Comment André Caillé est devenu la bête noire des écologistes
Photo : Annik MH De Carufel - Le Devoir
André Caillé
André Caillé, un grand mandarin de l’énergie, est adulé depuis plus de 25 ans par les milieux économiques parce qu’il a haussé les revenus d’Hydro-Québec notamment. Mais il est aussi devenu, depuis le milieu des années 90, la bête noire de nombreux écologistes. Son engagement dans le dossier des gaz de schiste les a mobilisés, tout comme au moment du Suroît et pour des raisons apparentées.
André Caillé est un «homme éminemment sympathique et charmant», explique Jean-Marc Pelletier, l’ancien président des chercheurs de l’IREQ qui a pourtant souvent croisé le fer avec lui.
Les Québécois retiennent encore l’image d’un homme direct, au franc-parler, qui ne faisait pas trop guindé avec son célèbre col roulé quand il les rassurait chaque soir durant le grand verglas de 1998.
Mais, malgré cette image, André Caillé sera mis en échec peu de temps après par les citoyens de l’Estrie quand il invoquera une «urgence» jamais avérée pour construire la ligne à haute tension Hertel-Des Cantons en tentant de contourner le processus du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).
Pourtant, le BAPE a pris son essor quand André Caillé était sous-ministre de l’Environnement au début des années 80! Mais son passage à divers postes de la haute direction chez Gaz métropolitain de 1987 à 1996, y compris au poste de président-directeur général, ainsi qu’au même poste chez Hydro-Québec de 1996 à 2005, semble avoir changé sa perception.
Il n’hésitait plus, à la fin de ce dernier mandat, à attaquer le processus d’évaluation écologique, qu’il qualifiait de trop long et d’obstacle inutile aux grands projets, un thème que les «lucides» allaient développer par la suite. André Caillé a été jusqu’à déclarer un jour que la création du BAPE avait été une «erreur», raconte André Bélisle, de l’Association québécoise contre la pollution atmosphérique.
Déréglementer l’énergie
Quand André Caillé arrive à la présidence d’Hydro-Québec en 1996, le Québec sortait d’un grand débat sur l’énergie et tout le monde s’était rallié à un consensus, y compris Hydro-Québec, pour donner la priorité à l’efficacité énergétique et pour confier ensuite à une régie indépendante le choix des projets énergétiques en fonction de leurs impacts sur l’environnement, ce qui plaçait le gaz et le pétrole en bas de la liste.
André Caillé s’attaque d’entrée de jeu à ce consensus, suscitant l’opposition immédiate des écologistes.
Il parle de déréglementer tout le dossier énergétique sur le modèle de la Californie, de remplacer la hiérarchisation écologique des filières par les forces du marché.
Même si cela attaquait de front le «modèle québécois» issu de la nationalisation de l’électricité, sous sa direction, Hydro-Québec incitera le conseil des ministres à adopter deux décrets, raconte Jean-Marc Pelletier: l’un qui exigera 5000 $ de quiconque veut être desservi par Hydro-Québec dans les localités non reliées au réseau sur la Basse-Côte-Nord et aux Îles-de-la-Madeleine et un autre décret qui hausse progressivement le coût du kilowatt-heure de 5 à 25 cent sur cinq ans en raison des coûts supérieurs du service. Le tollé qui a suivi a eu raison de cette première entorse au «pacte énergétique» de l’élection référendaire sur la nationalisation.
Une régie émasculée
En mai 2000, s’alignant sur la logique du nouveau p.-d.g. d’Hydro-Québec, le gouvernement de Lucien Bouchard enlève à la Régie de l’énergie, avec la loi 116, le pouvoir de hiérarchiser les projets énergétiques en fonction de leurs coûts directs et indirects (impacts sociaux et écologiques). Il lui enlève aussi l’examen du plan de développement en même temps qu’il soustrait l’ensemble du secteur de la production d’Hydro-Québec, la plus rentable, à l’examen des régisseurs.
La régie, depuis lors, fixe le montant de la facture des secteurs du transport et de la distribution, qu’on refilera désormais aux clients. Jusque-là, le déficit de ces deux secteurs était épongé par les profits de la production parce que de plus en plus de barrages sont payés. Cela permet à Québec d’engranger des profits, qui vont soudainement passer de 600 à 800 millions par année à plusieurs milliards, en même temps que la facture mensuelle des clients deviendra d’autant plus une vraie taxe ascenseur si Québec fait exploser le prix, gelé jusqu’ici, de l’électricité dite «patrimoniale».
C’est aussi durant la présidence d’André Caillé que Québec relance un deuxième programme de production privée au moyen de petites centrales sans validation de la filière, comme l’avait recommandé la commission Doyon. Et Québec hausse jusqu’à 50 MW la puissance des projets dont on réserve désormais le monopole au secteur privé. Ces décisions vont déboucher sur la création de la Fondation Rivières, qui va mettre en échec le programme des petites centrales.
L’aventure du thermique
Peu de temps après son arrivée chez Hydro, André Caillé décide qu’Hydro-Québec ne lancera aucun projet dont le kilowatt-heure coûtera plus de 3 cents. Cette décision met la hache dans les programmes d’efficacité énergétique en cours car, s’ils pouvaient rivaliser avec les nouveaux projets de barrage, ces programmes ne pouvaient rivaliser avec la limite de 3 cents. Hydro se lance alors dans les projets de dérivation. La priorité du débat sur l’énergie en faveur de l’efficacité énergétique venait d’être mise en échec.
Quand le Québec entreprend de s’attaquer à son bilan de gaz à effet de serre (GES) en 2003, André Caillé propose de hausser les émissions à 4 % au-dessus du niveau de 1990 plutôt que de cibler –6 % en vertu du protocole de Kyoto. L’ancien p.-d.g. de Gaz métro, qui a fait acheter à Hydro-Québec un important bloc d’actions de cette société, lance alors l’idée de construire 12 centrales thermiques au gaz sur la frontière étasunienne pour approvisionner «d’urgence» le Québec, raconte Daniel Breton, de Maîtres chez nous au 21e siècle, «une fausse urgence puisque que c’était l’effet de sa politique à 3 cents». Le premier projet sera celui du Suroît, qu’une mobilisation citoyenne et écologiste sans précédent mettra en échec.
Mais André Caillé «déjouera l’opinion publique et le milieu écologiste, poursuit Daniel Breton, en faisant autoriser la construction d’une autre centrale thermique le même jour où Québec abandonnait le Suroît», soit celle de Bécancour, propriété de TransCanada Énergie.
«Le pire, poursuit ce militant en première ligne maintenant contre les gaz de schiste, c’est que la direction d’Hydro va refuser de se transformer au gaz naturel pour une maigre somme de 120 millions sa centrale au kérosène de Bécancour. Aujourd’hui, en raison de la stratégie d’André Caillé, on a versé près d’un demi-milliard à TransCanada pour qu’elle ferme sa centrale de Bécancour parce que le gaz coûte trop cher. Ça ne coûterait rien à Hydro-Québec de fermer sa propre centrale! On paye pour le dogme du tout au privé!»
Le milieu écologiste accuse encore André Caillé d’avoir torpillé le projet de moteur-roue, d’avoir démembré le service écologique de la société d’État et d’avoir englouti des dizaines de millions dans l’exploration du golfe pour finalement céder le tout au secteur privé, y compris à des entreprises parmi lesquelles on retrouve aujourd’hui André Caillé.
Thomas Mulcair a souvent été en relation directe avec André Caillé à titre de ministre de l’Environnement.
«Caillé est un très habile communicateur, dit-il. Autant il sait faire oublier ses échecs, autant il sait exploiter les points sensibles des Québécois. Je l’entendais dire récemment, à propos des gaz de schiste, que le Québec avait pris beaucoup de retard dans ce domaine. Il sait ce qui porte. Mais ce sont les mêmes personnes et le même discours qu’à l’époque du Suroît. Ça pourrait bien aboutir au même résultat.»
André Caillé est un «homme éminemment sympathique et charmant», explique Jean-Marc Pelletier, l’ancien président des chercheurs de l’IREQ qui a pourtant souvent croisé le fer avec lui.
Les Québécois retiennent encore l’image d’un homme direct, au franc-parler, qui ne faisait pas trop guindé avec son célèbre col roulé quand il les rassurait chaque soir durant le grand verglas de 1998.
Mais, malgré cette image, André Caillé sera mis en échec peu de temps après par les citoyens de l’Estrie quand il invoquera une «urgence» jamais avérée pour construire la ligne à haute tension Hertel-Des Cantons en tentant de contourner le processus du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).
Pourtant, le BAPE a pris son essor quand André Caillé était sous-ministre de l’Environnement au début des années 80! Mais son passage à divers postes de la haute direction chez Gaz métropolitain de 1987 à 1996, y compris au poste de président-directeur général, ainsi qu’au même poste chez Hydro-Québec de 1996 à 2005, semble avoir changé sa perception.
Il n’hésitait plus, à la fin de ce dernier mandat, à attaquer le processus d’évaluation écologique, qu’il qualifiait de trop long et d’obstacle inutile aux grands projets, un thème que les «lucides» allaient développer par la suite. André Caillé a été jusqu’à déclarer un jour que la création du BAPE avait été une «erreur», raconte André Bélisle, de l’Association québécoise contre la pollution atmosphérique.
Déréglementer l’énergie
Quand André Caillé arrive à la présidence d’Hydro-Québec en 1996, le Québec sortait d’un grand débat sur l’énergie et tout le monde s’était rallié à un consensus, y compris Hydro-Québec, pour donner la priorité à l’efficacité énergétique et pour confier ensuite à une régie indépendante le choix des projets énergétiques en fonction de leurs impacts sur l’environnement, ce qui plaçait le gaz et le pétrole en bas de la liste.
André Caillé s’attaque d’entrée de jeu à ce consensus, suscitant l’opposition immédiate des écologistes.
Il parle de déréglementer tout le dossier énergétique sur le modèle de la Californie, de remplacer la hiérarchisation écologique des filières par les forces du marché.
Même si cela attaquait de front le «modèle québécois» issu de la nationalisation de l’électricité, sous sa direction, Hydro-Québec incitera le conseil des ministres à adopter deux décrets, raconte Jean-Marc Pelletier: l’un qui exigera 5000 $ de quiconque veut être desservi par Hydro-Québec dans les localités non reliées au réseau sur la Basse-Côte-Nord et aux Îles-de-la-Madeleine et un autre décret qui hausse progressivement le coût du kilowatt-heure de 5 à 25 cent sur cinq ans en raison des coûts supérieurs du service. Le tollé qui a suivi a eu raison de cette première entorse au «pacte énergétique» de l’élection référendaire sur la nationalisation.
Une régie émasculée
En mai 2000, s’alignant sur la logique du nouveau p.-d.g. d’Hydro-Québec, le gouvernement de Lucien Bouchard enlève à la Régie de l’énergie, avec la loi 116, le pouvoir de hiérarchiser les projets énergétiques en fonction de leurs coûts directs et indirects (impacts sociaux et écologiques). Il lui enlève aussi l’examen du plan de développement en même temps qu’il soustrait l’ensemble du secteur de la production d’Hydro-Québec, la plus rentable, à l’examen des régisseurs.
La régie, depuis lors, fixe le montant de la facture des secteurs du transport et de la distribution, qu’on refilera désormais aux clients. Jusque-là, le déficit de ces deux secteurs était épongé par les profits de la production parce que de plus en plus de barrages sont payés. Cela permet à Québec d’engranger des profits, qui vont soudainement passer de 600 à 800 millions par année à plusieurs milliards, en même temps que la facture mensuelle des clients deviendra d’autant plus une vraie taxe ascenseur si Québec fait exploser le prix, gelé jusqu’ici, de l’électricité dite «patrimoniale».
C’est aussi durant la présidence d’André Caillé que Québec relance un deuxième programme de production privée au moyen de petites centrales sans validation de la filière, comme l’avait recommandé la commission Doyon. Et Québec hausse jusqu’à 50 MW la puissance des projets dont on réserve désormais le monopole au secteur privé. Ces décisions vont déboucher sur la création de la Fondation Rivières, qui va mettre en échec le programme des petites centrales.
L’aventure du thermique
Peu de temps après son arrivée chez Hydro, André Caillé décide qu’Hydro-Québec ne lancera aucun projet dont le kilowatt-heure coûtera plus de 3 cents. Cette décision met la hache dans les programmes d’efficacité énergétique en cours car, s’ils pouvaient rivaliser avec les nouveaux projets de barrage, ces programmes ne pouvaient rivaliser avec la limite de 3 cents. Hydro se lance alors dans les projets de dérivation. La priorité du débat sur l’énergie en faveur de l’efficacité énergétique venait d’être mise en échec.
Quand le Québec entreprend de s’attaquer à son bilan de gaz à effet de serre (GES) en 2003, André Caillé propose de hausser les émissions à 4 % au-dessus du niveau de 1990 plutôt que de cibler –6 % en vertu du protocole de Kyoto. L’ancien p.-d.g. de Gaz métro, qui a fait acheter à Hydro-Québec un important bloc d’actions de cette société, lance alors l’idée de construire 12 centrales thermiques au gaz sur la frontière étasunienne pour approvisionner «d’urgence» le Québec, raconte Daniel Breton, de Maîtres chez nous au 21e siècle, «une fausse urgence puisque que c’était l’effet de sa politique à 3 cents». Le premier projet sera celui du Suroît, qu’une mobilisation citoyenne et écologiste sans précédent mettra en échec.
Mais André Caillé «déjouera l’opinion publique et le milieu écologiste, poursuit Daniel Breton, en faisant autoriser la construction d’une autre centrale thermique le même jour où Québec abandonnait le Suroît», soit celle de Bécancour, propriété de TransCanada Énergie.
«Le pire, poursuit ce militant en première ligne maintenant contre les gaz de schiste, c’est que la direction d’Hydro va refuser de se transformer au gaz naturel pour une maigre somme de 120 millions sa centrale au kérosène de Bécancour. Aujourd’hui, en raison de la stratégie d’André Caillé, on a versé près d’un demi-milliard à TransCanada pour qu’elle ferme sa centrale de Bécancour parce que le gaz coûte trop cher. Ça ne coûterait rien à Hydro-Québec de fermer sa propre centrale! On paye pour le dogme du tout au privé!»
Le milieu écologiste accuse encore André Caillé d’avoir torpillé le projet de moteur-roue, d’avoir démembré le service écologique de la société d’État et d’avoir englouti des dizaines de millions dans l’exploration du golfe pour finalement céder le tout au secteur privé, y compris à des entreprises parmi lesquelles on retrouve aujourd’hui André Caillé.
Thomas Mulcair a souvent été en relation directe avec André Caillé à titre de ministre de l’Environnement.
«Caillé est un très habile communicateur, dit-il. Autant il sait faire oublier ses échecs, autant il sait exploiter les points sensibles des Québécois. Je l’entendais dire récemment, à propos des gaz de schiste, que le Québec avait pris beaucoup de retard dans ce domaine. Il sait ce qui porte. Mais ce sont les mêmes personnes et le même discours qu’à l’époque du Suroît. Ça pourrait bien aboutir au même résultat.»
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