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    L'ère Charest a des relents de l'époque Gouin

    31 décembre 2010 |Antoine Robitaille | Québec
    Lomer Gouin<br />
    Photo: - archives Le Devoir Lomer Gouin
    Québec — Enquêtes journalistiques poussées, séances houleuses à l'Assemblée nationale, dénonciation de l'influence du monde de la construction, demande d'enquête publique: c'est le Québec de 2010? Oui, mais aussi de... 1914.

    À l'époque, c'est, comme aujourd'hui, un libéral qui est au pouvoir, Lomer Gouin. Il est premier ministre depuis huit ans; longévité que Jean Charest atteindra en avril. Gouin, toutefois, restera 15 ans au pouvoir. Il obtint quatre mandats: ce que M. Charest dit souhaiter. Sur le site du Parti libéral (plq.org), Jean Charest est carrément présenté comme le continuateur de Gouin: «Visionnaire, le gouvernement libéral de Gouin demande l'annexion de l'Ungava, un immense territoire au nord du 52e parallèle», peut-on lire. «Du chantier colossal de la centrale hydroélectrique LG2 lancé en 1971 par le premier ministre Robert Bourassa au Plan Nord présenté par le cabinet de Jean Charest en 2008, l'exploitation du potentiel minier, forestier et hydroélectrique de l'Ungava concrétisent la portée visionnaire de cette revendication du gouvernement libéral de Lomer Gouin.» Gouin et Charest, même Plan Nord!

    Comme pour Jean Charest, la critique envers Gouin se veut très dure. Aegidius Fauteux, dans un ouvrage en 1908, pourfend le gouvernement Gouin, «ses faiblesses, ses abus, ses scandales». Il reproche entre autres au politicien, sous couvert de dépenses en éducation, d'avantager l'imprimerie du Soleil, à l'époque «organe du Parti libéral».

    Pour le polémiste Jules Fournier, Gouin fait office de véritable tête de Turc. En 1912, il le baptise «premier ministre des "contracteurs"» dans un pamphlet vitriolique qu'il signe de son pseudonyme, Pierre Beaudry (c'est le professeur Marc Chevrier, de l'UQAM, qui l'a récemment porté à l'attention du Devoir). Trois ans plus tôt, Fournier — brièvement journaliste au Devoir des débuts — avait perdu un procès en diffamation contre Gouin, ce qui lui avait valu une peine d'emprisonnement de trois mois (dont il tira Souvenirs de prison). En 1912, dans son pamphlet, il peste: «En 1897, lorsqu'il pénétra au parlement, M. Lomer Gouin [...] était pauvre comme Job. Il n'avait pas le sou. En 1912, après 15 ans de vie publique, il est millionnaire.» Il accuse Gouin d'avoir sacrifié «instruction, agriculture, colonisation» à l'édification de trois «grosses bâtisses» qui ont fait la fortune d'entrepreneurs: l'École technique, l'École des hautes études commerciales et ce qu'il nomme la «prison-palais de Bordeaux».

    Écoute électronique et demande d'enquête

    Revenons à 1914, année où le gouvernement Gouin est profondément ébranlé par «l'affaire Mousseau», qui n'est pas sans résonances avec nos débats de 2010. C'est le Daily Mail, à l'époque un nouveau journal anglophone montréalais, qui publie la bombe: en décembre 1913, un député libéral, Joseph-Octave Mousseau, a accepté de l'argent, de la part d'hommes d'affaires, dans une chambre du Château Frontenac, garantissant en contrepartie l'adoption d'un «bill privé», l'incorporation d'une compagnie d'expositions et de foires. Le Daily Mail avait toutefois truffé la chambre d'hôtel de «micros Marconi» tous liés à un «détectaphone». Dans la chambre d'à côté, des sténographes «assermentés» écoutent et transcrivent l'ensemble des paroles échangées lors de la transaction. Les faux hommes d'affaires étaient en fait des enquêteurs américains de l'agence Burns. Le 21 janvier, Omer Héroux, en une du Devoir, écrit: «Une enquête s'impose.» Le Devoir, qui n'a alors que quatre ans, s'attelle à la tâche avec son unique correspondant à Québec, Jean Dumont. Le fondateur, Henri Bourassa, ne siégeait plus à l'Assemblée nationale à l'époque. Mais c'était un ancien adversaire de Gouin. Aux élections de juin 1908, il l'avait même battu dans la circonscription Montréal no 2. Gouin avait toutefois pu conserver un siège puisque, comme le règlement le permettait à l'époque, il était candidat dans une autre circonscription, qu'il remporta.

    Avec l'affaire Mousseau, Le Devoir carbure à plusieurs éditions par jour; ajoute des «suppléments», multiplie les titres accrocheurs du type: «Comme des Sherlock Holmes: les murs ont des oreilles!» Il promeut ses exclusivités sur «le scandale de Québec», publie le texte du projet de loi, mais aussi, régulièrement, un «résumé pour les gens pressés» (!). Au passage il se moque de La Presse, laquelle, dans les premiers jours, refuse de croire le Daily Mail.

    Le 21 janvier, Jean Dumont intercepte les députés libéraux dans le hall du Château Frontenac, où la plupart logent. «M. Godefroi [sic] Langlois, député de Saint-Louis, n'hésite pas à nous dire que dans le cas où des accusations seraient formulées aujourd'hui, il se prononcerait en faveur d'une commission d'enquête.» Le 22, Héroux, en page couverture, lance encore: «C'est une enquête qu'il faut, une enquête où les accusateurs seront mis en demeure de produire toutes leurs preuves, afin qu'on les pèse et qu'on sache une fois pour toutes ce qu'il y a dans cette affaire.» Toujours le 22 janvier, on commence à en savoir un peu plus sur la manière dont les enquêteurs américains embauchés par le Daily Mail ont ourdi «la toile d'araignée» dans laquelle les politiciens corrompus «se prirent telles des mouches miopes [sic]». Le Daily Mail n'a pas fait les choses à moitié: dès septembre 1913, à Montréal, un faux siège social d'une non moins fausse entreprise, Martin and Company, a carrément été créé! Et pour être pris au sérieux dans cette ville, les gens de la M&C, selon ce que précise Le Devoir, «sollicitaient des contrats de pavage.»

    À Québec, le Parlement prend rapidement les allures d'un «presto». Dans l'édition du 23 janvier, Jean Dumont parle d'une «journée fiévreuse». Des parlementaires déposent une motion pour — chose rarissime — assigner les journalistes du Daily Mail à la barre du Parlement! Le lendemain de la comparution des journalistes, le 28 janvier, Le Devoir écrit: «C'est en présence d'une foule immense et houleuse que comparaissent, devant la législature, MM. MacNab et Nichols.» Dans l'édition de fin de journée, Le Devoir jubile en caractères géants: «ON SOULÈVE LE COUVERCLE!» Les deux journalistes expliquent leurs accusations à l'endroit de Mousseau, mais aussi de deux conseillers législatifs et d'autant de fonctionnaires.

    Cynisme inquiétant

    Avec toutes ces révélations, Henri Bourassa remarque que les gens s'expriment sur cette affaire «avec une pointe de cynisme insouciant qui ferait croire à l'atrophie du sens moral. "Bah!" disent-ils volontiers. "À quoi bon s'en indigner: tous les politiciens sont pareils".» Il réclame maintenant davantage qu'une simple enquête, un «tribunal d'enquête».

    Mais Gouin décide plutôt de former un simple «comité d'enquête» composé de députés de la Chambre et présidé par... Louis-Alexandre Taschereau, alors ministre des Travaux publics (futur successeur de Gouin, Taschereau sera, à la fin de son règne dans les années 30, dénoncé comme corrompu par Maurice Duplessis. Ce dernier fit voter une loi interdisant une pratique courante de ses prédécesseurs libéraux: siéger à des conseils d'administration d'entreprises).

    Le 9 février 1914, Henri Bourassa, exaspéré, dénonce à la une du Devoir le mandat trop étroit du comité Taschereau et affirme que ce dernier ne veut pas aller au fond des choses. «Une commission royale s'impose», clame-t-il désormais. Au Parlement, au contraire, après la démission du député Mousseau et des deux conseillers législatifs, le comité d'enquête prend fin brusquement. Dans son éditorial du 17 février, Bourassa déplore que l'on ait choisi quelques «victimes expiatoires» alors qu'on s'est bien gardé de s'attaquer au «système et de laisser percer tout ce qui pourrait permettre au public d'en comprendre le mécanisme et le fonctionnement». Le premier ministre Gouin refusera d'aller plus loin et soutient que c'était la première et unique fois que son député Mousseau cédait à la tentation.

    Défenseur inconditionnel de la Confédération canadienne, Lomer Gouin démissionna de son poste de premier ministre en 1920 et se tourna alors vers Ottawa et la politique fédérale. Il fut ministre de la Justice dans le cabinet Mackenzie King après avoir tenté en vain de devenir premier ministre du Canada. Le 10 janvier 1929, il est nommé lieutenant-gouverneur de la «province de Québec», comme on disait à l'époque. Il s'éteint dans une pièce du parlement, quelques mois plus tard, alors qu'il s'apprêtait à présider la cérémonie de prorogation de l'Assemblée législative.

    ***

    Avec la collaboration de Dave Noël, documentaliste à Québec
    Lomer Gouin<br />
Jean Charest<br />
Le polémiste Jules Fournier, qui fut brièvement journaliste au Devoir des débuts.<br />












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