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    L'échec de la gauche?

    La droite attire l'attention avec son discours percutant. À gauche, ça piétine. Pourquoi les progressistes peinent-ils à incarner le changement?

    13 novembre 2010 |Alec Castonguay, Antoine Robitaille | Québec
    Photo: Newscom
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    La possible création d'un parti politique de centre droit par François Legault, la naissance du mouvement Réseau Liberté-Québec, le conseil national de l'ADQ en fin de semaine... La droite s'organise et propose ses idées afin de soulager les problèmes du Québec. La gauche est-elle en train de manquer le bateau?

    Le 23 octobre, sur la tribune du Réseau Liberté-Québec, le député conservateur Maxime Bernier triomphe. «Un nouveau chapitre de l'histoire du Québec s'écrit à partir d'aujourd'hui. Et ensemble, par la force de nos convictions, c'est nous qui en serons les principaux acteurs!» Les 450 personnes réunies à Sainte-Foy par le nouveau mouvement de droite l'applaudissent à tout rompre.

    L'annonce d'un «nouveau chapitre de l'histoire du Québec» écrit par la droite est certainement prématurée, mais Maxime Bernier et ses acolytes, à grands coups de slogans accrocheurs comme «liberté individuelle» et «l'État est trop gros», ont réussi à rejoindre un désir de changement des Québécois.

    Ce même désir a propulsé François Legault en tête des sondages sans que l'ancien péquiste ait eu à dévoiler l'ombre d'un manifeste, et encore moins un programme politique. «La droite semble si différente par rapport à ce qu'on a essayé jusqu'à maintenant qu'elle incarne le changement plus facilement», opine Isabelle Lacroix, politologue à l'Université de Sherbrooke et spécialiste des politiques publiques.

    Pourtant, la dernière décennie ne devrait-elle pas l'avoir affectée, cette droite? De l'éclatement de la bulle techno en 2000 à la crise économique de 2008, en passant par les scandales d'Enron, de Nortel, etc., les phénomènes liés à la déréglementation et à la cupidité débridée des capitalistes (pourtant présentés comme des modèles de bonne gestion) ont été légion. Depuis 1980, les discours de droite et de centre droit ont été encouragés par les gouvernements. Il y a eu les Thatcher, Reagan, et plus récemment les Charest (surtout de 1998 à 2004), Harris, Harper, Bush, Sarkozy... «Les ténors de la droite n'ont jamais avoué s'être plantés. Ils font comme si ce n'était pas de leur faute. C'est impressionnant!», note Jean-François Lisée, directeur du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM) et ancien conseiller des premiers ministres Parizeau et Bouchard. Qui se souvient aujourd'hui de la tonitruante volonté de Nicolas Sarkozy de «refonder le capitalisme», en 2008?

    Même si le Québec — l'endroit le plus centre gauche d'Amérique du Nord — a su mieux résister à la récession que partout ailleurs en Occident, reste que les progressistes n'ont pas profité des déboires de la droite. Maintenant que la crise s'est estompée; que les déficits ont été creusés pour relancer l'économie, voilà le discours de droite de retour. Il faut créer de la richesse, et pour y arriver, il faudrait réduire la présence de l'État, couper dans ses structures, ses programmes, baisser les impôts et les taxes, faire plus de place au privé...

    Et à gauche? Les idées pour se réinventer, créer cette richesse, maintenir les programmes et les services dans une société vieillissante, etc. sont pour l'instant peu nombreuses sur la place publique. Jean-François Lisée le reconnaît: «Là où la gauche a un problème, c'est de rendre concret le renouvellement de la social-démocratie. Il faut que la gauche devienne un moteur d'idées, de propositions. Ce n'est pas le cas.»

    Si les Québécois veulent maintenir leurs services, comme les garderies à 7 $, l'assurance médicament ou l'assurance parentale, il faudra «les moderniser» et arriver avec de nouvelles avenues «pour rendre l'État plus efficace», dit Lisée. Il en propose plusieurs, certaines audacieuses, dans son livre Pour une gauche efficace (Boréal) paru en 2008. Des idées qui, pour la vaste majorité, n'ont pas trouvé de véhicule politique. «Le discours d'efficacité doit aussi appartenir à la gauche, pas seulement à la droite, comme c'est le cas actuellement. L'amélioration de la productivité et l'enrichissement doivent aussi devenir des thèmes de la gauche.»

    Troisième voie

    Depuis les années 80 et 90, la social-démocratie a de la difficulté à se réinventer sur la planète. Dans les années 90, au Royaume-Uni, cette volonté a abouti à la fameuse «troisième voie» de Tony Blair. Pour se démarquer de l'ancienne gauche et des travaillistes passionnés de nationalisation, Blair a même cru nécessaire de rebaptiser son parti, le New Labor. On parla alors d'un «thatchérisme à visage humain».

    Au Québec, l'ambition de moderniser la gauche a maintes fois été affichée. Le 9 mai 1987, Le Devoir publie une entrevue avec «l'ex-ministre» Pauline Marois. Elle siège alors à l'exécutif d'un PQ dirigé par Pierre Marc Johnson, qui a du mal à se remettre de sa défaite de 1985. Dans «un monde qui tend vers la droite», dit-elle, Marois est formelle: «Le Parti québécois cherche son avenir et il faut qu'il redéfinisse sa voie de gauche.»

    Vingt ans plus tard, en 2007, Pauline Marois arrive à la tête du PQ. Une de ses principales promesses? «Le Parti québécois doit moderniser sa conception de la social-démocratie», déclare-t-elle en juin 2007. La gauche, écrit-elle, doit «accepter de [s']ouvrir à des formes nouvelles et audacieuses de collaboration entre le secteur privé, le secteur communautaire et le secteur public». Elle évoque la nécessité d'«en finir», au Québec, avec «la peur de la richesse».

    Depuis trois ans, les militants du PQ ont rejeté plusieurs des pans de la modernisation de social-démocratie de Mme Marois. Joseph Facal, qui la conseillait en 2007, n'a pas renouvelé sa carte de membre et discute avec François Legault. Questionnée récemment sur la modernisation de la social-démocratie, Mme Marois l'a résumée à «une obligation de rigueur dans la gestion de la chose publique, une obligation d'efficacité».

    L'État discrédité

    Les progressistes, qui ont toujours utilisé l'État pour combattre les inégalités, sont aux prises avec un cynisme et un scepticisme sans précédent des citoyens à l'égard de l'État. «Le discours sur l'État qui serait trop gros, trop présent dans nos vies, est en vogue, fait remarquer Isabelle Lacroix. Ce courant est alimenté par la multiplication des scandales. On voit l'État comme étant LE problème.» Le gouvernement, en partie discrédité, ne semble plus être perçu comme un facteur de progrès, et la gauche doit en prendre note, soutient-elle.

    Frank Graves, président de la firme de sondage Ekos, basée à Ottawa, estime que la gauche a peu de temps pour renverser la vapeur. «Les progressistes n'ont pas encore trouvé des idées qui répondent à cette insatisfaction envers l'État. D'ici cinq ans, on va avoir fixé le débat sur le rôle de l'État. Et le sort de la gauche en dépend», dit ce spécialiste du débat droite-gauche.

    La présidente de la CSN, Claudette Carbonneau, qui a contribué à fonder l'Alliance sociale lancée la semaine dernière précisément pour contrer «le discours de droite ambiant», affirme que la droite est «démagogique» et utilise des arguments «simplistes» qui ne tiennent pas la route d'un débat rigoureux. «L'État peut faire le meilleur et le pire, mais ce n'est pas une raison pour mettre à la poubelle tout ce que l'État fait. Plusieurs études montrent que les Québécois ont de bons services pour le prix qu'ils payent.»

    Encore faut-il savoir de quel État on parle, fait remarquer Amir Khadir, de Québec solidaire. «Il n'y a plus tellement d'État-providence aujourd'hui, mais un État prédateur», lance-t-il, frondeur. «L'argent du monde», dit-il, sert trop souvent à «soutenir une économie qui fait la part belle aux grandes entreprises et aux grandes fortunes». Certes, l'État contemporain offre encore des systèmes d'éducation et de santé, «mais ils sont abandonnés par les élites».

    Amir Khadir croit que la gauche d'aujourd'hui doit promettre «d'alléger le fardeau fiscal de la classe moyenne et de la petite et moyenne entreprise». Ses principaux moyens: cesser de donner des millions aux entreprises comme les pharmaceutiques et empêcher des milliards de sortir du pays en évasion fiscale. «Un véritable État-providence va être plus profitable, moins coûteux pour la classe moyenne. C'est sûr que ça va coûter plus cher. À qui? À ces riches, ces puissants qui, actuellement, vont cacher leur argent.»

    La gauche doit aussi se débrouiller avec une société vieillissante «qui tend à valoriser le bonheur immédiat au détriment du bien collectif», dit le sondeur Frank Graves. «Il ne faut pas sous-estimer le facteur démographique. Les priorités changent. Les baby-boomers se concentrent sur leurs finances personnelles, sur la retraite à venir. Ils veulent plus d'argent dans leur poche. Une population qui vieillit est aussi plus craintive, ce qui aide le discours sur la loi et l'ordre.»

    La gauche doit être «attentive aux changements de valeurs», convient Claudette Carbonneau, et doit investir plusieurs champs de réflexion, au même titre que la droite. «Il faut que la gauche arrête de parler seulement de justice sociale. Il faut avoir des idées et des propositions en environnement, en culture, en économie. Par exemple, c'est une erreur d'avoir laissé le domaine de la criminalité à la droite.»

    Toucher les gens


    Depuis son élection en 2008, Amir Khadir s'est hissé au deuxième rang (après Pierre Curzi) des politiciens les plus populaires au Québec. Son parti demeure toutefois dans la cave des sondages. Autre preuve, disent les observateurs, de la désaffection pour les idées de gauche.

    Pour atteindre cette popularité personnelle, Amir Khadir a dû surmonter une faiblesse courante chez les progressistes: la communication des idées. Frank Graves estime que ces dernières années, la droite a réussi à personnaliser les débats, alors que la gauche est accrochée aux grands concepts qui ne résonnent pas toujours dans le quotidien des gens.

    M. Graves affirme que la gauche ne maîtrise pas suffisamment «le discours politique émotif». «La droite a plus de facilité à toucher l'émotion des électeurs. Parler d'argent dans vos poches, d'éliminer le gaspillage, de dire que la fonction publique est responsable des dérapages, de mettre les criminels en prison... Tout ça est facile à comprendre pour monsieur et madame Tout-le-Monde. La criminalité est en baisse au pays depuis 15 ans? Et alors! Ça fait appel aux émotions de dire que les peines seront plus lourdes, alors ça marche. La gauche parle d'égalité, de justice sociale... des concepts importants, mais abstraits. Elle doit apprendre à raconter des histoires, à rendre ses idées très concrètes. Elle doit toucher les gens.»

    En trouvant des formules claires et simples, la gauche pourra davantage profiter du contexte médiatique actuel, estiment les spécialistes. «On est dans une société qui prend de moins en moins le temps de s'informer en profondeur, même si le monde est plus complexe que jamais. La droite domine les slogans accrocheurs, rapides», dit Frank Graves.

    Isabelle Lacroix abonde en ce sens. «La gauche a un problème de présentation. Le discours de la droite est simple: liberté individuelle, baisse d'impôts, moins d'État. La gauche est en réaction à la droite, elle ne mène pas le débat, alors que les gens veulent du changement.»

    «On tente de le faire, mais ce n'est pas facile», réplique Claudette Carbonneau, qui estime que les citoyens ont aussi un devoir de s'informer adéquatement. «On pourrait tomber dans le populisme, mais il y a des limites à brandir un discours simpliste, surtout si la bonne solution à un problème est complexe.»

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