Entrevue avec Gilles Duceppe - Une nation au plein sens du terme
Pour Gilles Duceppe, la Fête nationale est un moment de retrouvailles des «Québécoises et Québécois qui vivent au Québec». C'est le moment aussi pour eux de réaffirmer leur appartenance au peuple québécois et de se souvenir du chemin parcouru depuis 40 ans. Quant au Bloc québécois, son projet de souveraineté demeure intact malgré le vent de changement qui souffle sur la «nation».
Pour comprendre le présent, rien de tel que de plonger dans les archives. Lorsque le chef du Bloc québécois, parti de l'opposition à Ottawa, cherche à illustrer les avancées de la Belle Province, un détour du côté de l'histoire s'impose. «La Fête nationale est le moment de se rappeler où en est rendu le Québec», affirme Gilles Duceppe, en se rapportant aux années 1960. Depuis ce temps, estime-t-il, le Québec a progressé de façon fulgurante. «Les données du rapport [de la commission] Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme [paru en 1967] montraient qu'on avait en moyenne une neuvième année, ce qui correspond au secondaire 3. Quarante ans plus tard, c'est au Québec, sous toute réserve, qu'il y a le plus de diplômés de premier cycle universitaire.»
Aujourd'hui, dit-il, on vit dans «une société industrialisée qui compte parmi les premières au monde». Mais attention, l'expression «plus meilleur pays du monde» chère au premier ministre Jean Chrétien répugne à Gilles Duceppe. «On a une autre façon de faire les choses, précise-t-il. Je ne juge pas à savoir si c'est meilleur ou moins bon qu'ailleurs. J'ai toujours dit que les gens qui se prenaient pour le meilleur pays au monde, c'est toujours dangereux.» À cet effet, il se souvient s'être insurgé de la vanité des libéraux lors de la visite d'une délégation hongroise. «Le Parti libéral les avait reçus en disant bienvenue dans le meilleur pays au monde! J'avais pris la parole par la suite pour apporter des excuses au nom du peuple québécois et canadien.»
Si les Québécois ont une façon conviviale de faire les choses qui leur est propre, poursuit le chef, c'est en majeure partie grâce à tous ces festivals — Grand Prix, Festival international de jazz de Montréal, Juste pour rire, Francofolies, etc. — qui marquent la scène québécoise. À son avis, ces événements prisés et dépourvus de toute violence témoignent de la volonté de s'adresser à l'universel en partant d'une vision locale. «C'est incroyable de voir le nombre d'artistes et de productions culturelles qui originent du Québec avec une si petite population», observe-t-il.
Sur ce plan, le chef bloquiste se plaît à comparer le Québec à la Suède «qui a fait beaucoup de choses en cinéma avec Bergman et en musique rock'n'roll avec des groupes qui se sont distingués des Américains ou des Britanniques».
Le Québec, une nation
Lorsqu'on lui demande si l'on peut parler du Québec comme d'une nation purement culturelle, il bondit. «C'est une nation au plein sens du terme, insiste-t-il. C'est pour ça qu'il y a une Assemblée nationale.» Une nation que les trois partis à Québec — les libéraux, les péquistes et les adéquistes — reconnaissent. Une nation sans pays, comme il le dit lui-même. M. Duceppe garde en tête le défi de la souveraineté malgré le vent de changement qui balaie le Québec depuis l'élection des libéraux de Jean Charest. «La vie politique n'est pas une autoroute en ligne droite, admet-il. Il y a des courbes et des détours. Certains sont utiles, d'autres inutiles. L'idée de la souveraineté demeure toujours partagée par environ 40 à 45 % des Québécoises et des Québécois, quels que soient les sondages.»
Est-ce à dire qu'il considère les quatre prochaines années comme «un détour inutile»? Bon prince, le chef bloquiste répond qu'il n'y a jamais rien d'inutile en démocratie. «On aurait pu avancer plus vite si, par exemple, on avait gagné le référendum de 1995, mais on doit respecter la démocratie. Lesage a été élu en 1960 et, en peu de mois, le Québec a été complètement transformé.»
Dans sa volonté d'entreprendre la «première réingénierie de l'État depuis la Révolution tranquille», Jean Charest est-il en train de mettre au rancart l'héritage de ses prédécesseurs? «Il y a une tentation de faire cela, mais on verra bien si on va se rendre au bout de ce projet, dit-il, prudent. [Robert] Bourassa avait pensé un peu la même chose en 1986 avec le rapport Gobeil [qui proposait des réformes administratives susceptibles d'alléger la structure de l'État québécois], il a reculé sur bon nombre de choses.»
Pour appuyer ses dires, Gilles Duceppe prend à nouveau la Suède pour modèle. «La Suède, qui est demeuré un État social-démocrate même quand les conservateurs ont pris le pouvoir, a maintenu, tout en changeant, un certain nombre de valeurs et de présence de l'État.»
Souveraineté et consensus
Loin de renoncer à son désir de doter la nation québécoise d'un pays, le Bloc entend donc «profiter de ces moments de détours pour mieux reprendre la route d'ici quelque temps et peaufiner notre projet». Comment le parti compte-il rallier le pourcentage restant de la population réfractaire à la souveraineté? Un autre défi que le Bloc assume de façon démocratique dans un contexte de mondialisation, répond Gilles Duceppe. «Dans les années 1960, il y avait 8 % des Québécois qui y croyaient. Maintenant on vit dans une société où la mondialisation n'est plus une vue de l'esprit. Dans un tel contexte, c'est encore plus nécessaire de démontrer [l'importance] du projet souverainiste. Il faut convaincre les jeunes, qui sont bien plus préoccupés par la question internationale que l'on ne l'était.»
Et la défense d'une appartenance à la société québécoise, ajoute M. Duceppe, passe essentiellement par des consensus. «Il y a des choses à défendre collectivement qui dépassent la partisanerie, souligne-t-il, en ce sens qu'il faut que les Québécois se tiennent et disent non à Ottawa. Il y a toujours, de façon ponctuelle, des débats qui réunissent tout le monde, qu'on appelle des consensus.» Il remarque qu'au-delà de leurs divergences socioéconomiques et politiques, la France, les États-Unis ou l'Angleterre ont le consensus d'appartenir à un pays. «Nous, on en a, mais on n'a pas celui-là encore. Les trois partis à Québec s'entendent sur le déséquilibre fiscal, un consensus important qui permet au Québec de mieux se développer. Ils s'entendent aussi sur le fait qu'on a une façon de faire avec la famille en rapatriant l'argent des congés parentaux.»
Le 24 juin prochain, Gilles Duceppe compte bien prendre part aux festivités de la Fête nationale pour rappeler aux «Québécoises et Québécois» de toutes allégeances l'intérêt qu'a le Québec à poursuivre son développement. Il insiste enfin sur le fait que cette fête est bel et bien celle de tous les «Québécoises et Québécois» et non des Canadiens-Français, comme le laisse entendre Jean Chrétien. «Si vous vous appelez N'Guyen, Mambara, vous avez la peau de couleur différente, ce n'est pas votre fête? C'est ridicule. [Yves] Montand était italien de naissance, est-ce que ça n'en faisait pas un véritable Français? C'est ça, les nations modernes. La vision ethnique, c'est le fédéral qui l'apporte.»
Pour comprendre le présent, rien de tel que de plonger dans les archives. Lorsque le chef du Bloc québécois, parti de l'opposition à Ottawa, cherche à illustrer les avancées de la Belle Province, un détour du côté de l'histoire s'impose. «La Fête nationale est le moment de se rappeler où en est rendu le Québec», affirme Gilles Duceppe, en se rapportant aux années 1960. Depuis ce temps, estime-t-il, le Québec a progressé de façon fulgurante. «Les données du rapport [de la commission] Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme [paru en 1967] montraient qu'on avait en moyenne une neuvième année, ce qui correspond au secondaire 3. Quarante ans plus tard, c'est au Québec, sous toute réserve, qu'il y a le plus de diplômés de premier cycle universitaire.»
Aujourd'hui, dit-il, on vit dans «une société industrialisée qui compte parmi les premières au monde». Mais attention, l'expression «plus meilleur pays du monde» chère au premier ministre Jean Chrétien répugne à Gilles Duceppe. «On a une autre façon de faire les choses, précise-t-il. Je ne juge pas à savoir si c'est meilleur ou moins bon qu'ailleurs. J'ai toujours dit que les gens qui se prenaient pour le meilleur pays au monde, c'est toujours dangereux.» À cet effet, il se souvient s'être insurgé de la vanité des libéraux lors de la visite d'une délégation hongroise. «Le Parti libéral les avait reçus en disant bienvenue dans le meilleur pays au monde! J'avais pris la parole par la suite pour apporter des excuses au nom du peuple québécois et canadien.»
Si les Québécois ont une façon conviviale de faire les choses qui leur est propre, poursuit le chef, c'est en majeure partie grâce à tous ces festivals — Grand Prix, Festival international de jazz de Montréal, Juste pour rire, Francofolies, etc. — qui marquent la scène québécoise. À son avis, ces événements prisés et dépourvus de toute violence témoignent de la volonté de s'adresser à l'universel en partant d'une vision locale. «C'est incroyable de voir le nombre d'artistes et de productions culturelles qui originent du Québec avec une si petite population», observe-t-il.
Sur ce plan, le chef bloquiste se plaît à comparer le Québec à la Suède «qui a fait beaucoup de choses en cinéma avec Bergman et en musique rock'n'roll avec des groupes qui se sont distingués des Américains ou des Britanniques».
Le Québec, une nation
Lorsqu'on lui demande si l'on peut parler du Québec comme d'une nation purement culturelle, il bondit. «C'est une nation au plein sens du terme, insiste-t-il. C'est pour ça qu'il y a une Assemblée nationale.» Une nation que les trois partis à Québec — les libéraux, les péquistes et les adéquistes — reconnaissent. Une nation sans pays, comme il le dit lui-même. M. Duceppe garde en tête le défi de la souveraineté malgré le vent de changement qui balaie le Québec depuis l'élection des libéraux de Jean Charest. «La vie politique n'est pas une autoroute en ligne droite, admet-il. Il y a des courbes et des détours. Certains sont utiles, d'autres inutiles. L'idée de la souveraineté demeure toujours partagée par environ 40 à 45 % des Québécoises et des Québécois, quels que soient les sondages.»
Est-ce à dire qu'il considère les quatre prochaines années comme «un détour inutile»? Bon prince, le chef bloquiste répond qu'il n'y a jamais rien d'inutile en démocratie. «On aurait pu avancer plus vite si, par exemple, on avait gagné le référendum de 1995, mais on doit respecter la démocratie. Lesage a été élu en 1960 et, en peu de mois, le Québec a été complètement transformé.»
Dans sa volonté d'entreprendre la «première réingénierie de l'État depuis la Révolution tranquille», Jean Charest est-il en train de mettre au rancart l'héritage de ses prédécesseurs? «Il y a une tentation de faire cela, mais on verra bien si on va se rendre au bout de ce projet, dit-il, prudent. [Robert] Bourassa avait pensé un peu la même chose en 1986 avec le rapport Gobeil [qui proposait des réformes administratives susceptibles d'alléger la structure de l'État québécois], il a reculé sur bon nombre de choses.»
Pour appuyer ses dires, Gilles Duceppe prend à nouveau la Suède pour modèle. «La Suède, qui est demeuré un État social-démocrate même quand les conservateurs ont pris le pouvoir, a maintenu, tout en changeant, un certain nombre de valeurs et de présence de l'État.»
Souveraineté et consensus
Loin de renoncer à son désir de doter la nation québécoise d'un pays, le Bloc entend donc «profiter de ces moments de détours pour mieux reprendre la route d'ici quelque temps et peaufiner notre projet». Comment le parti compte-il rallier le pourcentage restant de la population réfractaire à la souveraineté? Un autre défi que le Bloc assume de façon démocratique dans un contexte de mondialisation, répond Gilles Duceppe. «Dans les années 1960, il y avait 8 % des Québécois qui y croyaient. Maintenant on vit dans une société où la mondialisation n'est plus une vue de l'esprit. Dans un tel contexte, c'est encore plus nécessaire de démontrer [l'importance] du projet souverainiste. Il faut convaincre les jeunes, qui sont bien plus préoccupés par la question internationale que l'on ne l'était.»
Et la défense d'une appartenance à la société québécoise, ajoute M. Duceppe, passe essentiellement par des consensus. «Il y a des choses à défendre collectivement qui dépassent la partisanerie, souligne-t-il, en ce sens qu'il faut que les Québécois se tiennent et disent non à Ottawa. Il y a toujours, de façon ponctuelle, des débats qui réunissent tout le monde, qu'on appelle des consensus.» Il remarque qu'au-delà de leurs divergences socioéconomiques et politiques, la France, les États-Unis ou l'Angleterre ont le consensus d'appartenir à un pays. «Nous, on en a, mais on n'a pas celui-là encore. Les trois partis à Québec s'entendent sur le déséquilibre fiscal, un consensus important qui permet au Québec de mieux se développer. Ils s'entendent aussi sur le fait qu'on a une façon de faire avec la famille en rapatriant l'argent des congés parentaux.»
Le 24 juin prochain, Gilles Duceppe compte bien prendre part aux festivités de la Fête nationale pour rappeler aux «Québécoises et Québécois» de toutes allégeances l'intérêt qu'a le Québec à poursuivre son développement. Il insiste enfin sur le fait que cette fête est bel et bien celle de tous les «Québécoises et Québécois» et non des Canadiens-Français, comme le laisse entendre Jean Chrétien. «Si vous vous appelez N'Guyen, Mambara, vous avez la peau de couleur différente, ce n'est pas votre fête? C'est ridicule. [Yves] Montand était italien de naissance, est-ce que ça n'en faisait pas un véritable Français? C'est ça, les nations modernes. La vision ethnique, c'est le fédéral qui l'apporte.»
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