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    L'émeute qui a transformé la Saint-Jean-Baptiste en fête nationale

    21 juin 2003 | Jean-Claude Germain - Dramaturge et historien | Québec
    Au moment où il nous quitte, il serait bon de se souvenir que, sans Pierre Bourgault, sans le RIN dont il était le chef et sans l'émeute du 24 juin 1968, la Saint-Jean-Baptiste ne serait pas devenue la fête nationale.

    Il y a 35 ans, le Québec attend un messie et le Canada anglais désespère d'un saint George. Pierre Elliott Trudeau choisit alors d'être ce paladin qui terrasse le dragon du nationalisme sur son cheval blanc. Quant le fier PET ne cabriole pas, il se cabre et lance des ruades verbales qui lui ont déjà valu de remplacer Lester B. Pearson à la tête du Parti libéral fédéral.

    À chaque nouvelle bombe felquiste qui éclate, le fier PET bombe le torse, roule les épaules et gonfle les biceps. C'est un agent-provocateur né. «Comme les assassins de Robert Kennedy, vous êtes porteurs de haine et vous allez vous faire mal!» aboie-t-il à Rouyn en menaçant les séparatistes.

    Le premier ministre Daniel Johnson s'emporte. Trudeau «perpétue le mythe du patois québécois qui sert d'excuse aux anglophones pour refuser d'apprendre le français». Le tout nouveau chef du Mouvement souveraineté-association, René Lévesque, grommelle que «Trudeau continue de mépriser un peuple qu'il n'a jamais représenté». Il n'y a que Pierre Bourgault pour répondre au fier PET sur le même ton. «Trudeau a son dictionnaire de citations à côté de lui et il n'a aucune culture. Il a fait le tour du monde en se regardant le nombril et il n'a jamais rien compris. Il est poseur et inculte.»

    Le 24 juin 1968, Bourgault a été invité par la Société Saint-Jean-Baptiste à prendre place sur l'estrade d'honneur érigée rue Sherbrooke devant la Bibliothèque municipale. «J'ai refusé cette invitation et j'ai condamné la Société Saint-Jean-Baptiste d'avoir invité Trudeau», raconte l'ancien chef du RIN dans Le Plaisir de la liberté (1983). «C'était une aberration d'inviter un homme qui ne reconnaît pas la nation québécoise à célébrer sa fête nationale. J'ai préféré aller manifester dans la rue avec les vrais Québécois que j'ai invité à manifester publiquement leur réprobation à la présence de Trudeau.»

    Le 24 juin, qui est la veille des élections fédérales où il brigue le poste de premier ministre du Canada, le fier PET assiste au défilé de la Saint-Jean-Baptiste sur l'estrade d'honneur entre les rues Montcalm et Wolfe qui sont pour Montréal ce que les plaines d'Abraham sont pour Québec. Sa présence provoque la furie. Des milliers de personnes conspuent son arrogance. «À bas Trudeau! Trudeau traître! Trudeau vendu! Trudeau au poteau! Trudeau impérialiste!» L'émeute bat son plein.

    Le premier ministre du Québec a également pris place sur l'estrade d'honneur. Daniel Johnson est sidéré et bouleversé par la violence. «J'ai vu des policiers fédéraux en civil charger Pierre Bourgault qui regardait passer le défilé et venir ensuite le jeter devant les policiers municipaux qui l'ont embarqué», relate-t-il dans ses confidences à Paul Gros d'Aillon. «Je ne suis pas resté plus de dix minutes à cette manifestation», se souvient Bourgault pour sa part. «J'ai été arrêté dès les premières minutes quand des militants m'ont porté sur leurs épaules vers l'estrade d'honneur.»

    Dans la rue c'est le chaos! Pierre Elliott Trudeau reçoit un oeuf en pleine poitrine et, pour le protéger d'une pluie de projectiles, ses gorilles le couvrent de leurs corps. «Tout le monde s'est précipité sur Trudeau. Moi, je n'étais que le premier ministre du Québec réduit à s'enfuir sans protection policière parmi les chaises renversées», raille Daniel Johnson. Le fier PET se relève, brosse son veston et refuse de se retirer.« Je veux voir ce qui va se passer», crâne-t-il. Le sourire aux lèvres, impassible comme un bonze, il s'efforce d'admirer le défilé pour les caméras de télévision qui regardent partout ailleurs sauf celles de Radio-Canada qui s'obstinent à ne montrer que les corps de clairon et les chars allégoriques.

    «De l'autre côté de la rue, je vois, du haut de son cheval, un policier pesant environ 200 livres, frapper une mère de famille et ses enfants avec sa matraque longue de deux pieds», rapporte Pierre Cloutier. du Montréal Matin. «Je vois également une vieille femme d'environ 70 ans, étendue de tout son long sur la chaussée, à quelques pas des sabots d'un cheval. Je vois des tas de policiers la chemise ensanglantée.» Un peu ahuri par ce qui se passe sur l'estrade d'honneur, André Dubois décrit à la radio ce qu'il voit. «D'ici, j'aperçois M. Trudeau sourire, se taper la poitrine et sourire de nouveau à ses partisans qui l'entoure.» Lorsqu'il se lève enfin pour quitter l'estrade, Pierre Elliott Trudeau n'a pas cessé de sourire. Son élection est assurée dans le reste du Canada. La loi et l'ordre! Le PET est l'homme dont les Canadians ont besoin pour mater le Québec.

    Le lendemain, le bilan de l'émeute sera 292 arrestations dont celles de 81 mineurs, 123 blessés dont 42 policiers, auxquels il faut ajouter 12 auto-patrouilles brûlées, six chevaux blessés et une suspension, celle de Claude-Jean De Virieux, journaliste à Radio-Canada, qui avait osé manifester son indignation sur les ondes et décrire le défilé comme étant le «lundi de la matraque».

    Ni Pierre Elliott Trudeau qui a été élu premier ministre du Canada le lendemain, ni Pierre Bourgault n'ont jamais manifesté le moindre remords pour l'émeute du 24 juin 1968. Au contraire même. «Quand une manifestation dégénère le moindrement, c'est catastrophique pour l'image à court terme. Par contre, à long terme c'est rentable. Et à long terme, la manifestation de la Saint-Jean-Baptiste a été très profitable à la cause de l'indépendance», a estimé Pierre Bourgault par la suite «plusieurs ont souffert de cette manifestation à cause des blessures et des accusations mais elle a fait du bien à tout le monde et ce fut un grand bien pour le Québec. D'ailleurs, c'est une des meilleures manifestations du RIN. Notre intervention a changé cette fête à jamais. Trudeau n'est jamais revenu célébrer la fête des Québécois. La Saint-Jean qui était une fête folklorique est véritablement devenue notre fête nationale à partir du 24 juin 1968».

    Quelques semaines plus tard, Yvon Deschamps que L'Osstidcho avait fait connaître en mai immortalisait dans un monologue le nouveau numéro de chevaux de la police montée présenté à la Saint-Jean. «Moi quand j'tais p'tit, c'tait pas d'même: les chevaux passaient et pis après, la parade suivant. Astheure y ont tout changé ça: astheure quand les chevaux arrivent devant l'estrade d'honneur, y ont décidé qu'y faisaient un show d'chevals. L'affaire c'est qu'nous autres, y nous l'avaient pas dit pis on était dans l'chemin. Ça fait que la police essayait de nous pousser pour faire d'la place pour les chevaux, mais en arrière y avaient d'autres polices qui eux autres nous r'poussaient...

    Sont niaiseux les Saint-Jean-Baptiste! Y auraient pu nous l'dire, c'est dangereux pour les enfants ces affaires là! Eille les chevaux là, y dansaient parmi l'monde, envoye donc! Fa qu'y a des chevaux qui s'enfargeaient dans l'monde pis y a du monde qui s'enfargeait dins chevaux, c'est dangereux ces affaires-là! T'sais qu'un cheval qui s'casse une patte, c'est pus bon!»
     
     
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