Chantiers: un seul gros joueur tire les ficelles

Dans la grande région de Montréal, la lutte est féroce pour conserver le contrôle des chantiers publics de construction, selon une source au cœur de l’enquête en cours.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Dans la grande région de Montréal, la lutte est féroce pour conserver le contrôle des chantiers publics de construction, selon une source au cœur de l’enquête en cours.

Le travail d'enquête de l'unité anticollusion du ministère des Transports et de l'opération Marteau aurait permis d'établir l'identité de la tête dirigeante d'un réseau de trente entrepreneurs qui ont la mainmise sur les contrats publics dans l'industrie de la construction, a appris Le Devoir.

Un seul gros joueur de la construction orchestrerait le partage des contrats aux ministères des Transports et des Affaires municipales ainsi que dans les municipalités de la grande région métropolitaine, incluant Montréal, Laval, Longueuil, les Laurentides et la Montérégie. Selon une source au coeur de l'enquête, cet important homme d'affaires au sommet du groupe de trente entrepreneurs répartirait à tour de rôle les contrats en déterminant qui sont les soumissionnaires.

Il agirait comme un arbitre pour assurer l'organisation des marchés publics: distribution des contrats, fixation des prix, trucage d'offres. Les rencontres seraient aussi fréquentes que le nécessite le lancement des contrats par les donneurs d'ouvrage.

Le programme triennal des immobilisations (PTI) que les municipalités dévoileront en même temps que le dépôt prochain de leur budget annuel de fonctionnement provoquera une planification importante des ressources.

«Ils ont droit de vie ou de mort sur tout un pan de la société. [...] Les gens ne réalisent pas encore à quoi on est confrontés», a-t-on confié au Devoir.

Cette personne souligne que «ça joue dur» pour conserver le contrôle des chantiers de construction et que l'on n'hésiterait pas à bousculer la concurrence qui oserait se présenter. Le groupe des trente entrepreneurs se coaliserait pour restreindre l'accès aux contrats. «Ils ont déjà tassé de petits entrepreneurs», souligne-t-on sans vouloir donner de détails. «Si certaines informations devaient sortir, il y aurait des corps qui flotteraient dans le Saint-Laurent», a ajouté cette source en se défendant de dramatiser à outrance.

«Fabulous fourteen» ou «thirty»?

Il y a plus d'un an, La Presse et Radio-Canada avaient révélé l'existence du «Fabulous fourteen», un cartel de firmes de construction dominé par des entrepreneurs d'origine italienne qui se concerteraient pour l'obtention des contrats dans la région de Montréal.

Il y a une dizaine de jours, l'inspecteur Denis Morin, grand patron de l'opération Marteau, confirmait sur les ondes de Radio-Canada que le phénomène de collusion dont les médias parlent depuis longtemps existe bel et bien. «Notre renseignement tend à démontrer qu'il y a une certaine collusion entre de grandes entreprises de construction afin de se partager les contrats», affirmait alors M. Morin. «On a à établir l'ampleur du phénomène. On est porté à croire qu'il y a des liens entre ces entreprises et la mafia», avait-il ajouté.

Selon une source du Devoir, les recherches récentes des enquêteurs laissent voir un cercle d'initiés plus étendu que les 14 entrepreneurs. «Ils sont 30 et ils relèvent d'un gros entrepreneur», a expliqué cette personne.

Ce «maître d'oeuvre» de la collusion dans la construction entretiendrait des liens étroits avec le secteur du génie-conseil, car ce sont les firmes d'ingénierie qui sont à l'avant-scène dans le processus d'octroi de contrats.

Les firmes de génie-conseil sont devenues un rouage incontournable dans la plupart des municipalités du Québec ainsi qu'au gouvernement, y compris Hydro-Québec, où les services d'ingénierie sont souvent réduits au strict minimum quand ils ne sont pas tout simplement inexistants. Les firmes privées planifient donc les projets en lieu et place des corps publics, elles préparent les plans et devis et participent activement à la sélection des entrepreneurs. Ce sont elles également qui estiment les coûts et autorisent les dépassements.

Hier, Le Devoir révélait que neuf firmes de génie-conseil sont sous la loupe des enquêteurs de l'unité anticollusion du ministère des Transports et de l'opération Marteau. Ces firmes formeraient le «club des neuf», qui se concerteraient pour se partager la tarte des services professionnels.

Trois firmes dirigeraient le système de collusion et mettraient ainsi la main sur des contrats atteignant des «chiffres astronomiques». «Une en particulier est très proche d'un gros entrepreneur», a-t-on souligné.

Explosion de plaintes

L'Ordre des ingénieurs fait face à une explosion du nombre de demandes d'enquête concernant ses membres, dont une importante proportion a trait à des questions d'éthique.

La présidente de l'Ordre, Maud Cohen, n'est donc nullement surprise dans ce contexte de voir que des soupçons de collusion pèsent sur des firmes d'ingénierie impliquées dans la construction d'ouvrages publics. Elle reconnaît toutefois que l'organisme a été pris de court lorsque les demandes d'enquête ont commencé à affluer.

L'Ordre a vu le nombre de demandes d'enquête adressées à son syndic quintupler, passant de 80 en 2008 à 400 en 2009. Depuis le début de 2010, ce nombre a atteint 300.

Pour ce qui est des questions de collusion entre firmes, l'Ordre n'a aucun pouvoir d'enquête. Seule la province de l'Alberta prévoit que les firmes de génie sont redevables devant l'ordre professionnel.

Mme Cohen réitère la demande de l'Ordre en faveur de la tenue d'une enquête publique sur l'industrie de la construction. Elle souligne que l'image de l'ensemble de la profession souffre des excès provenant d'un secteur somme toute restreint.

Le Réseau des ingénieurs du Québec abonde dans ce sens. L'organisme a mené en décembre dernier un sondage auprès de ses membres qui tend à démontrer que 95 % des ingénieurs sont profondément préoccupés par les allégations de collusion qui fusent depuis quelques mois et qui écorchent leur profession.

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Avec La Presse canadienne
44 commentaires
  • Donald Bordeleau - Abonné 23 novembre 2010 00 h 18

    Collusion, éthique, collecteur de fond et foire de l'emplois au bureau du P.M etc ...

    Un procureur général ne serait pas utile pour ce travail, ha oui son salaire pour un autre chanceux.

    De façon générale tous les abus comme la collusion, enveloppes blanches, menaces sur les chantiers de construction ( ACQ ne fait rien, ils sont de connivence vous savez il faudrait un organisme indépendant ), les soumissions trucquées ou arrangées entre les firmes avec les contracteurs sont du ressort d'une commission d'enquête publique sur la construction et les contributions aux partis politiques sous la supervision d'une Éminence Grise.

    Il faudrait demander a Monsieur Parisella la procédure pour réduire au silence un témoin qui parle... ! C'est le parti libéral et les honnêtes gens du parti qui sont visés mais ceux aussi qui se sont servis justement de la franchise, de l'honnêteté et de la fidélité des vrais partisans en les prenant pour des andouilles. On dénonce les pédophiles dans l'Église, on dénonce les incestueux dans les familles , c'est le temps pour les magouilleurs de prendre leur trou....



    Voici les voeux de Charest qui reçoit un salaire appoint de 75,000$, dont l'argent est donné par les firmes et les contracteurs sous formes de prêtte-noms comme Axor pour près de 250,000$. On imagine que avec les autres grands donnateurs au PLQ, le grenier de Sérafin contient maintenant des sacs d'avoines avec des écus d'une valeur de plus de 5 millions. Il semble que le DGE dort au gaz.



    Voici des brides du discours de Monsieur Charest pour ce mercredi le 24 novembre 2010 ( il faut bien retenir cette date ): Celà semble sincère comme discours, mais difficile à croire aujourd'hui suite au parcour chaotiques du gouvernement et aux langues qui se délit depuis le début de la Commission Bastarache.

    Voici un peu de violon sur un air connu.

    http://www.youtube.com/watch?v=_9Jxi1w7lo8

  • Guillaume L'altermontréaliste Blouin-Beaudoin - Inscrit 23 novembre 2010 00 h 25

    peut-t-on nommer les choses?

    Nommer un problème c'est l'avoir réglé à 30%.

    "Un seul gros joueur de la construction orchestrerait le partage des contrats" "cet important homme d'affaires au sommet du groupe de trente entrepreneurs répartirait..." «Ils sont 30 et ils relèvent d'un gros entrepreneur» "
    à la lecture de cet article, une seule question secondaire se pose : QUI est ce «maître d'œuvre»? J'espère que la journaliste, à défaut d'informer les citoyens, a informé l'escouade marteau pour que son prochain article parle de leur arrestation.

    Mais la question principale demeure : quelle assurance a-t-on, qu'une fois l'individu arrêté, le système stoppera?
    Oui aux enquêtes policières pour l'individu, mais surtout oui à une enquête publique pour connaitre le système ; et définitivement oui à la fin du présent système politique (monarchie inconstitutionnelle) pour s'en doter d'un autre avec plus de "check and balance".

    Guillaume Blouin-Beaudoin

  • Doris Brulotte - Abonnée 23 novembre 2010 00 h 26

    Et l'informatique

    C'est pareil dans le milieu de l'informatique. Il y a quelques grosses firmes qui s'accaparent tous les appels d'offre gouvernementaux. Sans compter les gestionnaires et les fonctionnaires achetés par les fournisseurs qui leur donnent l'information dont ils ont besoin pour être les seuls à se qualifier sur une soumission.

    Ces grosses firmes contribuent aussi aux campagnes électorales et obtiennent des gros contrats... Je suis sûr qu'en fouillant on trouverait bien des choses pas propres et qui ne sentent pas bon. Et pas seulement pendant la période libérale.

    Je crois que le Gouvernement du Québec et le Québec en général a perdu ses valeurs d'honnêteté et d'étique.

    Bientôt çà va ressembler à l'Italie avec la Mafia qui magouille partout où il y a de l'argent à faire sur le dos des contribuables.

    Désolant. Et qui pourrait nettoyer çà ? On aurait besoin d'un Monsieur Net en politique. Nos politiciens ne sont là que pour se remplir les poches et celles de leurs amis.

    Désabusé,

    Québec

  • Yves Corbeil - Inscrit 23 novembre 2010 05 h 13

    Commission

    Et puis M.Charest toujours pas d'enquete?

  • Jacques Morissette - Abonné 23 novembre 2010 05 h 14

    Rumeur pour éteindre des feux ou réalité qui pourrait aboutir à plus d'éthique?.

    L'avenir relativement proche dira si ce sont des rumeurs commandées par des instances politiques pour teindre des feux? C'est clair que le réseau public manque de ressource et que le privé fait la pluie et le beau temps dans ces milieux où l'argent coule à flot.

    C'est clair aussi que c'est dans l'intérêt du privé que le réseau public manque d'expertises pour maintenir le contrôle de l'argent sur la table. À partir de ce point de vue, il est encore clair de penser que le privé a tout intérêt à promouvoir un réseau public aussi maigre de ressources que possible.

    Il y a quelque chose d'illogique quand c'est la population qui dit et demande au gouvernement de couper autant que possible. On voit que passer une certaine limite, c'est la population qui finit par payer avec l'argent de ses impôts toutes ces petites manigances que le privé fait en raison du manque d'effectif dans le réseau public.

    Il y a aussi autre chose que je constate en lisant le texte de madame Lévesque. C'est que ceux qui pensent et croient que le capitalisme est libre par nature, comme on le dit dans sa définition, doivent aller se rhabiller. Il y a des gens qui contrôlent le manège et c'est nous qui en sommes les marionnettes, avec l'argent des impôts qui passent quasi directement dans leur main, d'autant plus directement quand il y a un régime minceur dans le réseau public.

    Comprenons que les gens qui contrôlent le manège sont très très favorable à ce régime minceur. Allez-vous prendre un chausson au pomme avec ça? Si le parti libéral ne veut absolument pas de commission d'enquête, n'est-ce pas aussi une bonne nouvelle pour eux? Cela dit, je soupçonne que la commande est politique. En fait, il s'agit d'en apprendre juste assez pour ne pas se rendre jusqu'au parti politique, qu'il soit Libéral ou autres.