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Trente ans après l'affaire des Yvettes

Micheline Dumont - Historienne  13 mai 2010  Québec
Les propos de Lise Payette, qui avait comparé les adeptes du NON à la petite Yvette des manuels scolaires, avaient choqué les femmes qui ne partageaient pas l’option politique de Lise Payette, et elles étaient fort nombreuses.
Photo : Jacques Grenier - Le Devoir
Les propos de Lise Payette, qui avait comparé les adeptes du NON à la petite Yvette des manuels scolaires, avaient choqué les femmes qui ne partageaient pas l’option politique de Lise Payette, et elles étaient fort nombreuses.
La réédition par Lise Payette de ses mémoires politiques Le Pouvoir? Connais pas! a suscité une petite controverse sur le site Web de Radio-Canada après l'une de ses entrevues. Un auditeur souligne ceci: «Cette "affaire des Yvettes" est peu connue aujourd'hui. Pourquoi? Que sait-on au juste du financement de ces deux réunions, l'une au Château Frontenac [1800 personnes] et l'autre au Forum de Montréal [18 000 femmes]? Qui étaient la vingtaine de conférencières? Il y avait bien, semble-t-il, Monique Bégin du cabinet Trudeau, la sénatrice Renaude Lapointe, la "reine du Music Hall" de cette époque Michelle Tisseyre, Yvette Rousseau, présidente du Conseil des femmes à Ottawa; étaient-elles payées pour cette conférence, et par qui? Ces femmes conférencières, elles doivent bien encore exister, sont-elles toujours aussi "fières" de cette "invitation"? Il me semble qu'il y a là matière à recherche, pour la suite des choses...»

Eh bien, cher monsieur, l'épisode des Yvettes, vécu dans la foulée du référendum de 1980, a été beaucoup étudié, mais le résultat de ces études tarde à influencer la mémoire collective, et plusieurs personnes continuent de placer cet événement dans la série des «manoeuvres politiques, comme nous en connaissons encore aujourd'hui, où les politiciens véreux nous entraînent dans les tromperies, les mensonges et la corruption».

Conférencières féministes


La réalité est beaucoup moins spectaculaire, et de nombreuses études l'ont démontré. L'«affaire des Yvettes» a été une initiative des militantes libérales, qui l'ont organisée contre la volonté des stratèges du Parti libéral. Les principales responsables n'ont pas hésité à placer ce haut fait dans leur curriculum vitae. L'enthousiasme des femmes à participer aux assemblées des Yvettes a été rapide, contagieux et spectaculaire. Les participantes ont payé pour participer aux événements (autobus, repas, macarons, etc.) alors que le Parti libéral se contentait d'assurer un minimum de logistique (salles).

Les conférencières n'ont pas été rétribuées. Leur objectif était de défendre l'option du NON, et il n'y avait là aucune tromperie ni aucun mensonge: c'était leur droit le plus strict comme citoyennes. Les propos de Lise Payette, qui avait comparé les adeptes du NON à la petite Yvette des manuels scolaires et affirmé lors d'un discours que le chef du camp du NON, Claude Ryan, était marié à une Yvette, avait choqué les femmes qui ne partageaient pas l'option politique de Lise Payette, et elles étaient fort nombreuses.

Les conférencières étaient toutes des féministes: Thérèse Casgrain, la grande militante du vote des femmes, de la Voix des femmes; Monique Bégin, secrétaire de la commission Bird et fondatrice de la Fédération des femmes du Québec; Yvette Rousseau, présidente du Conseil consultatif canadien sur la situation de la femme et ancienne présidente de la FFQ; Solange Chaput-Rolland, militante de la Voix des femmes; Thérèse Lavoie-Roux, députée du Parti libéral; Sheila Finestone, présidente de la FFQ, Madeleine Ryan, épouse de Claude Ryan, etc.

Michelle Tisseyre avait accepté d'animer la soirée. Certes, à ce moment-là, un très grand nombre de féministes étaient également souverainistes, mais la réalité était que l'on retrouvait des féministes dans les deux camps. Lise Payette elle-même s'était félicitée de la participation des femmes à ces assemblées politiques. Car les «Yvettes» étaient avant tout un groupe de femmes qui avaient pris la décision de s'engager ouvertement en politique.

Analyses

Cet épisode a été beaucoup étudié. Le référendum de 1980 était à peine terminé que Renée Dandurand et Evelyn Tardy procédaient à une analyse exhaustive du traitement médiatique de l'affaire des Yvettes dans un atelier du congrès des Sociétés savantes. Leurs conclusions démontraient que le soi-disant backlash antiféministe diagnostiqué par les médias, à la suite de l'éditorial de Lise Bissonnette dans Le Devoir, n'était nullement appuyé par les reportages, quelques articles d'opinions et la majorité des lettres d'opinions de lecteurs et de lectrices.

Leur analyse a été publiée l'année suivante dans Femmes et politique (Jour, 1981). On y trouve la chronologie détaillée de l'«affaire» du 6 mars au 20 mai 1980. La même année, un article de la linguiste Jacqueline Lamothe et de l'historienne Jennifer Stoddart proposait une analyse de contenu des discours prononcés lors du rassemblement des Yvettes. Elles y démontraient que tous les textes abordaient uniquement les divers aspects de la question référendaire et ne s'attardaient nullement à des propos antiféministes. Toutes les conférencières ont pris grand soin de ne jamais mentionner Lise Payette et de ne pas parler de la condition de la femme (Atlantis, VI, 2, 1981).

En 1990, à l'occasion d'un grand colloque organisé autour de la carrière de Thérèse Casgrain, une table ronde a été organisée sur l'épisode des Yvettes. Naomi Black, de l'Université York, Roberta Hamilton, de l'Université Queens, Evelyne Tardy, de l'UQAM, et moi-même, de l'Université de Sherbrooke, avons proposé des interprétations plus approfondies, qu'il serait trop long de résumer ici. Ces textes sont parus dans l'ouvrage publié à l'occasion de ce colloque: Thérèse Casgrain, une femme tenace et engagée. (Presses de l'Université du Québec, 1993).

En 2003, Stéphanie Godin a présenté un mémoire de maîtrise à l'UQAM: Les Yvettes, comme expression d'un féminisme fédéraliste. Ayant interrogé les principales organisatrices et participantes, elle lève le voile sur l'organisation de cet ensemble et met en évidence que toute l'affaire a été orchestrée par les militantes libérales elles-mêmes, le plus souvent contre la volonté des stratèges libéraux qui considéraient qu'il n'est pas prudent d'exploiter une «gaffe» politique. Par contre, les femmes qui ont participé à ces événements ont découvert la force politique des femmes et plusieurs ont pris la décision de se lancer en politique active.

Interprétations diverses

Comme l'explique Evelyne Tardy, «plutôt que d'avoir à féliciter des femmes d'être de bonnes stratèges politiques, certains ont préféré voir dans le rassemblement des Yvettes une querelle de femmes: une féministe insultant une femme au foyer et des femmes au foyer relevant l'insulte et conspuant à leur tour les féministes. Ça permettait, semble-t-il, de régler des comptes par personnes interposées».

Mais la réalité, c'est que la stratégie des militantes libérales a porté fruit. Faut-il s'en féliciter ou le regretter? Tout dépend de son option constitutionnelle. De toute cette affaire, personnellement, je retiens surtout cet extrait du discours de Lise Payette à l'Assemblée nationale, au moment du débat qui a précédé le début de la campagne référendaire: «Pour ma part, après avoir donné trois enfants à ce pays, je travaille de toutes mes forces à donner un pays à ces enfants!»

***

Micheline Dumont - Historienne
 
 
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  • jacques noel
    Inscrit
    jeudi 13 mai 2010 06h48
    Et en 1995?
    La majorité des hommes ont voté OUI et la majorité des femmes, NON. Pas d'Yvette cette fois, mais le même problème de base: la peur chez les femmes. La peur du risque.

  • France Marcotte
    Abonnée
    jeudi 13 mai 2010 07h53
    Tout un homme!
    Vous semblez suggérer M.Noël que si les femmes n'avaient pas le droit de vote au Québec, nous serions sans doute aujourd'hui dans un Québec souverain. Est-ce là votre position monsieur? Si oui, pourquoi ne pas le dire explicitement? C'est vrai qu'il y a un sérieux risque de vous faire rabrouer...

  • Gisèle Picard
    Abonnée
    jeudi 13 mai 2010 08h04
    La peur... mauvaise analyse
    Pourquoi toujours associer le non à la peur? Est-ce assez infantilisant. Je suis certaine que la majorité des gens qui disent non le font sur la base d'observations et d'analyses, et que leurs réflexions les amènent à dire non à l'option souverainiste. Si les partisans de l'option souverainiste étaient moins suffisants envers les non-partisans, peut-être gagneraient-ils quelques adeptes de plus. Je dis bien peut-être...

  • Kim Cornelissen
    Inscrite
    jeudi 13 mai 2010 08h23
    @ jacques noel...
    Vous tirez ça d'où?, cette affirmation? Des sources fiables et consultables? J'en doute fortement puisque 'que le système électoral n'inclut pas la possibilité de savoir ce type d'information... Il n'est pas possible de correlier genre et choix politique...

    Ça me semble plutôt être un préjugé sexiste et anachronique, indigne du lectorat du Devoir...

  • jacques noel
    Inscrit
    jeudi 13 mai 2010 09h24
    @Kim
    Je n'ai pas la source mais c'est fort connu. Tous les sondages montrent qu'à partir de 55 ans, chez les femmes, le OUI s'effondre.

    Petite anecdote. Je parlais récemment avec un vieux monsieur de 82 ans, un peu fru d'avoir raté sa carrière d'entrepreneur. C'était un électricien, très travaillant (comme tant de Québécois) qui avait quelques sous de coté à l'époque (mais très peu), des contacts (assez pour se lancer) et qui voulait lancer son entreprise dans les années 70. Il a été bloqué par sa bourgeoise qui avait une peur bleue.
    Madame ne voulait pas qu'il quitte son boulot de salarié pour se lancer en affaires. "Tu te rends compte, on a trois jeunes enfants. Qu'est-ce qu'on va faire si ça ne marche pas?".

    C'est juste une anecdote, mais tellement révélatrice de l'époque.
    Le Québec est une société profondément matriarcale et cette prudence féminine, cette crainte du risque, y est pour beaucoup dans l'échec du projet souverainiste. Mais, jusqu'ici, peu de chercheurs ont exploré cette réalité. On a toujours associé le féminisme au progressisme. L'associer au statut quo, voire à la régression du statut politique du Québec, ne cadre pas évidemment avec l'idéologie dominante sur le Plateau....

  • Claude Archambault
    Inscrit
    jeudi 13 mai 2010 09h42
    La peur
    On a toujours associé le NON à la peur et le OUI au courage d’entreprendre le changement.

    Mais la réalité est peu être différente, ceux qui vote OUI on peur de ne pas être assez fort pour survive, on peur du travail requis pour changer les les choses, il vivent dans le rêve que la séparation comme par miracle sera la solution à tous les problèmes.
    Ceux qui ont voté NON, avait le courage de croire en leur force de survive malgré le travail à faire, avait la force d'accepter un travail de long haleine et plus encore ils avaient la lucidité pour voir en face les méfait que la séparation aurait sur l'économie et la stabilité sociale.

    maintenant qui a peur? Les paresseux eu veulent un changement qui, pensent ils, leur donnera moins de travail. Les courageux et lucide cherche le défit tout en s'assurant une stabilité.

  • Claude Archambault
    Inscrit
    jeudi 13 mai 2010 09h43
    KIM
    C'est du Noël!!!!!!!

  • Marie-Claude Huot
    Abonné
    jeudi 13 mai 2010 09h53
    la réalité est complexe
    Il est effectivement simpliste de mettre les courageux souverainistes d’un bord et les peureux conservateurs de l’autre. (Et en faire une affaire homme vs femme! Franchement…. N’en déplaisent à certains, les femmes ont depuis longtemps le droit de votes.) Il y a au Québec, c’est vrai, des personnes qui critiquent constamment le Fédéral et souhaiteraient s’en séparer, mais qui n’osent pas le faire. Par contre, il y a aussi au Québec des fédéralistes convaincus, hommes et femmes, de tous les groupes d’âge et couches sociales. On a trop souvent associé intellectuels/ artistes/ féministes avec souverainistes. La réalité est plus complexe. À gauche comme à droite, il y a des souverainistes et des fédéralistes. Personnellement je souhaiterais un Québec souverain et solidaire, mais on ne peut pas imposer un projet social à une population. Pour l’instant, la majorité québécoise a dit non au projet de pays. On peut continuer à essayer de les convaincre, mais il faut respecter les convictions des gens sur la question constitutionnelle.
    Marie-Claude Huot

  • Roland Berger
    Abonné
    jeudi 13 mai 2010 10h19
    La viscérale indécision
    Les Québécois ont fui les églises mais leur culture est demeurée profondément catholique. Ils ont peur de se tenir debout mais croient qu'ils le sont.
    Roland Berger
    St. Thomas, Ontario

  • Rodrigue Guimont
    Abonné
    jeudi 13 mai 2010 10h37
    L'auditeur en question

    Le 7 avril 1980 à la soirée dite «l’Assemblée des Yvettes» se sont rassemblées 15 000 femmes (à 4 dollars le billet) au Forum de Montréal pour écouter, entre autres oratrices celle qui se faisait appeler «Yvette1er»: « Appelez-moi Yvette car je suis une Yvette qui prend soin de sa famille et qui a fait le choix de rester à la maison», i.e. Madeleine Ryan, née Guay, anciennement de l’Action catholique canadienne et épouse de Claude Ryan, alors chef du Parti Libéral du Québec.

    Les thèmes du discours à cette assemblée étaient : «laisser un pays intact» et «ne pas perdre nos richesses, nos libertés, notre passeport, notre paysage, nos traditions».

    Peut-on expliquer, autrement que par la spontanéité indignée, le fait que des milliers de femmes se sont joints supposément «spontanément» à la campagne du non?

    Auraient-elles reçu une invitation toute spéciale de la part de quelques unes de leurs associations féminines, telles: le Cercle des fermières, l’AFEAS, les Filles d’Isabelle, la Fédération des femmes du Québec, et autres groupes ou unions féminines?

    Trente ans plus tard, il reste assurément beaucoup de ces femmes, elles seules pourraient peut-être nous répondre…

  • Simon Beaudoin
    Inscrit
    jeudi 13 mai 2010 12h40
    Bravo, Mme Huot
    Je voudrais exprimer mon accord le plus complet avec le propos de Marie-Claude Huot. Je suis un fédéraliste convaincu et je pense qu'il est possible de parler d'égal à égal à quelqu'un de l'autre camp sans le ridiculiser ou ridiculiser sa position en la réduisant à de la peur ou à un manque de clairvoyance, comme si nous avions la vérité incarnée.

    Je ne suis pas d'accord avec les indépendantistes, mais ça ne signifie pas que je les prends pour des imbéciles. Une des marques de la maturité, à mon avis (du moins j'aime le croire), c'est d'être capable d'accepter une divergence d'opinion avec l'autre. Je le fais sur la base que chacun a un parcours de vie différent et que personne ne peut prétendre avoir la vérité absolue. Je pense personnellement avoir raison, les autres pensent aussi avoir raison, c’est par la persuasion et par un argumentaire intelligent et respectueux que nous convaincrons les autres. Bien sûr, je crois qu’il y a une charge émotive dans ce genre de position. Ainsi il est parfois impossible de déloger de sa position quelqu’un, qui croit dur comme fer en son opinion.

    Bref, je suis pour des débats ouverts, respectueux et civilisés, quel que soit l’opinion politique de mon adversaire.

    Simon Beaudoin

  • France Marcotte
    Abonnée
    jeudi 13 mai 2010 12h52
    Femmes-stratèges
    Ce que nous dit ici madame Dumont, c'est que le mouvement des Yvettes a [spontanément] regroupé des femmes adeptes du NON et non pas, comme ce qu'il a plutôt laissé en souvenir dans la mémoire collective, des femmes antiféministes réagissant aux propos de Mme. Payette qui avait dit que les adeptes du Non n'étaient que des Yvettes, c'est-à-dire des femmes soumises au foyer. Ces adeptes du NON, qui étaient pour plusieurs féministes, ont formé une force politique stratégiquement efficace qui a influencé le vote contre le OUI. Sans elles, le OUI aurait eu de meilleures chances de l'emporter. On peut les maudire mais ces femmes ont été de bonnes stratèges politiques, profitant des déclarations de Mme.Payette d'une façon, disons, étonnante. C'est triste pour le OUI mais édifiant pour le pouvoir politique des femmes.

  • Johanne St-Amour
    Inscrite
    jeudi 13 mai 2010 18h43
    Peur des femmes ou des féministes???
    Monsieur Noël a souvent des propos contre les femmes et contre les féministes. Je me souviens d'un article où il faisait la liste des femmes travaillant dans les médias... et s'en offusquant bien sûr! Était-ce de la PEUR? PEUR des femmes et des féministes? PEUR d'être envahi?????? Ras-le-bol de ce qui apparaît comme de la misogynie!

  • Martin Dufresne
    Abonné
    jeudi 14 octobre 2010 17h19
    Merci madame Dumont pour ce rappel si opportun
    ...au moment où les antiféministes de tout poil remontent aux créneaux, Institut économique de Montréal et ex-Adéquistes en tête, pour tenter de discréditer la Fédération des femmes du Québec et une Marche mondiale des femmes dont le succès les décoiffe un peu. Il y a trente ans, c'était surtout le projet souverainiste que l'on visait à travers Madame Payette; aujourd'hui, on peut voir que c'était aussi une femme forte et un féminisme qui osait s'affirmer sur la scène politique. Ce qu'il fait plus fort que jamais, avec un ancrage dans toute la province qui déçoit certain-es croque-morts...

  • Marie-France Legault
    Inscrit
    jeudi 2 décembre 2010 14h30
    Mme Payette
    une femme qui a des opinions personnelles bien arrêtées....
    Je vous regardais lors de l'émission: Appelez-moi Lise
    où Monsieur Fauteux jouait le second rôle, celui de faire-valoir...

    J'ai recueilli une pensée d'une femme exceptionnelle:

    "Les femmes seront vraiment égales des hommmes,
    le jour où une femme sera nommée à un poste
    pour lequel elle n'a absolument aucune compétence"
    Françoise Giroux.

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