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    Le coeur politique du Québec est touché

    25 août 2010 |Alec Castonguay | Québec
    Michel Bastarache, président de la Commission d’enquête sur le processus de nomination des juges, écoute le témoignage de Marc Bellemare lors du début des audiences, hier, à Québec.<br />
    Photo: Agence Reuters Mathieu Belanger Michel Bastarache, président de la Commission d’enquête sur le processus de nomination des juges, écoute le témoignage de Marc Bellemare lors du début des audiences, hier, à Québec.
    Le témoignage de Marc Bellemare hier est «dévastateur» pour Jean Charest et le Parti libéral du Québec, estiment les analystes politiques et judiciaires interrogés par Le Devoir. C'est le cœur politique du Québec, le premier ministre, qui est touché. Et dans le sillage, la perception qu'a la population du système de justice pourrait en souffrir.

    Si le premier ministre Charest espérait mettre le couvercle sur la marmite de l'éthique et freiner la controverse autour du financement des partis politiques en créant la commission Bastarache, il a raté son coup, affirme Christian Dufour, politologue à l'École nationale d'administration publique. «Il a empiré la situation, dit-il. Bellemare n'a pas eu l'air d'un illuminé et toute l'attention est maintenant concentrée sur les agissements du premier ministre. On verra ce qui sortira de la commission Bastarache dans les prochains jours, mais pour l'instant, c'est loin de limiter les dégâts!»

    Christian Dufour affirme que l'effet est «dévastateur» pour Jean Charest, puisqu'il est personnellement mis en cause. Le coup est aussi porté à la fonction, affirme l'analyste. «Le premier ministre, c'est l'image de la nation, le coeur de notre système. Il a un statut particulier et un respect des gens. Même à la commission Gomery sur les commandites, l'institution du premier ministre n'avait pas été attaquée aussi directement. Ça fait très mal.»

    La réputation du Parti libéral du Québec pourrait aussi en souffrir, comme ce fut le cas pour le Parti libéral du Canada lors du scandale des commandites, affirme Antonia Maioni, directrice de l'Institut d'études canadiennes de l'Université McGill. Elle précise que les deux controverses n'ont pas la même ampleur et qu'il faut laisser la commission Bastarache faire son travail avant de porter un jugement final, mais cette possibilité est bien réelle, dit-elle, notamment parce qu'il est question de pressions politiques par des collecteurs de fonds. «Il faudra voir l'effet à long terme sur la réputation du parti.»

    La professeure n'est pas surprise de la vive réaction de Jean Charest, qui se défend des allégations de son ex-ministre. «Charest est en poste depuis 2003. Il a gagné trois élections. Il va vouloir laisser un autre héritage politique que cette commission et ces allégations.» Les prochaines élections sont encore dans plus de deux ans, ce qui aide le gouvernement Charest, dit Mme Maioni. «Il a du temps devant lui.» De plus, Jean Charest aura l'occasion de répliquer en profondeur aux allégations de Bellemare lors de son passage devant la commission.

    N'empêche, les allégations de Marc Bellemare ajoutent au désenchantement de la population envers le gouvernement Charest, au plus bas dans les sondages. «C'est cette impression qu'on agit sans tenir compte de l'intérêt public», dit Christian Dufour.

    Une commission utile?

    La commission Bastarache était durement jugée par les citoyens. Selon un sondage Léger Marketing-Le Devoir rendu public en mai dernier, 69 % des Québécois affirmaient que l'exercice n'est pas suffisant pour dissiper les doutes concernant l'éthique du gouvernement. Même 49 % des partisans libéraux affirmaient que cette commission ne serait pas suffisante.

    Or, elle commence sur les chapeaux de roue, affirme M. Dufour. «Les gens vont peut-être suivre le déroulement avec plus d'attention que prévu. La crédibilité de la commission me semble meilleure ce soir qu'hier.»

    Le politologue sert tout de même cet avertissement: «Il ne faut pas tomber dans l'autre extrême, celui d'exiger la pureté à tout prix. Ce qu'on entend est troublant, mais l'argent en politique n'est pas dégueulasse. Les partis doivent se financer d'une manière ou d'une autre. Il faut faire la part des choses.»

    La perception du système judiciaire touchée

    Le professeur Stéphane Beaulac, de la Faculté de droit de l'Université de Montréal, affirme que ce qu'il a entendu hier de la bouche de Marc Bellemare «est gros». «On va laisser les travaux de la commission se dérouler. On n'a que des allégations. Mais si on confirme que des directives ont été émises par le premier ministre pour nommer des juges en fonction des dons au Parti libéral, c'est gros.»

    Que le premier ministre soit consulté avant de nommer des magistrats, c'est plutôt normal, affirme M. Beaulac. «C'est lui le chef de l'exécutif», dit-il. Là où le problème prend forme, c'est avec la supposée pression des collecteurs de fonds. «On tombe dans une autre catégorie.»

    Le professeur de droit affirme toutefois qu'il faut éviter «les chasses aux sorcières», rappelant qu'il est ici question de trois juges, alors que le gouvernement en nomme des dizaines par année. Beaucoup de magistrats sont aussi nommés par Ottawa, notamment à la Cour supérieure et à la Cour d'appel.

    De plus, la compétence des juges nommés par Marc Bellemare n'est pas remise en question, dit M. Beaulac. «Les trois juges avaient suivi un processus long et rigoureux pour se rendre dans la liste finale, avant que les politiciens fassent leur choix. Ça veut dire qu'ils sont compétents», dit-il.

    Stéphane Beaulac affirme que la perception du système de justice et du processus de nomination des juges souffre déjà de ce témoignage, qui renforce les croyances de bien des gens. «Tout est une question d'impression et de perception des gens. Même si les allégations de Bellemare s'avèrent non fondées, il va y avoir énormément de Québécois qui vont tout de même se dire qu'il n'y a pas de fumée sans feu et que ça prend des connexions pour devenir juge. Ça fait boule de neige et ça prête flanc aux jugements faciles», dit-il.












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