État des routes - Des causes: aussi l'effet d'un camionnage sans limite
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
À l’entrée du tunnel Louis-Hippolyte-LaFontaine
L'état pitoyable de notre infrastructure routière n'a pas pour seule raison l'incompétence présumée de nos architectes, de nos ingénieurs et de nos entreprises de construction. Il tient aussi à un facteur fort important dont on ne semble pas tenir compte dans les analyses que je lis dans les journaux, entends à la radio et à la télévision.
Quand furent construits nos réseaux routiers, que ce soit dans les grands centres urbains ou partout ailleurs au Québec, c'était à une époque où le camionnage était marginal par-devers ce qu'il est devenu. Mais nos gouvernements ayant privilégié le corporatisme du camionnage et lui ayant cédé pratiquement le transport de toutes nos marchandises, sans considération pour l'effet que ça aurait sur notre infrastructure routière, ont déterminé la catastrophe dont nous sommes désormais les prisonniers.
Jusqu'à la fin des années 1950, on se servait beaucoup du fleuve pour le transport des marchandises: nous possédions une flottille de goélettes qui cabotaient efficacement, de Montréal jusqu'aux régions les plus éloignées de l'estuaire; nous privilégions aussi le transport par voie ferrée, de sorte que nos routes servaient d'abord et avant tout aux citoyens désireux de se déplacer d'un lieu à l'autre.
Si on avait développé notre transport fluvial et notre transport ferroviaire, plutôt que de céder au corporatisme du camionnage, nous n'en serions pas là aujourd'hui. Quelle formidable aberration que celle-là! Alors que nos voies ferrées et nos trains sont si vétustes que ça ne cesse pas de dérailler et d'être toujours en retard, nous sommes fiers de la société Bombardier qui fabrique des trains ultra-performants partout dans le monde, sauf au Québec!
Surchargés et pressés
Nous avons plutôt préféré mettre sur nos routes d'énormes fardiers, souvent surchargés, qui roulent à grande vitesse en toutes saisons, peu respectueux du respect des lois et des règlements. Exemple: dans mon coin de pays, quand je roule sur la route 132 à 100 kilomètres à l'heure, je me fais constamment doubler par ces monstres routiers qui filent à 120 et à 130 kilomètres à l'heure. Les temps des dégels, des redoux et des pluies ne changent rien au fait qu'ils se considèrent comme les rois de la route et qu'ainsi, ils peuvent tout se permettre. Tous les étés, on doit donc «repatcher» des kilomètres et des kilomètres de routes défoncées, pleines de trous, de brèches et de fendillements.
Il ne faut donc pas croire que cette politique aberrante du transport ne concerne que les grands centres. Il y a quelques années, pour permettre à l'industrie du camionnage de pouvoir y aller à fond de train, on a refait, dans l'arrière-pays des Trois-Pistoles, la route qui mène aux grandes entreprises forestières. Trois mois après son inauguration, c'était en si piteux état à cause des camionneurs déchaînés qu'on a dû tout refaire!
Autre exemple de notre incurie en matière de transport. Dans les années 60, le gouvernement a versé de généreuses subventions aux cultivateurs qui abandonnaient leurs terres pour qu'ils démolissent leurs maisons et leurs bâtiments, même celles et ceux qui étaient en bon état et dont on aurait pu se servir à d'autres fins.
Mais le plus stupide de l'affaire, c'est qu'une fois les cultivateurs en allés, on a remodelé les routes de tous les rangs en les élargissant, en les surélevant au moyen de milliers de tonnes de gravier, en les asphaltant même! Et pourquoi donc, dans des rangs où l'on ne trouve plus que deux cultivateurs? Pour rien d'autre que la satisfaction des entreprises de camionnage: rouler plus rapidement, toujours de plus en plus rapidement!
L'automobiliste qui s'aventure sur ces nouvelles routes-là doit constamment faire face à ces monstres roulant à la fine épouvante, et dont les conducteurs prennent plaisir à le serrer de près, sans ralentir, en faisant venir le plus de nuages de poussière qu'ils peuvent! Les forces policières chargées de surveiller les routes? Les effectifs sont si peu nombreux dans l'arrière-pays que les camionneurs peuvent y circuler, même dangereusement, en toute impunité.
Le (bon) exemple américain
Nos fonctionnaires du ministère des Transports, si américanistes, auraient pu prendre exemple sur ce que plusieurs États américains font depuis plusieurs années pour préserver leur infrastructure routière: une réglementation fort sévère, un contrôle pour ainsi dire permanent des fardiers, des amendes très onéreuses pour celui qui défie la loi.
D'autre part, ces États ont amélioré et améliorent encore leur système de voie ferrée et, là où c'est possible de le faire, le transport maritime. Des villes comme Boston, par exemple, ont démoli leur infrastructure autoroutière qui faisait de leur cité une catastrophe quotidienne; ces autoroutes laides et encombrées sont devenues de superbes parcs et des lieux de résidence où il fait à nouveau bon de vivre. Un réseau ferroviaire renouvelé et l'amélioration du transport maritime font aujourd'hui de Boston un exemple à suivre, particulièrement en ce qui concerne la diminution de la pollution: moins de smog, plus de verdure... les dirigeants d'une ville ayant enfin compris que le citoyen doit être la priorité, et non le corporatisme du camionnage.
Au lieu de simplement refaire ce qui ne tient plus debout tout seul, pourquoi nos fonctionnaires, nos architectes et nos ingénieurs ne feraient-ils pas preuve d'inventivité plutôt que d'une paresse crasse qui, une fois les travaux faits, laissera Montréal, nos autres grands centres urbains et nos campagnes aussi crasseux que leur peu d'imagination et d'inventivité?
***
Victor-Lévy Beaulieu, écrivain
Quand furent construits nos réseaux routiers, que ce soit dans les grands centres urbains ou partout ailleurs au Québec, c'était à une époque où le camionnage était marginal par-devers ce qu'il est devenu. Mais nos gouvernements ayant privilégié le corporatisme du camionnage et lui ayant cédé pratiquement le transport de toutes nos marchandises, sans considération pour l'effet que ça aurait sur notre infrastructure routière, ont déterminé la catastrophe dont nous sommes désormais les prisonniers.
Jusqu'à la fin des années 1950, on se servait beaucoup du fleuve pour le transport des marchandises: nous possédions une flottille de goélettes qui cabotaient efficacement, de Montréal jusqu'aux régions les plus éloignées de l'estuaire; nous privilégions aussi le transport par voie ferrée, de sorte que nos routes servaient d'abord et avant tout aux citoyens désireux de se déplacer d'un lieu à l'autre.
Si on avait développé notre transport fluvial et notre transport ferroviaire, plutôt que de céder au corporatisme du camionnage, nous n'en serions pas là aujourd'hui. Quelle formidable aberration que celle-là! Alors que nos voies ferrées et nos trains sont si vétustes que ça ne cesse pas de dérailler et d'être toujours en retard, nous sommes fiers de la société Bombardier qui fabrique des trains ultra-performants partout dans le monde, sauf au Québec!
Surchargés et pressés
Nous avons plutôt préféré mettre sur nos routes d'énormes fardiers, souvent surchargés, qui roulent à grande vitesse en toutes saisons, peu respectueux du respect des lois et des règlements. Exemple: dans mon coin de pays, quand je roule sur la route 132 à 100 kilomètres à l'heure, je me fais constamment doubler par ces monstres routiers qui filent à 120 et à 130 kilomètres à l'heure. Les temps des dégels, des redoux et des pluies ne changent rien au fait qu'ils se considèrent comme les rois de la route et qu'ainsi, ils peuvent tout se permettre. Tous les étés, on doit donc «repatcher» des kilomètres et des kilomètres de routes défoncées, pleines de trous, de brèches et de fendillements.
Il ne faut donc pas croire que cette politique aberrante du transport ne concerne que les grands centres. Il y a quelques années, pour permettre à l'industrie du camionnage de pouvoir y aller à fond de train, on a refait, dans l'arrière-pays des Trois-Pistoles, la route qui mène aux grandes entreprises forestières. Trois mois après son inauguration, c'était en si piteux état à cause des camionneurs déchaînés qu'on a dû tout refaire!
Autre exemple de notre incurie en matière de transport. Dans les années 60, le gouvernement a versé de généreuses subventions aux cultivateurs qui abandonnaient leurs terres pour qu'ils démolissent leurs maisons et leurs bâtiments, même celles et ceux qui étaient en bon état et dont on aurait pu se servir à d'autres fins.
Mais le plus stupide de l'affaire, c'est qu'une fois les cultivateurs en allés, on a remodelé les routes de tous les rangs en les élargissant, en les surélevant au moyen de milliers de tonnes de gravier, en les asphaltant même! Et pourquoi donc, dans des rangs où l'on ne trouve plus que deux cultivateurs? Pour rien d'autre que la satisfaction des entreprises de camionnage: rouler plus rapidement, toujours de plus en plus rapidement!
L'automobiliste qui s'aventure sur ces nouvelles routes-là doit constamment faire face à ces monstres roulant à la fine épouvante, et dont les conducteurs prennent plaisir à le serrer de près, sans ralentir, en faisant venir le plus de nuages de poussière qu'ils peuvent! Les forces policières chargées de surveiller les routes? Les effectifs sont si peu nombreux dans l'arrière-pays que les camionneurs peuvent y circuler, même dangereusement, en toute impunité.
Le (bon) exemple américain
Nos fonctionnaires du ministère des Transports, si américanistes, auraient pu prendre exemple sur ce que plusieurs États américains font depuis plusieurs années pour préserver leur infrastructure routière: une réglementation fort sévère, un contrôle pour ainsi dire permanent des fardiers, des amendes très onéreuses pour celui qui défie la loi.
D'autre part, ces États ont amélioré et améliorent encore leur système de voie ferrée et, là où c'est possible de le faire, le transport maritime. Des villes comme Boston, par exemple, ont démoli leur infrastructure autoroutière qui faisait de leur cité une catastrophe quotidienne; ces autoroutes laides et encombrées sont devenues de superbes parcs et des lieux de résidence où il fait à nouveau bon de vivre. Un réseau ferroviaire renouvelé et l'amélioration du transport maritime font aujourd'hui de Boston un exemple à suivre, particulièrement en ce qui concerne la diminution de la pollution: moins de smog, plus de verdure... les dirigeants d'une ville ayant enfin compris que le citoyen doit être la priorité, et non le corporatisme du camionnage.
Au lieu de simplement refaire ce qui ne tient plus debout tout seul, pourquoi nos fonctionnaires, nos architectes et nos ingénieurs ne feraient-ils pas preuve d'inventivité plutôt que d'une paresse crasse qui, une fois les travaux faits, laissera Montréal, nos autres grands centres urbains et nos campagnes aussi crasseux que leur peu d'imagination et d'inventivité?
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Victor-Lévy Beaulieu, écrivain
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