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    Message d'un homme libre à une génération qui ne l'est plus

    21 juin 2003 |Pierre Bourgault | Québec
    Le 20 février 1961, André Laurendeau, rédacteur en chef du Devoir publie un article auquel réplique Pierre Bourgault. Un échange en découle. Le dernier texte de Bourgault ne sera pas publié dans Le Devoir, mais dans le Bulletin du RIN (août-septembre 1961). En voici des extraits, pour la première fois dans Le Devoir. (JFN)

    Je suis séparatiste, vous le savez. Mais ça n'est pas en tant que séparatiste que je vous parle aujourd'hui, c'est en tant que Canadien français. Cela nous place donc sur un pied d'égalité, (pour combien de temps encore?). Je vous parle donc d'homme à homme, du fond de mon instinct, de ma dignité et de ma colère. [...] J'ai trop longtemps refoulé ma fureur devant les agissements puérils et néfastes de votre génération pour pouvoir la contenir plus longtemps.

    Le sentiment que je ressens est partagé, j'en ai la certitude, par un très grand nombre de Canadiens français. Mais ne voulant pas présumer de l'intensité de leur colère, je vous parle donc en mon nom personnel, face à face, libre de toute association à quelque mouvement que ce soit. [...]

    Je sais que vous avez bataillé, que vous avez fait des sacrifices, que les circonstances étaient difficiles. Mais ce dont je vous accuse c'est de ne pas avoir assez bataillé, de n'avoir pas multiplié vos sacrifices. Les circonstances sont encore aujourd'hui trop pénibles pour que nous arrivions à croire que vous ayez gagné quoi que ce soit. Vous avez lâché avant le temps, et à ce compte, vous auriez mieux fait de ne jamais vous engager dans la bataille et de n'avoir jamais fait de sacrifices. Vous seriez aujourd'hui plus serein et l'on ne verrait pas à travers l'épaisse couche de poussière qui recouvre votre génération, surgir sans cesse le visage morbide de l'amertume et de la déception. Vous aviez de l'intelligence, vous avez manqué d'entrailles, de sang et de peau. [...]

    Que votre génération continue à réclamer ses chèques bilingues. Nous, nous avons décidé de faire autre chose. Mais ne vous avisez pas de vouloir contrecarrer notre action, car si aujourd'hui nous considérons vos actes comme puérils, à partir de ce jour, nous devons les considérer comme hostiles. Si nous devons, malgré notre bonne volonté (et elle est réelle) avoir des adversaires, nous préférons les choisir nous-mêmes. On se débarrasse plus facilement de «croulants» irrités que d'hommes dignes et fiers.

    Si d'ailleurs il restait à votre génération, M. Laurendeau, un peu de dignité et de fierté, j'essaierais de vous convaincre que j'ai raison. Dans l'état où elle se trouve aujourd'hui, je ne peux que l'écarter de ma pensée. Si je me laissais aller au pragmatisme, je n'hésiterais pas une seconde à dire que j'ai tout à fait raison: une génération dans un si piètre état, qui présente au monde un visage si déplorable a sûrement fait erreur quelque part. Ou bien elle était inconsciente, ou bien elle ne mérite pas aujourd'hui qu'on lui accorde la moindre considération.

    Quand des adultes sont rendus à réclamer sans arrêt des chèques bilingues ou une pauvre affiche en français quelque part au Canada pour se donner l'impression qu'ils sont encore dans la bataille, alors nous n'avons plus le choix: nous refusons de les suivre, nous prenons un autre chemin, un peu triste il est vrai, de voir ces grands hommes en qui nous avions crû, aller mourir tranquillement, en se cachant comme des bêtes, honteux de ne pas nous avoir donner de raison qui nous donne envie de les pleurer.

    Nous en avons plein le dos des enfantillages ridicules de nos «chefs». [...]

    Mais faut-il être aveugle, faut-il être inconscient? Vous avez là un peuple fatigué, écoeuré par toutes les batailles perdues, déçu par tous les résultats négatifs de ses efforts inutiles. Ce peuple s'affiche partout en anglais, parce qu'un jour on lui a dit que c'était dans son intérêt, parce qu'un jour il s'est aperçu que le français lui était, après tout, plus ou moins utile, parce qu'un jour les meilleurs ont lâché, parce que... Aujourd'hui il est installé dans son petit confort; et vous croyez que ce sont quelques annonces dans un poste de radio de province qui le feront bouger, qui lui feront faire l'effort nécessaire pour retrouver un peu de fierté? Allons donc! Ce peuple a compris, bien avant nos «chefs» que tous nos petits efforts, petits sacrifices et petites réclamations n'ont jamais servi à rien. Ce peuple est fatigué de lutter jour après jour, et bon an mal an, sans gagner jamais une once de liberté, une once de fierté incarnée dans la réalité, autrement que dans les beaux discours des congrès de refrancisation.[...]

    Ce peuple est fatigué, mais il n'est pas mort. Cependant, pour le faire bouger, il faudra lui présenter autre chose que de vagues petites promesses messianiques. Ce peuple a besoin de grandeur, il a besoin de sentir qu'il n'est pas tout à fait inutile dans le monde. On guérit le mal par où il vient. Si les Canadiens français ont perdu leur fierté, pour qu'ils la retrouvent il faudra leur présenter quelque chose dont ils pourront être fiers. Ce qui me met en colère, c'est qu'on lui présente des miettes et qu'on s'attende à ce qu'il se traîne pour venir manger dans sa main.

    Ce peuple s'affichera en français quand il saura que dans le monde entier il est considéré comme peuple français. Ce peuple parlera français quand celui lui sera utile: quand à la manufacture, au bureau, ou à la direction d'une compagnie il pourra se servir de sa langue. Ce peule sera fier quand il aura appris à se gouverner lui-même. Ce peuple sera digne et relèvera la tête quand cela voudra dire quelque chose d'être Canadien français.

    Ce peuple a besoin de grandeur. Si on ne la lui offre pas maintenant, il n'aura même plus la force de la vouloir. Ce peuple a compris ce que vingt générations avant lui n'ont pas compris: qu'on n'atteint pas à la grandeur en se traînant sur les genoux ou en se tapant le ventre d'aise devant une nouvelle affiche française à Dorval ou ailleurs.












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