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    Couvent des soeurs grises de Montréal - Détournement de pouvoir inacceptable

    13 juillet 2010 | Phyllis Lambert - Architecte et Serge Joyal - Sénateur | Québec
    Monsieur le premier ministre Jean Charest,

    L'annonce, le 6 juillet, de la décision de la Ministre de la culture, Mme Christine St-Pierre, de préempter au coût de 2,1 millions de dollars la Maison des hommes du Couvent des soeurs grises de Montréal, pour éviter que ne s'y installent une mosquée et un centre communautaire pour les musulmans, nous apparaît comme un détournement de pouvoir par la ministre, nous semble être une priorité mal placée et équivaut à un geste d'exclusion d'une communauté qui ne demande qu'à s'intégrer pour assurer la cohésion sociale du Québec. Ce sont là les raisons pour lesquelles nous faisons appel à vous.

    1. La Maison des hommes du Couvent des soeurs grises a été vendue il y a plus de 25 ans par celles-ci, en 1984, à une société commerciale privée. Le couvent, lui, a été vendu il y a trois ans à l'Université Concordia. Les deux bâtiments avaient depuis longtemps une vocation tout à fait distincte. La raison alléguée par le ministère tiendrait au fait que «ces deux bâtiments [...] étaient marginalisés, isolés par rapport à l'ensemble du monastère des soeurs grises».

    2. Cet argument est suspect: les soeurs grises avaient déjà vendu la Maison des hommes depuis longtemps; celle-ci a connu diverses occupations commerciales dont personne ne s'est jamais plaint, sans dénaturer l'édifice conventuel principal. Depuis que Concordia a acquis l'ensemble du couvent en 2007, jamais l'université n'a cherché à rattacher la Maison des hommes par besoin d'espace additionnel.

    3. De plus, et c'est là, à notre avis, le point capital: la Maison des hommes est bien protégée par le classement général du site, donc aucune transformation ne peut y être effectuée sans l'autorisation du ministère. Par conséquent, l'association musulmane est obligée de soumettre tout futur plan d'occupation pour approbation à la direction générale du ministère. Dans le site Internet de l'association, rien ne laisse croire qu'on souhaiterait modifier l'extérieur du bâtiment, alors qu'on y mentionne clairement que l'intérieur est «luxueux, et très esthétique», et que ses responsables s'engagent de leur mieux à préserver tout ce qui peut y être conservé.

    4. On ne peut certainement pas alléguer que ces nouveaux occupants se proposeraient d'altérer l'extérieur, ou encore qu'ils modifieraient le caractère intérieur de l'édifice.

    5. L'argument mis de l'avant par le ministère est d'autant plus douteux que l'une des parties prenantes au projet de centre communautaire est l'association même des étudiants musulmans de Concordia, ainsi que celle de l'Université McGill, qui ont joint leurs efforts pour réaliser ce projet.

    6. Or ce sont ces mêmes étudiants qui fréquenteraient éventuellement les locaux du couvent lorsque l'université en prendra possession pour y loger sa faculté des arts. On parle donc de la même clientèle étudiante sur le même site!

    Abus de pouvoir

    En fait, la décision de préempter a des allures d'abus de pouvoir administratif, et il y a bien des conseillers juridiques qui voudront l'analyser de plus près pour déterminer si elle ne devrait pas faire l'objet d'un recours devant les autorités judiciaires compétentes.

    Le deuxième motif de notre étonnement tient à ce que, tout à coup, on a «trouvé» 2,1 millions de dollars au ministère pour acquérir ce bâtiment que personne d'autre ne requiert, alors qu'à deux rues de là tient encore péniblement debout la Maison de Louis-Hippolyte Lafontaine, le premier premier ministre du Canada-Uni, que le propriétaire du site refuse de restaurer et qui menace ruine. À de multiples reprises, nous vous avons écrit, parlé, rencontré, pressé d'intervenir pour que des fonds soient disponibles en vue de son acquisition, afin d'ultérieurement la restaurer et l'intégrer au réseau des maisons historiques de Louis-Joseph Papineau et Georges-Étienne Cartier, les deux autres grands leaders du Québec et du Canada, qui résidaient tous à Montréal.

    Jusqu'à ce jour, depuis cinq ans, rien n'a bougé. Mais, tout à coup, 2,1 millions sortent du chapeau pour «résoudre» un problème qui n'en n'est pas un! Pourtant, les priorités ne manquent pas au ministère! Faut-il rappeler le sort vacillant de l'église du Très-Saint-Nom-de-Jésus et son orgue, que Toronto est prêt à acheter pour un million? Pauvre Québec...

    Gestes concrets

    C'est en négligeant de mettre en valeur son propre héritage que le Québec faillit à l'offre d'un vrai modèle d'intégration. Enfin, notre étonnement est surtout lié à l'inconfort, voire au malaise, que nous éprouvons envers une décision qui a des allures d'exclusion d'une communauté, que par ailleurs d'autres ministères et agences du gouvernement cherchent, nous dit-on, à intégrer.

    Le Québec doit faire des gestes concrets et symboliques à l'égard de la communauté musulmane s'il veut assurer de façon stable sa cohésion sociale. C'est la commission Bouchard-Taylor qui l'a bien exprimé dans son rapport: parmi les religions principales au Québec, c'est l'islam qui progresse le plus rapidement.

    Cependant, ces musulmans ne nous ont pas envahis: c'est nous qui les avons recrutés dans leurs pays, par nos propres politiques d'immigration, pour combler notre déficit démographique. Or les Arabo-musulmans sont l'objet de jugements stéréotypés, et donc de discrimination larvée, au même titre que les Noirs. Chez eux, le taux de chômage atteint 30 %, soit un taux quatre fois supérieur à celui des autres Québécois.

    Pourtant, le Québec se targue de favoriser les relations interethniques et intersociales.

    Dans sa Déclaration solennelle adoptée en 1986, le gouvernement du Québec s'engageait à «veiller à ce que soit respecté le droit de toute personne à l'égalité [...], à favoriser le développement de mesures destinées à encourager l'épanouissement économique, social et culturel, des différents groupes ethniques». Et, surtout, le gouvernement faisait «appel à l'ensemble de la population québécoise, afin qu'elle soutienne ses efforts par une attitude de respect de la dignité et des droits de toutes les personnes, et qu'elle soit sans cesse vigilante à toute manifestation de racisme ou de discrimination raciale». La ministre avait le devoir d'éviter de causer un préjudice à cette communauté.

    Malheureusement, la décision qui a pour effet de chasser les Arabo-musulmans de ce lieu envoie un bien mauvais signal à la population et à ces étudiants de Concordia et de McGill: pas dans ma cour, au centre-ville...

    Monsieur le premier ministre, nous faisons appel à vous pour réviser cette décision, parce que nous savons combien vous êtes soucieux de fortifier le vouloir-vire ensemble au Québec.

    Phyllis Lambert et Serge Joyal étaient intervenus publiquement en 1976 pour obtenir le classement du Couvent des soeurs grises à titre de monument historique, afin de prévenir sa démolition par la société suisse Valorinvest, qui se proposait de construire quatre tours à bureaux aux angles du site.

    ***

    Phyllis Lambert - Architecte

    Serge Joyal - Sénateur
     
     
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