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    Pour éclairer la «grande noirceur»

    28 septembre 2010 |Jacques Godbout - Écrivain et cinéaste | Québec
    Pendant les années 50, écrit Jacques Godbout, l’école était gratuite et obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, mais la majorité des Canadiens français ne terminait pas neuf ans d’études.<br />
    Photo: OMER BEAUDOIN CENTRE D’ARCHIVES DE QUéBEC Pendant les années 50, écrit Jacques Godbout, l’école était gratuite et obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans, mais la majorité des Canadiens français ne terminait pas neuf ans d’études.
    J'aimerais rappeler à nos amis Éric Bédard, Lucia Ferretti, Christian Rioux et à tous ceux qui décrivent les années 50 sans les avoir vécues qu'avant d'affirmer que la «grande noirceur» était au fond lumineuse, il serait avantageux de s'entendre sur ce que signifie ce vocable, et de quelle noirceur nous parlons.

    Il est évident que le soleil brillait autant dans ces années-là que durant la Révolution tranquille et que les Canadiens français savaient s'amuser, que la vie quotidienne était moins tragique que difficile, et que si la noirceur dominait, ce devait être dans un champ particulier de l'existence. Quand, dans ma génération, nous parlons de «grande noirceur», nous évoquons le contrôle pervers de la sexualité, le mépris de l'industrie, de l'art, de l'économie et le refus de la pensée scientifique. Nous parlons de la vie de l'esprit.

    De l'école primaire au cours classique, une seule philosophie imprégnait l'instruction publique. L'école était gratuite et obligatoire jusqu'à l'âge de 16 ans, mais la majorité des Canadiens français ne terminait pas neuf ans d'études.

    Les enfants dans les cours de mathématiques additionnaient les anges et multipliaient les prières, les manuels d'histoire du secondaire regorgeaient d'anecdotes religieuses et d'appels à la Providence, l'anglais était une langue dangereuse, les affirmations de saint Thomas d'Aquin incontestables, la théologie tenait lieu de science, les bibliothèques publiques pauvres et rares, le contrôle ecclésial de l'édition et de la librairie, comme de la censure des spectacles et du cinéma, n'encourageaient que l'ignorance crasse.

    La grande peur

    La «grande noirceur» envahissait le Québec et, dès après la guerre, de 1945 à 1960, les garçons et filles les plus ambitieux durent se rendre en Europe ou aux États-Unis pour acquérir un minimum de compétences. Maurice Duplessis était né au XIXe siècle, et s'était bien juré de nous empêcher d'accéder au XXe, il y a réussi.

    Je n'entrerai pas dans le détail des exactions de l'Église catholique romaine et de ses Princes; je rappellerai seulement que le Refus global, texte cité ad nauseam pour prouver notre modernité malgré tout, n'eut pas l'effet de détonateur escompté et que Borduas alla mourir à Paris dans le silence.

    En fait, nous pourrions évoquer «le grand silence» des années d'après-guerre, malgré les lois modernes et importantes promulguées par le gouvernement d'Adélard Godbout de 1939 à 1944. «Toé, tais-toé!», avait lancé Duplessis à un de ses ministres. Ce n'était pas seulement le «grand silence» ou la «grande noirceur», c'était aussi, dans tous les milieux intellectuels, «la grande peur».

    L'histoire ne s'écrit pas seulement à partir de documents, il faut parfois l'avoir vécue.












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