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Politiques en matière d'éducation - Sur quoi repose une décision politique?

Clermont Gauthier - Professeur à l'Université Laval et Anthony Cerqua - Membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante de l'Université Laval  2 septembre 2010  Québec
Le 11 août dernier, Line Beauchamp a reçu le titre de ministre de l'Éducation. En s'installant dans ses fonctions, la ministre cherchera sans doute à identifier les personnes ou instances de confiance dans son entourage. À qui prêtera-t-elle l'oreille? Cela entraînera-t-il une reconfiguration du processus décisionnel?

On sait que les décideurs doivent conjuguer avec un ensemble complexe de facteurs sociaux, politiques, économiques, stratégiques. On sait aussi que les résultats de recherche ne représentent qu'une partie de l'équation dans un processus de prise de décision. Toutefois, même en étant conscient de cette complexité, il est stupéfiant de constater que nombre de résultats de recherches issus de travaux scientifiques rigoureux ne sont pas utilisés pour guider les décisions dans le domaine de l'éducation.

Cet écart important entre les connaissances disponibles et leur utilisation n'est pas sans susciter de vives inquiétudes chez les observateurs de la chose éducative. De triste mémoire, on se rappellera à titre d'exemple que les approches pédagogiques préconisées au début de la réforme de l'éducation n'étaient pas appuyées solidement sur la recherche (Bissonnette, Gauthier, Richard), qu'elles étaient censées contribuer à diminuer le décrochage, qui n'a fait qu'empirer depuis lors. Les décideurs de la réforme ont sans doute été mal avisés. Il faut donc se demander comment ce processus de décision fonctionne en éducation. Qui les décideurs écoutent-ils? Sur quelles bases forment-ils leurs jugements?

Utilisation des données


Un début de réponse à ces questions vient de trois chercheurs américains (Nelson, Leffler et Hansen, 2009) qui ont mené une étude afin de mieux comprendre le fonctionnement du processus d'utilisation de la recherche empirique (evidence based policies) par les décideurs. Cette recherche avait pour objectif de répondre aux questions suivantes: quand, comment et sous quelles conditions les politiciens et les praticiens utilisent les données probantes? Quelles autres sources d'information sont utilisées par ces personnes? Quels facteurs constituent des barrières ou au contraire des facilitateurs pour l'utilisation de données probantes dans les processus de prise de décision politique et pratique?

Pour mener à bien leur tâche, les trois chercheurs ont conduit une série d'entretiens auprès d'un échantillon composé de 65 dirigeants politiques influents et acteurs de terrain. Beaucoup d'éléments intéressants sont ressortis de ces entretiens. Nous n'en retiendrons ici que quelques-uns.

Les résultats de l'étude ont révélé que, bien avant d'accorder de l'importance aux résultats de la recherche (scientifically based research), les participants disent être influencés par des considérations politiques, légales et économiques, par l'opinion publique, par la pression des médias et par le bien-être des individus. Tous ces facteurs priment les données provenant de la recherche lorsqu'ils ont à prendre une décision ou à passer à l'action.

Obstacle majeur

Il est ressorti également des entretiens individuels et collectifs que les participants n'établissent pas de distinction entre les résultats fondés sur la recherche empirique (scientifically based research) et les autres sources d'informations comme les médias, les revues de vulgarisation professionnelle, l'expérience (leur propre expérience ou l'expérience des autres) et l'intuition. Les participants disent utiliser ces sources d'informations de façon «interchangeable», comme si l'une valait l'autre.

Il semble bien que l'obstacle majeur à l'utilisation des données de la recherche chez les décideurs renvoie à une croyance selon laquelle on ne peut se fier aux résultats de la recherche. Les participants ont mentionné que même les études qui répondent aux plus hauts critères de scientificité (gold standard criteria) peuvent comporter des résultats erronés (c'est-à-dire des résultats qui rapportent de faux succès ou de faux échecs). De plus, une perception commune chez les participants était de penser qu'on peut faire dire à peu près n'importe quoi aux résultats de la recherche, que ceux-ci peuvent être manipulés et qu'ils sont souvent contradictoires.


Cachez ces résultats

Toujours selon les résultats de cette étude, trois facteurs principaux faciliteraient l'utilisation des données de la recherche dans la pratique:

1- une relation de confiance entre les chercheurs, les utilisateurs des résultats de la recherche (soit les décideurs éducatifs et les praticiens de l'éducation) et leurs intermédiaires;

2- la qualité et le format des données de la recherche (les participants ont exprimé une préférence pour les rapports de recherche d'une ou deux pages, écrits avec une police de grande taille et rédigés dans un langage non technique);

3- des structures organisationnelles qui encouragent, soutiennent et favorisent l'utilisation des données de la recherche (c'est-à-dire qui encouragent, soutiennent et favorisent l'accessibilité de ces données de même que leur compréhension et leur transfert dans la pratique).

Enfin, les participants ont indiqué que, pour plusieurs raisons, ils ne lisent pas les revues scientifiques et les rapports de recherche. Ils ont reconnu s'appuyer davantage sur d'autres sources telles que des publications populaires, des conférences, des organismes professionnels ou des organismes de recherche, ainsi que leurs pairs. Les participants ont souligné le rôle central des intermédiaires dans le processus d'utilisation des résultats de la recherche.

Ils ont dit entretenir des relations particulières avec de petits groupes de «personnes de confiance» qu'ils considèrent comme étant des sources d'informations crédibles et objectives. Ces intermédiaires ont été décrits comme étant des organismes impartiaux ou des personnes impartiales qui peuvent aider les décideurs éducatifs et les praticiens de l'éducation à localiser, trier et hiérarchiser les données provenant de la recherche.

Il apparaît donc clairement que les intermédiaires constituent la source d'information la plus couramment recherchée par les décideurs éducatifs et les praticiens de l'éducation interrogés. Si ce qui précède a un certain sens, alors il convient de se demander qui seront les intermédiaires de la nouvelle ministre. Cela nous inquiète toujours un peu quand une ministre veut être «à l'écoute», car on se demande qui elle écoutera. Souhaitons-lui d'y réfléchir un brin, car visiblement les six ministres qui l'ont précédée dans cette réforme ont tous mal été conseillés.

 
 
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  • Paule Savignac
    Abonnée
    jeudi 2 septembre 2010 08h34
    L'ignorance
    Quand on songe, par surcroît, à quel point même les gens instruits ont peine à lire un texte le moindrement long, et quand on y trouve un peu de la technique reliée au savoir construit et argumenté c'est encore pire, comment croie que des études réduites à quelques pages vont être correctement rapportées à des décideurs, tout aussi ignorants d'ailleurs.

    Je pense avant tout à ceux qui nous gouvernent, presque du haut en bas de la hiérarchie.

    Le problème principal de notre société n'est-il pas la piètre qualité de
    notre éducation?

    «Aucune ignorance n'est utiles.» (Voltaire)

  • Khayman
    Abonné
    jeudi 2 septembre 2010 09h07
    Très intéressant
    Merci beaucoup pour votre texte très intéressant. Dommage que les auteurs de l'étude citée n'aient pas appliqué leur découverte à leur propre étude. Qui va vraiment prendre le temps de lire les 80 pages de cette dernière ?

    Nelson, Leffler et Hansen, 2009 : http://educationnorthwest.org/webfm_send/311

    En ce qui concerne la recherche en éducation, je crois que la « perception commune chez les participants » dont vous parlez est nourrie par le faible rapport « Signal-sur-Bruit » (isolation adéquate des variables, reproductibilité, falsifiabilité, etc.) de cette dernière.

  • Rénald Beauchesne
    Inscrit
    jeudi 2 septembre 2010 09h15
    Leadership du gestionnaire
    Cet article semble confirmer la grande distance qui existe entre la recherche en éducation et les autres facteurs "politiques" qui influencent les décisions.
    Il me semble qu'il nous faudrait un ministre qui ait une base de connaissances solide dans le domaine et démontre des compétences reconnues. Comme l'exemple actuel de celui de la santé où l'on ne semble plus vouloir reconnaître la compétence de ministre qu'à un médecin...
    En éducation, il y a "le gros bon sens" et trop souvent les manchettes des médias. Il y a aussi notre amnésie collective. On a déjà globalement oublié les discussions des États Généraux sur l'éducation de 1995 et 1996 et ce qu'ils nous ont apporté.
    Le vrai leader, en éducation comme ailleurs, devrait être celui qui inspire, guide, sait où il va et sait communiquer et rassembler les troupes. Ce leader comprendrait que la recherche en éducation (en lien d'ailleurs avec plusieurs autres sciences comme la psychologie, la linguistique, etc.) nous apporte actuellement des réponses sur ce qu'il faudrait faire pour contrer le décrochage scolaire notamment. La revue Québec Sciences de septembre 2009 en est un exemple. À plusieurs égards, nous continuons de reproduire certains gestes qui sont pourtant néfastes pour nos jeunes.
    Ce serait aussi un leader qui responsabilise au lieu de vouloir tout régler lui-même.

  • Marc St-Pierre
    Abonné
    vendredi 3 septembre 2010 09h52
    Odeurs de quoi ?
    M. Trudeau,

    Avec tout le respect que j'ai pour vous, j'ai pu observer sur le terrain que les approches que M. Gauthier qualifie d'efficaces donnent des résultats. Ces façons de faire, qui ne vont pas forcément dans le sens de ce qu'on nous a proposés au début des années 2000, s'avèrent particulièrement efficaces auprès des élèves à risque, notamment les élèves provenant de milieux défavorisés. Or quand on veut la réussite du plus grand nombre, il faut faire quelque chose pour ceux dont la réussite tarde à pointer. Or, il est inquiétant de constater que pour les plus jeunes de ces élèves à risque, non seulement les approches préconisées dans le cadre du renouveau pédagogique ne donnent pas les résultats escomptés, mais qu'elles s'avèrent même contre-productives. C'est particulièrement vrai pour l'apprentissage de la lecture. Ne pas reconnaître cela, c'est accepter de renforcer le phénomène de détermination sociale des résultats scolaires. Rien de moins.

    Mais je comprends votre point de vue M. Trudeau. Il s'est forgé à mêne vos expériences d'enseignement et de gestion dans le secteur de l'enseignement privé,auprès d'adolescents triés sur le volet, loin des élèves et du segment de population dont je parle ici. On n'est pas à la même place, comme on dit.

    La recherche est là pour ébranler les croyances. et c'est bien ainsi. Mais ce n'est pas facile. C'est ce qui a sans doute un jour fait dire au frère Untel: "Pardonnez-leur, car ils ne savent que ce qu'ils font".

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