilisateur. «Tous les partis politiques au Québec ont en ce moment énormément de difficulté à trouver une ligne mobilisatrice. Cette incapacité à mobiliser met énormément de pression sur les institutions démocratiques. Les gens pensent qu'elles ne marchent pas.»
Des enjeux mondialisés
Pourtant, Jean-Claude Rivest a le sentiment que le Québec dispose d'un arsenal d'institutions démocratiques assez exceptionnel.
«Il y a l'Assemblée nationale avec toute la pratique des commissions parlementaires. Les gens peuvent s'y exprimer selon leur vision. Il y a un bon éventail de partis politiques, de gauche à droite, et ils ont un écho. Il y a aussi toutes les chartes des droits qui donnent des possibilités immenses aux individus. C'est difficile de trouver autant d'institutions démocratiques ailleurs», affirme-t-il.
Un autre grand problème aux yeux du sénateur, qui a été député libéral de Jean-Talon, puis conseiller politique de Robert Bourassa, c'est que plusieurs grandes décisions qui ont un impact majeur sur la société échappent de plus en plus au contrôle des gouvernements. «C'est ainsi au Québec et dans différents pays, précise-t-il. Par exemple, sur le plan économique, la Grèce et Lehman Brothers (une banque d'investissement américaine qui a fait faillite en 2008 à la suite de la crise financière) ont eu beaucoup plus d'impact sur les REER des Canadiens que les bons ou les mauvais coups du gouvernement Harper. Le monde financier est mondialisé.»
Jean-Claude Rivest croit que la population sent cette réalité. «Les gens se disent: À quoi bon changer de gouvernement si en réalité, il n'a pas de véritable impact? Plusieurs se disent donc que ça ne vaut pas la peine d'aller voter.»
Le sénateur Rivest remarque que c'est la même chose avec la délocalisation des emplois dans la province. «Les gouvernements disent qu'ils mettent le cap sur la création d'emplois, mais ils n'ont pas de contrôle sur la délocalisation», affirme-t-il.
Le sénateur croit aussi que le désengagement de la population s'explique par la complexité des systèmes établis au Québec. «Le système d'éducation et le système de santé au Québec sont des immenses machines très complexes. Pour les faire bouger réellement, c'est extrêmement difficile, qu'on soit d'un parti ou d'un autre.»
Il donne pour exemple des urgences dans les hôpitaux québécois. «Depuis 15-20 ans, les ministres de la Santé tentent d'améliorer les choses. La plupartétaient doués, mais on vit encore des problèmes. Quand Bourassa et Castonguay ont décidé de mettre en place l'assurance-maladie, le lendemain, ils passaient la loi et les gens ne payaient plus pour leurs soins de santé! Les citoyens voyaient des solutions rapides et concrètes se mettre en place», raconte Jean-Claude Rivest.
Le sénateur croit qu'aujourd'hui les gouvernements agissent, mais que beaucoup de choses échappent à leur pouvoir. «Pour ce qui est des urgences, les ministres de la Santé doivent composer avec les conventions collectives, avec le manque de personnel, etc. C'est difficile de faire bouger les choses, et les gens ne voient pas rapidement les résultats, donc ils ne vont pas voter», remarque-t-il.
Enfin, le sénateur remarque que bien des gens qui en ont les moyens financiers se désengagent des débats. «Ces gens ont bénéficié du système d'éducation et d'une augmentation des salaires. Il y a eu des progrès extraordinaires de la société. Ces avancées ont donné les moyens à plusieurs citoyens de vivre leur vie confortablement sans se soucier des débats publics. Ils se sont "paquetés" dans les banlieues, envoient leurs enfants à l'école privée et se sont désengagés», décrit-il.
Pistes de solutions
C'est tout ce contexte politique qui fait en sorte, d'après Jean-Claude Rivest, que bien des Québécois sont devenus cyniques. «Cela ne signifie pas qu'il n'y a rien à faire pour améliorer nos institutions démocratiques, mais il faut être prudent. Un système proportionnel signifie une multitude de partis, des coalitions, de l'arbitrage quotidien, etc. Pour faire face à la mondialisation, pour faire bouger les structures complexes et pour contrer l'individualisme, ça prend des gouvernements forts», affirme-t-il.
Si on parle beaucoup du citoyen en ce moment, le sénateur rappelle qu'il ne peut pas être là tous les jours pour administrer l'État. «Nous ne sommes pas en démocratie directe. Nous sommes dans une démocratie de représentation. On confie le mandat à un gouvernement de prendre ses responsabilités et d'agir. S'il ne fait pas son travail correctement, on le sanctionne aux prochaines élections. C'est sans doute une bonne idée que de vouloir faire évoluer le pouvoir vers le citoyen, mais il faut faire attention pour ne pas trop étirer l'élastique», affirme-t-il.
Le sénateur n'est toutefois pas pessimiste quant à la possibilité de chasser le cynisme et le désengagement. «Il n'y a rien d'irréversible, précise-t-il. On l'a vu aux États-Unis avec l'arrivée d'Obama, qui a su mobiliser les gens. C'est l'exemple le plus évident, bien qu'il connaisse des difficultés aujourd'hui. Ce qu'il faut, c'est quelqu'un qui est capable de trouver des thèmes, de soulever l'enthousiasme.»
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Collaboratrice du Devoir








