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Des semeurs de morosité

16 juin 2003  Québec
Quel drôle de début de mandat pour un gouvernement qui devait «réinventer le Québec» (sic!). Il plonge les entrepreneurs dans l'expectative. Il enlève aux régions, sorties gonflées d'optimisme du Sommet de l'automne dernier, des moyens considérables. Il plonge le maire de Montréal, un ancien ministre libéral, dans une colère noire. Après avoir voté en faveur de la loi contre la pauvreté et l'exclusion sociale, il annonce de nouvelles privations pour les pauvres. L'avenir des centres de la petite enfance, une réussite sociale, est en ballottage. Et le reste à l'avenant. Il n'y a guère que les acteurs du système de santé à n'avoir rien à redire. Question de temps.

Le premier budget Charest-Séguin achève de semer la morosité. Ce budget, comprenant les prévisions de dépenses déposées vendredi par la dame de fer du nouveau gouvernement, Monique Jérôme-Forget, transmet aux Québécois de mauvais signaux. Certes, il faut sans cesse se demander ce qu'on peut faire sans l'État. La liberté et l'initiative individuelles sont le fondement de la vie en société. La sentence d'Yves Séguin passera à l'histoire. Puis, il ne faut pas refuser le changement, nécessaire et salutaire. L'État est une grosse machine et les grosses machines s'enrayent facilement. Un bon huilage ne lui ferait pas de tort.

Mais l'opération budgétaire des derniers jours est un échec sur le plan de la mobilisation des Québécois. Au lieu de susciter l'initiative, Jean Charest est en train de créer un climat de crispation. Comme si le Québec perdait ses moyens. Au lieu d'instiller la confiance, ce gouvernement entretient l'incertitude.

***

Le gouvernement Charest s'appuie sur la philosophie du laisser-faire. Il obéit de même aux ténors du lobby patronal et met la hache dans une série de programmes et d'avantages fiscaux dont jouissent les entreprises qui créent de l'emploi. En principe, ce virage idéologique était «de la musique aux oreilles» du patronat. Mais la pratique en a fait déchanter plusieurs, que l'on entend depuis trois jours, sur toutes les ondes radiophoniques et télévisuelles, montrer par a + b que l'affaire n'est pas si simple.

On découvre tout à coup que, même aux États-Unis, les entreprises jouissent de crédits d'impôt et de soutien étatique de tout ordre. Un spécialiste de la prospection des investissements étrangers disait samedi que les compressions exercées par Yves Séguin réduisent la capacité concurrentielle du Québec qui devient, dès lors, moins attrayant pour des entreprises étrangères. Celles-ci, souvent les maisons mères de compagnies installées au Québec, pourraient fort bien détourner leurs investissements vers des cieux fiscalement plus cléments. Le capital, comme on sait, est volatil.

Un entrepreneur dans le domaine des nouvelles technologies disait l'autre jour que le retrait de l'État québécois survient en plus à un mauvais moment. Les taux d'intérêt vont peut-être augmenter et les marchés boursiers sont frileux depuis l'éclatement de la bulle des valeurs technologiques. En somme, c'est au moment où le financement privé et boursier est plus difficile que Québec ferme à son tour le robinet.

Drôle de signal, d'ailleurs, pour un gouvernement qui fait du savoir l'une de ses quatre priorités (voir le discours inaugural). Il coupe de moitié les crédits pour la recherche-développement. Celle-là, Gilles Taillon l'a trouvée moins douce à ses oreilles. Et avec raison. Un autre commentateur faisait valoir que le discours sur le budget ne contenait pas une seule fois le mot innovation. En somme, l'avenir du Québec repose sur le savoir mais la nouvelle politique économique du gouvernement n'encourage ni la recherche ni l'innovation.

Autre signal incohérent, cette décision de délester les entreprises ayant moins d'un million de masse salariale (soit la grande majorité) de l'obligation d'en consacrer à peine 1 % à la formation de la main-d'oeuvre. Tous les experts et les entrepreneurs sérieux vous le diront: la formation est la clé de l'innovation et de la compétitivité et donc la clé de l'avenir. Le gouvernement veut confier à l'entreprise privée l'avenir de notre économie et l'un de ses premiers gestes est de la délester de l'une des responsabilités les plus importantes à cet égard. Si les entreprises ne financent pas la formation, une chose essentielle pour les travailleurs dans une économie du savoir et d'apprentissage continu, qui va la financer? Pensez-y une seconde... Devinez qui paiera? Ce sera l'État, évidemment!

***

Résultat, des entreprises qui s'apprêtaient à embaucher en se fiant aux crédits d'impôt vont réviser leurs plans. Des emplois ne seront pas créés, d'autres seront abolis. Des investisseurs privés vont se détourner du Québec. Partout, on va réduire les attentes, recalibrer à la baisse les projets, resserrer les dépenses, ralentir la machine et voir venir. Ce sera terrible dans les régions, où non seulement le gouvernement charcute les programmes mais où il laisse planer des changements radicaux dans la distribution du pouvoir entre les élus et la société civile.

Une incertitude plane désormais. Et ce d'autant plus que le gouvernement nous annonce que l'austérité ne fait que commencer. Ce sera pire avec la fameuse «réingénierie». On promet une nouvelle stratégie. Mais dans l'attente, les entrepreneurs et les organismes voués au développement risquent de s'abstenir ou de jouer de prudence en s'en tenant à des projets de moindre envergure, à des projets à court terme, moins porteurs. C'est le développement du Québec qui va en souffrir.

Allons-nous perdre une précieuse année? En avons-nous les moyens?

Michel Venne est directeur

de L'annuaire du Québec, chez Fides. vennem@fides.qc.ca






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