Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Le septennat de Jean Charest - Des comptes à rendre

    Le premier ministre a-t-il été à la hauteur de ses «grands slogans»?

    17 avril 2010 |Antoine Robitaille | Québec
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
    Ce mercredi 14 avril, en pleine affaire Bellemare, Jean Charest est devenu l'un des premiers ministres contemporains à être demeuré le plus longtemps en poste. Avec ses sept années complètes au pouvoir, il a dépassé les Lesage, Bouchard, Landry et Parizeau. En attendant de se prononcer sur «l'héritage» Charest, c'est au moins l'heure d'un bilan de son septennat.

    Québec — Rembobinons. Revenons au projet d'origine. 14 avril 2003. Le chef libéral, au terme d'une campagne bouleversée par un événement mondial — le déclenchement de la guerre en Irak — est porté au pouvoir. Celui qui attendait son heure depuis 1998 a su se sortir de la cave des sondages, notent à l'époque les analystes, grâce à un débat où il a agité le spectre de Jacques Parizeau. Mais aussi une campagne où il a su se concentrer sur quelques thèmes forts. Ceux-ci, avec le recul, font sourire. La santé, évidemment, encore et toujours en crise en 2010: «L'attente, lorsqu'elle devient déraisonnable, est un odieux ticket modérateur!» peut-on lire dans le document électoral Partenaires pour la santé. Autre thème: les pertes de 13 milliards à la Caisse de dépôt et placement, que Jean Charest impute sévèrement à son adversaire Bernard Landry: «C'est le plus gros désastre financier dans l'histoire du Québec», s'indignait-il.

    Le soir de son élection, Jean Charest s'exclame: «Le Québec vient de se donner un gouvernement du XXIe siècle!» Que veut-il dire exactement? L'art du slogan-énigme, de la phrase «faussement profonde», est une des forces de cette bête politique. Nombre d'observateurs l'avaient fait remarquer dans le ROC, en 1997, année de sa dernière campagne électorale comme chef du Parti progressiste-conservateur. Campagne dont le leitmotiv était: «Que l'avenir commence maintenant!»

    En 2002, justement, Charest et son entourage avaient carburé aux grands slogans. «Ensemble réinventons le Québec»: voilà le titre du plan d'action qu'adopte le PLQ à l'automne. On y promettait un «gouvernement au service des Québécois», comme s'il ne l'était plus. Le Québec «réinventé»? Il devait comporter neuf éléments, nous y expliquait-on: 1) des services de santé accessibles 24 heures par jour, sept jours par semaine; 2) l'embauche de médecins et d'infirmières supplémentaires; 3) des listes d'attentes coupées «pour que nous soyons soignés dans les meilleurs délais, par le secteur privé s'il le faut, mais sans jamais débourser un sou»; 4) des soins à domicile «qui correspondront à nos besoins»; 5) des enfants mieux encadrés, dans une école «mieux adaptée à la réalité des familles d'aujourd'hui», grâce à quoi? l'«aide aux devoirs»; l'anglais dès la première année et davantage de débouchés en formation professionnelle et technique; 6) des universités mieux financées; 7) des impôts qui baisseront en moyenne de 27 % en cinq ans; 8) l'accès à tous les services gouvernementaux par Internet ou par téléphone; 9) le pouvoir pour les citoyens des régions de prendre leur avenir en mains.

    Réingénierie

    4 juin 2003: Jean Charest, 44 ans, prononce son premier discours inaugural. Fini le temps des programmes électoraux. Le nouveau chef de gouvernement expose son plan d'action, «son» projet de société dans lequel l'État n'est plus tant un instrument collectif qu'un prestataire de services. Le ton est ferme et déterminé. C'est le discours de la «réingénierie».

    Relire ce texte aujourd'hui est une expérience saisissante. Le nouveau chef de gouvernement est plein de certitudes quant au mandat qu'il a reçu. Il dresse un diagnostic sombre sur un ton assuré: «Nous sommes arrivés au bout d'un modèle de fonctionnement.» L'État, trop coûteux, est «sous pression» et «ne parvient plus à soigner [les Québécois] efficacement. Nos écoles manquent de ressources pour accompagner les élèves en difficulté. Nos infrastructures se détériorent».

    Et Dieu que nous sommes taxés. Il déplore que le Québec se classe 52e sur 60 États et provinces du nord du continent sur le plan du niveau de vie. (En 2008, l'Institut économique de Montréal nous plaçait au 53e rang.) Il y a de l'argent à aller chercher à Ottawa en raison du déséquilibre fiscal. «Mais cela ne nous dispense pas de l'obligation de faire notre propre ménage. Nous devons nous organiser pour répondre aux besoins des citoyens. Et nous devons le faire en rejetant la solution facile qui consiste à toujours puiser dans la poche des citoyens.» Phrase reprise avec ironie aujourd'hui par les «cols rouges», détracteurs du budget 2010-2011 comportant hausses de taxes et de tarifs.

    Dans la bouche de Jean Charest, les solutions sont aussi certaines que les diagnostics. «Nous inaugurerons six grands travaux qui seront le coeur de la réingénierie de l'État québécois.» Jean Charest parle de «liberté». Pas celle de Vigneault dans Les Gens de mon pays. La liberté est ici individuelle: «Dans cinq ans [...] les Québécois seront plus prospères, plus libres.» Il ne craint pas de garantir des résultats: «Dans cinq ans, le taux de décrochage scolaire aura diminué», ce qui ne s'est pas avéré. La Caisse de dépôt? «Nous allons évaluer la mission, le mandat et la gouvernance de la Caisse afin que nous ne revivions plus jamais les pertes et les écarts que nous avons vécus au cours des dernières années.» Quant à notre statut de plus taxés du continent, les Québécois ne tolèrent plus ce titre, dit-il. Sûr de lui, il lance: «Je les ai entendus, et cela achève», en rappelant sa promesse — jamais vraiment atteinte — de réduire les impôts de 27 %.

    Échec?

    Est-ce à dire que le projet de société initial de Jean Charest a totalement échoué? «La politique est l'art du possible», et son parcours le montre bien. Les exemples abondent. En 2002, dans une section de son fascicule Réinventons le Québec, il promet «un gouvernement intègre et transparent» et écrit à la première personne du singulier: «Je vais: renforcer le code d'éthique auquel seront soumis les élus et les hauts fonctionnaires et nommer un commissaire à l'éthique désigné par l'Assemblée nationale qui agira en totale indépendance de l'exécutif.» Dans ses discours inauguraux de 2003 et de 2006, il promet formellement de modifier le mode de scrutin pour y inclure «des modalités de proportionnelle». «Nous voulons que chaque citoyen du Québec se sache investi du pouvoir de changer les choses et se sente encouragé à exercer son droit d'être entendu.» Or, durant ces sept ans, le taux de participation aux élections chute: il passe de 70,42 % en 2003, remonte un peu à 71,23 en 2007 et s'effondre en 2008 à 57,33%.

    «Dire que Jean Charest n'a rien fait est tellement faux! On en a fait en maudit, des affaires», rétorque l'entourage du premier ministre. En 2006, des universitaires, François Pétry et Benoît Colette, publient une étude scientifique sur les «réalisations du gouvernement Charest». Les universitaires contredisent les observateurs qui soutiennent que le PLQ est impopulaire parce qu'il n'a pas respecté ses promesses: «Nos analyses révèlent que le gouvernement Charest a réalisé, entièrement ou en partie, 60 % des engagements de sa plateforme électorale», écrivaient-ils, ajoutant qu'il restait encore du temps au premier mandat. Malheureusement, MM. Pétry et Colette n'ont pas poursuivi leurs recherches.

    Même s'il obtenait à l'époque la note de passage sur ses promesses, on peut légitimement se demander si Jean Charest a été à la hauteur de ses «grands slogans» des débuts: «réinventer» le Québec? «Réingénierie» de l'État?

    Qui a changé qui?

    À bien des égards, on jurerait que c'est le Québec qui a «réinventé» Jean Charest! Pendant ses sept ans au pouvoir, «M. Charest s'est incontestablement québécisé», note Christian Dufour, de l'ÉNAP. Qui se souvient que dans son discours de victoire, en 2003, il se veut très «canadien»? Affirmant que «la coopération demande plus d'effort que la confrontation», il soutient qu'un «nouveau leadership du Québec» «fera du Canada un endroit plus fort». Bref, avec son élection, ce n'est pas seulement le Québec qui a changé, «c'est aussi le Canada». Paradoxalement, comme le note Jean-Herman Guay de l'Université de Sherbrooke, Jean Charest se veut très fédéraliste, mais c'est lorsqu'il a critiqué le fédéral, lorsqu'il a usé de la «confrontation», qu'il a vraiment gagné des points. Exemple: en septembre 2008, Stephen Harper, en pleine campagne électorale, est critiqué pour avoir fait des compressions dans la culture. Que fait Jean Charest? Il réclame la maîtrise d'oeuvre dans le domaine, la «souveraineté culturelle» (projet pratiquement abandonné aujourd'hui).

    Avec son expérience de «mort politique imminente» de mars 2007, il obtient un deuxième mandat minoritaire. C'est une période difficile, mais il s'en tire bien, entre autres parce qu'une bonne partie de l'attention est braquée sur l'ADQ, dont le public veut s'assurer qu'elle pourrait être une solution de rechange viable.

    Puis c'est le retour à l'état majoritaire en 2008, juste avant l'apogée de la crise économique. Ici encore, ce n'est pas Jean Charest qui change le Québec, mais les événements qui semblent le «réingéniérer». Le Charest première mouture, en 2003, affirme dans son discours inaugural que «l'avenir économique du Québec, ce n'est pas l'interventionnisme, c'est l'entrepreneurship». Que dit-il en en 2009, dans son quatrième discours inaugural? «Nous ferons de l'emploi notre première priorité en investissant comme jamais, notamment dans les infrastructures et le développement énergétique, et en aidant nos entreprises à garder les Québécois au travail.»












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires


    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.