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    Lettre ouverte

    18 septembre 2010 | Denise Bombardier | Québec
    Monsieur le premier ministre Jean Charest, le Québec que vous dirigez est une société qui s'ennuie et, on le sait, l'ennui entraîne une distorsion de la réalité. Les Québécois ont la nostalgie des grandes figures emblématiques qui ont soulevé depuis cinquante ans leurs espoirs d'un monde meilleur en prenant le relais, dans le champ laïque, des promesses des ténors religieux. Le ciel allait être désormais sur terre au Québec. Vous n'appartenez pas à cette génération des Lesage, Lévesque, Parizeau, Bouchard et Bourassa.

    Vous avez de la politique une vision pragmatique, terre à terre, qui laisse peu de place au rêve. Votre gestion du Québec s'accommode mal des aspects symboliques de la politique si chers à vos concitoyens. Le lyrisme, une certaine sacralisation de la liturgie politique vous sont étrangers. Mais vous battez les records d'endurance, étant depuis 1960 le seul premier ministre à exercer le pouvoir durant trois mandats.

    Vous avez su traverser la crise économique en minimisant les retombées négatives sur les citoyens, mais ces derniers ne vous en sont nullement reconnaissants. Votre faible popularité en témoigne. Mais la popularité de madame Pauline Marois est également faible, car elle-même n'est pas l'héritière des grands tribuns péquistes. Votre parti est devenu objet de diabolisation et le mot «libéral» associé à corruption dans l'esprit d'une proportion inquiétante de Québécois. Je suppose que vous n'écartez pas votre responsabilité dans cette dégradation de la perception populaire à votre endroit.

    Seul l'aveuglement actuel empêche plusieurs de reconnaître les aspects positifs de votre gouvernance. Vous n'avez pas inventé les listes d'attente dans les hôpitaux, mais vos promesses électorales en ce sens ont été imprudentes. Vous n'avez pas amorcé le décrochage scolaire, la détérioration de l'enseignement du français, vous n'êtes pas responsable du vieillissement de la population, vous n'êtes pas l'initiateur de la dégradation des ponts et chaussées, du mobilier urbain et votre responsabilité en matière économique est limitée par les contraintes de la mondialisation. Votre politique environnementale est citée en exemple à l'extérieur du Québec, vous avez assuré la continuité dans nos relations avec la France, pays cher à votre coeur, vous représentez le Québec sur la scène internationale avec dignité et fierté, mais tout cela est rejeté du revers de la main par nombre de vos concitoyens en colère qui ont perdu foi en la démocratie que vous représentez.

    Monsieur le premier ministre, lorsque la moralité publique est remise en question comme c'est le cas depuis plusieurs mois, c'est le moral de tous les Québécois qui s'affaisse. Vous incarnez par votre fonction le Québec tout entier, et en ce sens, vous ne pouvez plus ignorer l'atmosphère délétère qui règne, alimentée, il faut le reconnaître, par un système médiatique, médias sociaux compris, de plus en plus omnipotent et discutable, l'actualité récente en faisant foi.

    La commission Bastarache dont vous avez été l'initiateur démontre bien les dangers de l'exercice tel que diffusé. En ce sens, cette téléréalité dégrade davantage la perception populaire, déjà si négative. Et rares sont ceux qui s'intéressent à la vérité, souhaitant plutôt voir conforter leurs préjugés ou leurs perceptions. Cette commission que vous avez voulue donne une idée de l'impact qu'aurait la commission tant demandée par vos adversaires sur le financement des partis politiques. La mécanique même d'une commission prend des allures de tribunal populaire et ceux qui y sont convoqués apparaissent au départ suspects en raison des interrogatoires et surtout des contre-interrogatoires.

    Monsieur le premier ministre, votre présence à la commission Bastarache la semaine prochaine met en quelque sorte en danger la fonction que vous occupez. En temps de crise, et sans doute peut-on parler d'une crise morale en ce moment, le premier ministre doit être au-dessus de la mêlée. Et voilà bien le problème, puisque, attaqué par votre ex-ministre Marc Bellemare, vous avez choisi de vous défendre à travers cette autre institution qu'est la commission d'enquête. Nombreux sont vos concitoyens qui éprouvent un malaise à l'idée que le chef du gouvernement, se dissociant de sa fonction, descende dans l'arène. Ne croyez-vous pas qu'il serait opportun que vous vous adressiez solennellement à tous les Québécois afin d'atténuer leurs appréhensions, de leur expliquer vos décisions passées et de les éclairer sur la façon dont vous allez réintroduire dans la noble fonction politique la confiance sans laquelle l'exercice du pouvoir devient périlleux?

    Monsieur le premier ministre, vous avez consacré toute votre vie à la politique. Personne ne peut remettre en cause votre engagement vis-à-vis de vos concitoyens, votre intégrité personnelle, votre désir de faire avancer le Québec. Votre combativité légendaire a servi les intérêts du Québec. Mais cette pugnacité qui vous caractérise peut aussi être mauvaise conseillère pour vous-même. Vous avez réussi à remporter trois élections grâce à votre pouvoir de persuasion, votre talent et votre attachement au Québec. L'ampleur de la tâche dans notre monde complexifié risque d'user ceux qui se consacrent à la politique. Votre vigilance est requise pour que le moral collectif retrouve le tonus nécessaire afin d'éviter le piège du cynisme.

    Monsieur le premier ministre, vous devez vous adresser à vos compatriotes. Les procès d'intention, les injures, les calomnies et la suspicion sont en train d'éroder la culture politique et le premier ministre, incarnation de l'autorité, possède la légitimité pour apaiser le climat.

    ***

    denbombardier@videotron.ca
     
     
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