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    Réforme de l'éducation - Le refus d'«avancer en arrière»

    Lettre à la Ministre de l'Éducation Michelle Courchesne

    19 mars 2010 |Brigitte Friset - Professeure de français en 4e secondaire | Québec
    Après 22 années d'enseignement, dont 7 passées à me questionner sur la pédagogie et l'enseignement, permettez-moi de vous écrire ma profonde déception et ma grande colère. Voilà qu'après tant d'efforts pour comprendre et assimiler une réforme qui se voulait une réponse au changement, vous souhaitez cavalièrement la saborder. Je pourrais vous traiter de démagogue à visées électoralistes et vous accuser de vous faire (enfin! diront certains) la porte-parole de tous ceux qui l'ont décriée, mais ce serait trop facile et méprisant. Laissez-moi plutôt vous expliquer pourquoi je refuse catégoriquement d'«avancer en arrière».

    Je lisais, en novembre dernier, le numéro de L'actualité où il est question de la «génération piton», celle que les Américains appellent la «Net generation», celle que les auteurs d'une enquête réalisée par le Centre francophone d'informatisation des organisations (CEFRIO) ont rebaptisée la «génération C». «C» pour communiquer, créer, collaborer. (Ne s'agit-il pas là de compétences transversales?)

    Pour eux, les universités se transforment. Pour eux, les pratiques changent. Selon elle, les défis sont actuellement démesurés pour le monde de l'éducation. En effet, comment stimuler la motivation des étudiants et favoriser la réussite de ceux qui n'apprennent plus comme leurs parents? Le virage technologique bouleverse les façons d'apprendre et d'enseigner, ajoute-t-on dans l'article. Tout cela semble aller de soi. Nul ne l'a dénoncé. Nul ne s'en est moqué. Et il y a là des éléments qui ont pourtant mené à la réforme...

    Relecture du monde

    Bien sûr, il y a eu des ratés lors de son implantation. Du cafouillage, des erreurs magistrales, des objectifs irréalistes parfois, des tergiversations quant au bulletin, des modifications; de l'immobilisme aussi, de l'entêtement. Des documents reçus jamais ouverts, jamais lus. Pourquoi changer lorsque l'on a derrière soi plusieurs années d'expérience et de réussite? Pourquoi s'obliger à relire un monde qui évolue constamment, en se dotant de moyens pour le comprendre? Pourquoi faire nous-mêmes ce que nous tentons d'inculquer à nos élèves?

    Chaque jour qui passe nous prouve qu'il faut apprendre à nos élèves à s'ouvrir et à se doter de connaissances et de compétences qui leur permettront de faire, et ce, toute leur vie, une relecture du monde. Cela n'exclut en rien le respect des traditions, le recours à des méthodes, à des valeurs sûres et éprouvées. Fallait-il attendre la réforme pour comprendre que l'enseignement de la littérature classique et contemporaine est primordial? Que bien au-delà des savoirs littéraires sur une époque, l'utilisation de ces savoirs dans un contexte donné oblige à contextualiser et à interpréter à nouveau ces mêmes savoirs? Et que cette contextualisation est nettement préférable, et de beaucoup supérieure? Jamais la lecture n'aura été aussi bien présentée et analysée dans un programme de formation.

    Lieux communs

    Les élèves l'admettent eux-mêmes. Une évaluation de compétences est plus complexe qu'une évaluation de connaissances. Lire le roman 1984 d'Orwell, connaître les éléments constitutifs qui en font un roman d'anticipation (savoirs) et ensuite transposer les idées véhiculées par l'auteur dans notre monde actuel est certes plus formateur que d'apprendre par coeur les détails de la vie d'Orwell ou de faire un examen sur la trame des événements du roman. Leur apprendre à lire, de façon complexe, pour pouvoir lire le monde. Voilà ce que propose la réforme en arts, en histoire, en science et technologie, en mathématiques... Les élèves changent, la société change; l'enseignement doit changer aussi. Modernité oblige.

    Rares ont été les comptes-rendus sur les succès de cette réforme. Plusieurs journalistes, à la radio et dans la presse écrite, se sont exprimés à son sujet sans savoir ce dont ils parlaient vraiment. Ils ont charrié des lieux communs, des compréhensions erronées, sans s'interroger. Je connais plusieurs professeurs, rigoureux et exigeants, d'excellents professeurs, qui ont vécu harmonieusement cette réforme. Vous avez expliqué, Madame la Ministre, lors d'une entrevue donnée à Christiane Charette, que vous rencontriez régulièrement des enseignants et que plusieurs vous disaient ne plus vouloir de cette réforme. Moi, je vous dis que nombreux sont ceux qui l'apprécient, mais les médias l'ont tant décriée qu'il est presque gênant de la défendre. Ce que je fais aujourd'hui.

    Professeur-guide

    Notre tâche, lors de son implantation, a été difficile, parfois douloureuse, parce la critique, souvent aveugle et gratuite, est démotivante. On a mentionné le grand taux de décrochage des nouveaux enseignants. Oui, la tâche est lourde et complexe; je vous dirais qu'elle l'est chaque année davantage. Laissez-nous, sans mépris comme vous le faites, améliorer ce sur quoi nous travaillons sans vous depuis dix ans déjà!

    On s'est de plus moqué du professeur qui devenait un guide. Comment avoir pu comprendre qu'un guide regardait ses élèves réaliser des projets! Je ne choisirais pas un guide touristique qui découvre en même temps que moi les trésors de l'Alhambra! Être un bon professeur c'est, comme le disait en partie Lévi-Strauss, être «celui qui pose les bonnes questions», parce qu'il a d'abord imaginé les chemins qui mènent à la réponse, tout en se réjouissant que son élève en trouve de nouveaux.

    Laissez-nous poursuivre

    Alors non, Madame la Ministre de l'Éducation, ne touchez pas surtout pas aux programmes par compétences! Et ne m'obligez surtout pas, en septembre, à être réductrice et à faire une double évaluation où j'aurai aussi à donner, au bulletin, une note sur des savoirs qui sont déjà évalués de toute façon.

    Je vous le rappelle: enseigner, c'est aussi accepter la mouvance, c'est remodeler constamment ses savoirs et ses savoir-faire. Ce que je demande à mes élèves, je dois l'accomplir moi-même. Pour moi, pour eux. Cela s'appelle la formation continue. Cela signifie des heures d'engagement. Cela signifie que je dois être passionnée, parce que mes élèves sont passionnants, parce qu'avec les compétences, je leur permets de croire en leurs capacités et que je leur enseigne aussi à apprendre.

    Laissez-moi ainsi vous raconter leur autonomie, leur débrouillardise, leur ouverture à imaginer des solutions. Laissez-moi vous raconter le développement de leur jugement critique (essentiel dans le Programme de formation de l'École québécoise), leur originalité et leur intelligence dans la réalisation des SAE (situations d'apprentissage et d'évaluation), leur assurance aussi, parce qu'ils ne paniquent pas devant la somme des savoirs auxquels ils sont confrontés, avec aveuglement diront certains «rabougris», avec curiosité et candeur, celles de leur âge, diront les autres, et dont je suis.

    Donnez à tous les élèves et à leurs professeurs des écoles accueillantes, des locaux éclairés, où l'Internet est accessible. Donnez-leur des bibliothèques modernes et invitantes. Donnez aux enseignants la possibilité d'avoir moins d'élèves par classe, ceux-ci pourront écrire plus souvent!

    Laissez-nous poursuivre cette réforme et l'améliorer. Laissez-moi vous rappeler que vous n'êtes pas une pédagogue. Vous êtes une politicienne nostalgique, comme bien d'autres, d'une époque révolue. Non, je n'enseigne pas comme on le faisait à l'époque de Montaigne, car le monde a changé depuis, mais je n'ai pas oublié Montaigne pour autant.

    ***

    Brigitte Friset - Professeure de français en 4e secondaire












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