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    La question nationale - La fin de la « grille Meech » ?

    La crise au Parti québécois découlerait-elle de l'étiolement de la manière de concevoir les rapports Québec-Canada qui s'était développée dans les «années Meech» et imposée jusqu'au 2 mai dernier?

    25 juin 2011 |Antoine Robitaille | Québec
    La Loi de 1982 sur le Canada concernant le rapatriement de la constitution canadienne reçut la sanction royale d'Élizabeth II le 17 avril 1982 à Ottawa. Elle fut suivi d'un projet de réforme qui visait à convaincre le Québec de signer cette loi, l'accord du lac Meech.
    Photo: Archives Le Devoir La Loi de 1982 sur le Canada concernant le rapatriement de la constitution canadienne reçut la sanction royale d'Élizabeth II le 17 avril 1982 à Ottawa. Elle fut suivi d'un projet de réforme qui visait à convaincre le Québec de signer cette loi, l'accord du lac Meech.
    Québec — L'implosion qui a profondément ébranlé le Parti québécois, depuis le début de juin, a certes des «causes immédiates», semblant insignifiantes à première vue. Elles sont même «faciles à circonscrire», note Louis Massicotte, professeur de science politique à l'Université Laval. Ce projet de loi privé 204, notamment, qui a déclenché une guerre interne en raison de son caractère exceptionnel. Les «causes médiates», profondes, sont plus graves et annoncent peut-être l'ouverture d'un nouveau cycle en politique québécoise. Quelles sont-elles?

    D'abord et avant tout, l'étiolement de ce que nous proposons d'appeler la «grille d'analyse» — d'autres préférerait peut-être «paradigme dominant» — héritée des années 80 et de la crise de l'Accord du lac Meech. Cette «grille Meech» fut partagée par nombre d'acteurs politiques et économiques jusqu'à récemment. En somme, le Québec, trompé en 1981 lors de l'opération du rapatriement de la Constitution conclue en 1982, méritait réparation. L'Accord du lac Meech, en 1987, annonçait le «retour du Québec dans le giron constitutionnel» dans «l'honneur et l'enthousiasme». Avec l'arrêt Ford sur la loi 101 en 1988, le premier ministre Robert Bourassa a été contraint d'agir politiquement, d'invoquer la clause nonobstant pour protéger temporairement la Charte de la langue française. On connaît la suite: ressac dans le ROC se traduisant par un sentiment anti-Meech, dans lequel affleuraient des humeurs anti-Québec. Puis, hausse sans précédent des appuis au projet de souveraineté, création du Bloc québécois, commission Bélanger-Campeau. Arrivée au pouvoir de Jacques Parizeau en 1994. Victoire serrée du Non au référendum de 1995.

    Malgré la mort du fédéralisme renouvelé en 1992 avec Charlottetown et le désaveu du projet souverainiste en 1995, rien ne vient contester la «grille Meech» jusqu'en 2000. Si bien que, «en 2002-2003, beaucoup d'observateurs prédisaient déjà l'effondrement du Bloc, qui s'est produit infiniment plus tard». Sur la scène québécoise, la montée de l'Action démocratique (ADQ) en 2002 est un signe des temps. C'est l'ADQ, née en plein dans la «grille Meech», qui réclame un moratoire sur les questions constitutionnelles et relègue la fameuse grille à l'arrière-plan en privilégiant un clivage gauche-droite, à la faveur d'un débat sur le modèle québécois. Le scandale des commandites redonnera «littéralement vie au Bloc», à l'idée de souveraineté et, incidemment, à cette bonne vieille «grille Meech». Le rapport de la vérificatrice générale Sheila Fraser en 2004 et celui de la commission Gomery en 2005 provoqueront finalement un basculement durable de 12 points dans les sondages, aux dépens du Parti libéral du Canada et à l'avantage du Bloc, rappelle Massicotte.

    Décolonisation

    Le 2 mai, toutefois, la quasi-disparition du Bloc a tout changé pour la «grille Meech». Jean-Herman Guay, professeur à l'Université de Sherbrooke, rappelle que c'était là la version «constitutionnelle» d'une autre grille, bien antérieure, celle des années de la décolonisation, la décennie des années 1960: de la commission Laurendeau-Dunton au Front de libération du Québec en passant par les états généraux du Canada français, on déplorait que les Québécois fussent des citoyens de seconde zone. Aujourd'hui, toutefois, comme Guay le répète depuis 2003, les Québécois ne se voient plus comme un «peuple malmené», «non respecté par l'Autre», un «peuple de locataires». C'est fini, les nègres blancs de Vallières, alors que «les Québécois performent aussi bien en affaires que dans les arts, etc.»

    La langue

    «Les raisins de la colère» ont en grande partie disparu. Même les 12 députés souverainistes dits «jeunes» (parce que nés après 1968), dans leur lettre adressée à Jacques Parizeau, insistent: ils ne sont plus souverainistes pour les mêmes raisons que leurs aînés. Jamais on ne leur a lancé «Speak White». Aucun foreman anglophone ne les a jamais regardés de haut. L'anglais n'est plus pour eux la langue d'Élisabeth II ou de quelque patron ontarien dominant, mais d'abord l'idiome d'Internet; bref, de ces sites web passionnants que le francophone consulte chaque jour.

    Autrement dit, la question linguistique, toujours importante, ne mobilise toutefois plus autant qu'à l'époque des lois 63 ou 22, ou encore lors de l'arrêt Ford sur la loi 101 en 1988. C'est dans une relative indifférence que le gouvernement Charest s'est finalement plié, à l'automne 2010, au jugement byzantin de la Cour suprême sur les écoles passerelles, faisant même voter sa loi sous bâillon. Quelques mois plus tard, le premier ministre Charest a été applaudi lorsqu'il annonça en grande pompe l'enseignement intensif de l'anglais à la fin du primaire.

    Or l'attachement viscéral à la langue française fut un des piliers de la grille Meech. Une certaine sécurité culturelle doublée de l'effet Internet fait croire aujourd'hui à plusieurs que l'anglais doit même être accueilli jusques et y compris dans les célébrations de la Saint-Jean. Christine St-Pierre peut même annoncer, sans provoquer une levée de boucliers, que le ministère de la Culture aidera la chanson anglophone québécoise à rayonner à l'échelle internationale. Un nouveau rapport avec la langue s'instaure.

    L'action collective

    «Il faut être très prudent», prévient toutefois Louis Massicotte. «J'ai cru voir des tournants pareils dans le passé. Durant les années 1980, les tendances lourdes semblaient aller dans la direction où elles vont aujourd'hui. Tout ça a été remis en question par le débat linguistique et l'Accord du lac Meech.» Mais une crise comme celle-là est-elle possible aujourd'hui, alors que le rapport avec la langue semble avoir changé et que les Québécois se sont habitués à la Constitution non signée de 1982 jusqu'à louer sa charte des droits dans les sondages?

    Le politologue Marc Chevrier, de l'UQAM, voit une autre cause profonde de la crise du PQ: «Les Québécois croient de moins en moins dans les bénéfices escomptés de l'action collective.» Or, pour vouloir faire un pays, il faut un minimum de foi dans l'action collective. Cette méfiance individualiste affecte même les collectifs plus restreints, les partis, où les individus acceptent de moins en moins de s'effacer pour défendre «la ligne» définie par un chef. D'où les démissions en cascade au PQ, motivées de cinq manières différentes au moins.

    Aux yeux de Jean-Herman Guay, l'apparente désaffection pour l'action collective n'empêche pas tout changement. Les «mouvements sociaux», selon le concept d'Alain Touraine, soit les groupes écologistes et féministes, ont réussi à modifier le cours des choses ces dernières décennies sans nécessairement se cristalliser en un seul et unique parti chapeauté par un chef fort. Guay croit même qu'on peut voir, dans ces révoltes arabes qui ont cours depuis janvier, des exemples de mouvements contemporains sans leader unique ni structures partisanes bien définies. Les seuls partis qui vont bien en Occident, soutient-il, sont ceux qui réussissent à se montrer flexibles; le Parti républicain et le Parti démocrate américains, par exemple.

    Dans cette nouvelle exigence de flexibilité, le PQ pourrait même trouver une voie de survie, croit Jean-Herman Guay. Il faudrait, selon lui, que le parti abandonne l'idée que seul un gouvernement souverainiste pourrait déclencher un troisième référendum. Depuis 2007, M. Guay propose — une idée reprise par Pierre Curzi, d'ailleurs — l'adoption d'une loi sur l'initiative populaire. Désormais, c'est une pétition signée par 10 % des électeurs qui déciderait que la question soit de nouveau posée au peuple. La méthode permettrait au PQ de sortir de ce dilemme, qui le ronge depuis 1974, entre «bon gouvernement» et référendum sur la souveraineté. Un référendum pourrait être déclenché quel que soit le parti au pouvoir. Même François Legault et sa Coalition pour l'avenir du Québec auraient gagné à proposer une telle mesure, croit Legault: «J'ai eu de franches discussions avec lui là-dessus», raconte M. Guay, qui ne comprend pas pourquoi l'ex-ministre s'entête à prôner un moratoire de 10 ans sur cette question. «Il faut conserver cette carte». Car si, «dans ces dix ans de moratoire, le fédéral lançait une opération d'envergure qui nuirait profondément au Québec, on n'aurait plus aucun outil? Rien?» Le «couteau sous la gorge», pour reprendre l'expression forgée par le politologue Léon Dion en 1991. Sera-ce le dernier lambeau de la «grille Meech»?  
    La Loi de 1982 sur le Canada concernant le rapatriement de la constitution canadienne reçut la sanction royale d'Élizabeth II le 17 avril 1982 à Ottawa. Elle fut suivi d'un projet de réforme qui visait à convaincre le Québec de signer cette loi, l'accord du lac Meech. Jusqu’à tout récemment, la question de la langue mobilisait les foules.<br />












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