Successeurs de Bourgault
18 juin 2003
Québec
Àquoi sert une parole si elle est désarmée? Pierre Bourgault n'a jamais eu d'autre puissance que celle du verbe, qu'il a mise au service de la justice et de la liberté. C'est avec des mots, et rien d'autre, qu'il a fait apparaître un pays dans l'imaginaire tout en lui conférant vraisemblance, maniant la langue dans tous ses registres, capable d'étaler une dialectique irréfutable mais aussi, avec la musique de Robert Charlebois, d'exhorter les Québécois à se grouiller le cul.
La politique est avant tout le pouvoir de la parole. C'est la leçon que je retiens de cet homme qui m'a enseigné, à l'UQAM, qu'un discours ou un reportage, même le mieux documenté, ne sert à rien si on n'a pas d'abord capté l'attention de son auditoire avec une affirmation forte et claire. C'était un homme qui parlait en ligne droite. Ce n'était pas parce que sa pensée était simpliste. C'était parce que son but était de convaincre. Pour convaincre, il faut parler vrai et clairement. Et il faut une argumentation infaillible mais qui touche les gens dans ce qu'ils sont. Dernière condition: savoir quelles sont ses convictions, ce qui vous fait vivre et espérer.
Bourgault a été un provocateur impénitent. Sa véhémence a souvent fait peur. Il s'effrayait lui-même de l'effet qu'il avait sur les foules. Il a parfois dit des énormités. Et il était de son temps, celui des révolutions, de la décolonisation, des assemblées politiques monstres. Internet et les chaînes d'information continue n'existaient pas lorsqu'il galvanisait des milliers de militants dans des manifestations radicales. Il était allé narguer Trudeau en 1968. Deux baveux face à face. Il a terminé la nuit en prison. Trudeau a donné un pays aux Canadiens anglais.
Ce qui montre, a contrario, que la parole et la verve ne suffisent jamais. Il faut des structures, des organisations, des gouvernants, des stratèges, des exécutants.
***
Vouloir reproduire ou chercher un nouveau Bourgault aujourd'hui serait vain. La parole n'est plus véhiculée de la même manière et est en concurrence avec la cacophonie ambiante. Le discours sur le pays ne peut pas se nourrir précisément aux mêmes sources. La nation québécoise est toujours opprimée au sein du Canada. Mais les Québécois ne ressentent pas, individuellement, le poids de cette injustice. Même si le projet reste identique, celui d'assumer politiquement la liberté, la responsabilité et la différence, les mots pour le dire ne peuvent pas être les mêmes parce que le public et le contexte ont évolué.
Pour une nouvelle époque, il faut d'autres hommes et d'autres femmes. Chaque génération récrit le récit du groupe en se projetant dans l'avenir. La disparition de Pierre Bourgault, qui s'ajoute à celle des d'Allemagne, Lévesque, Godin et Pauline Julien, Miron et autres, qui n'auront pas vu le pays de leur vivant, place les successeurs devant leurs responsabilités.
Bourgault ne croyait plus à l'indépendance de son vivant. Il l'a dit si souvent. Et il était «tanné d'en parler». C'est bien normal, après 40 ans. Mais tous les Québécois souverainistes n'ont pas engagé le combat il y a si longtemps. Il y en a de très jeunes qui ne sont ni fatigués ni pessimistes. Ils sont moins pressés mais tout aussi convaincus même s'ils sont moins baveux. À ces nouveaux paroliers du Québec de prendre le relais. Leur parole, nourrie aux sources les plus diverses, ouverte sur l'Autre, sevrée d'idéalisme, est riche et mobilisatrice, pour peu qu'ils la fassent entendre au plus grand nombre. Il faudrait aussi que, dans les instances souverainistes, on leur laisse le pouvoir. Bourgault n'avait que 30 ans quand il est devenu président du RIN, en 1964.
***
Les collègues journalistes l'ont rappelé. Dans sa dernière chronique avant le 14 avril, Bourgault a écrit que les élections du lendemain étaient, pour les souverainistes, celles de la dernière chance. Si le PQ était relégué dans l'opposition, la souveraineté «n'aura pas une chance sur mille» d'être réalisée un jour. «Après 40 ans de lutte, des milliers de souverainistes vont rentrer dans leurs terres», prédisait-il, ajoutant qu'il «faudrait être naïf ou inconscient pour croire que des milliers de jeunes vont les remplacer pour reprendre le flambeau».
Dans le texte daté du 21 août 1980 reproduit dans cette page hier, Bourgault disait déjà que c'était le temps de faire la souveraineté «avant qu'il ne soit trop tard». Quinze ans plus tard, la moitié des électeurs québécois allait pourtant voter en faveur de ce projet. En 1997, Bourgault avait proposé que les souverainistes promettent que le prochain référendum, celui à venir, soit le dernier. Il suggérait de mettre le couteau sur la gorge des Québécois, leur imposant d'assumer les conséquences d'un NON, tandis que les souverainistes auraient «livré leur dernière bataille».
Jacques Parizeau avait ouvert la dernière campagne référendaire en disant que ce référendum pourrait être «notre dernier rendez-vous collectif». Il avait eu la prudence d'ajouter qu'on ne pouvait pas prédire l'avenir... Heureusement, car dès le soir de sa défaite, il invitait les souverainistes à se cracher dans les mains et à recommencer.
L'appel de Bourgault pour le 14 avril n'a pas été entendu. Et le jour même de son décès, Jean Chrétien redonnait au PLC la majorité des députés fédéraux au Québec pour la première fois depuis le rapatriement unilatéral de la Constitution de 1982. Les idées politiques font comme les marées, disait le premier ministre français Jean-Pierre Raffarin lors de son passage au Québec, en mai. Elles descendent puis elles remontent. Il y aura des successeurs à Pierre Bourgault.
vennem@fides.qc.ca
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
La politique est avant tout le pouvoir de la parole. C'est la leçon que je retiens de cet homme qui m'a enseigné, à l'UQAM, qu'un discours ou un reportage, même le mieux documenté, ne sert à rien si on n'a pas d'abord capté l'attention de son auditoire avec une affirmation forte et claire. C'était un homme qui parlait en ligne droite. Ce n'était pas parce que sa pensée était simpliste. C'était parce que son but était de convaincre. Pour convaincre, il faut parler vrai et clairement. Et il faut une argumentation infaillible mais qui touche les gens dans ce qu'ils sont. Dernière condition: savoir quelles sont ses convictions, ce qui vous fait vivre et espérer.
Bourgault a été un provocateur impénitent. Sa véhémence a souvent fait peur. Il s'effrayait lui-même de l'effet qu'il avait sur les foules. Il a parfois dit des énormités. Et il était de son temps, celui des révolutions, de la décolonisation, des assemblées politiques monstres. Internet et les chaînes d'information continue n'existaient pas lorsqu'il galvanisait des milliers de militants dans des manifestations radicales. Il était allé narguer Trudeau en 1968. Deux baveux face à face. Il a terminé la nuit en prison. Trudeau a donné un pays aux Canadiens anglais.
Ce qui montre, a contrario, que la parole et la verve ne suffisent jamais. Il faut des structures, des organisations, des gouvernants, des stratèges, des exécutants.
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Vouloir reproduire ou chercher un nouveau Bourgault aujourd'hui serait vain. La parole n'est plus véhiculée de la même manière et est en concurrence avec la cacophonie ambiante. Le discours sur le pays ne peut pas se nourrir précisément aux mêmes sources. La nation québécoise est toujours opprimée au sein du Canada. Mais les Québécois ne ressentent pas, individuellement, le poids de cette injustice. Même si le projet reste identique, celui d'assumer politiquement la liberté, la responsabilité et la différence, les mots pour le dire ne peuvent pas être les mêmes parce que le public et le contexte ont évolué.
Pour une nouvelle époque, il faut d'autres hommes et d'autres femmes. Chaque génération récrit le récit du groupe en se projetant dans l'avenir. La disparition de Pierre Bourgault, qui s'ajoute à celle des d'Allemagne, Lévesque, Godin et Pauline Julien, Miron et autres, qui n'auront pas vu le pays de leur vivant, place les successeurs devant leurs responsabilités.
Bourgault ne croyait plus à l'indépendance de son vivant. Il l'a dit si souvent. Et il était «tanné d'en parler». C'est bien normal, après 40 ans. Mais tous les Québécois souverainistes n'ont pas engagé le combat il y a si longtemps. Il y en a de très jeunes qui ne sont ni fatigués ni pessimistes. Ils sont moins pressés mais tout aussi convaincus même s'ils sont moins baveux. À ces nouveaux paroliers du Québec de prendre le relais. Leur parole, nourrie aux sources les plus diverses, ouverte sur l'Autre, sevrée d'idéalisme, est riche et mobilisatrice, pour peu qu'ils la fassent entendre au plus grand nombre. Il faudrait aussi que, dans les instances souverainistes, on leur laisse le pouvoir. Bourgault n'avait que 30 ans quand il est devenu président du RIN, en 1964.
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Les collègues journalistes l'ont rappelé. Dans sa dernière chronique avant le 14 avril, Bourgault a écrit que les élections du lendemain étaient, pour les souverainistes, celles de la dernière chance. Si le PQ était relégué dans l'opposition, la souveraineté «n'aura pas une chance sur mille» d'être réalisée un jour. «Après 40 ans de lutte, des milliers de souverainistes vont rentrer dans leurs terres», prédisait-il, ajoutant qu'il «faudrait être naïf ou inconscient pour croire que des milliers de jeunes vont les remplacer pour reprendre le flambeau».
Dans le texte daté du 21 août 1980 reproduit dans cette page hier, Bourgault disait déjà que c'était le temps de faire la souveraineté «avant qu'il ne soit trop tard». Quinze ans plus tard, la moitié des électeurs québécois allait pourtant voter en faveur de ce projet. En 1997, Bourgault avait proposé que les souverainistes promettent que le prochain référendum, celui à venir, soit le dernier. Il suggérait de mettre le couteau sur la gorge des Québécois, leur imposant d'assumer les conséquences d'un NON, tandis que les souverainistes auraient «livré leur dernière bataille».
Jacques Parizeau avait ouvert la dernière campagne référendaire en disant que ce référendum pourrait être «notre dernier rendez-vous collectif». Il avait eu la prudence d'ajouter qu'on ne pouvait pas prédire l'avenir... Heureusement, car dès le soir de sa défaite, il invitait les souverainistes à se cracher dans les mains et à recommencer.
L'appel de Bourgault pour le 14 avril n'a pas été entendu. Et le jour même de son décès, Jean Chrétien redonnait au PLC la majorité des députés fédéraux au Québec pour la première fois depuis le rapatriement unilatéral de la Constitution de 1982. Les idées politiques font comme les marées, disait le premier ministre français Jean-Pierre Raffarin lors de son passage au Québec, en mai. Elles descendent puis elles remontent. Il y aura des successeurs à Pierre Bourgault.
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Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
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