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    Réplique à Jacques Beauchemin et Louise Beaudoin - Pourquoi opposer majorité et minorités?

    6 mars 2010 |Collectif d'auteurs | Québec
    Le Devoir du 13 février publiait la réponse de Jacques Beauchemin et Louise Beaudoin au Manifeste pour un Québec pluraliste. Ils y affirment que les auteurs du Manifeste «s'arrogent le monopole d'un idéal qu'ils refusent de partager avec ceux qui ne communient pas à leur vision du pluralisme, laquelle n'est rien d'autre qu'une version du multiculturalisme».

    Ils soutiennent aussi que «l'enjeu du débat ne consiste pas à départager les tenants du pluralisme de ceux qui s'y opposeraient», mais qu'il réside plutôt dans la question de l'aménagement du pluralisme. Admettant que le pluralisme constitue une catégorie éthique fondamentale de la société moderne, ils soutiennent que la question la plus épineuse consiste à savoir «comment faire monde commun alors que certains voudraient nier la réalité de ce monde commun au nom du droit à la différence».

    L'interculturalisme développé au Québec

    M. Beauchemin et Mme Beaudoin affirment que la réponse à la question de savoir comment faire monde commun passe, pour les auteurs du Manifeste, par une modalité particulière d'aménagement du pluralisme: le multiculturalisme. C'est pour le moins surprenant, puisque le Manifeste affirme son appui au programme de l'interculturalisme québécois. Serait-ce que tout modèle pluraliste d'aménagement équivaut automatiquement à un multiculturalisme?

    Il nous semble plutôt que les défis qui se sont posés à la société québécoise, les débats qu'a connus celle-ci et les approches adoptées, tant au niveau de la société civile qu'au niveau gouvernemental, ont contribué au développement d'un modèle original et intéressant dont la société québécoise peut être fière. Ce modèle est ancré dans l'expérience historique particulière du Québec et ne comporte aucun «renoncement à soi-même». On s'étonne donc que nulle part dans leur réponse les auteurs ne parlent de l'interculturalisme québécois, un programme pourtant développé depuis une trentaine d'années par les gouvernements successifs, tant péquistes que libéraux.

    Les défis relatifs à la diversité que rencontre actuellement la société québécoise ne sont pas particuliers au Québec. La plupart des sociétés occidentales réfléchissent activement aux questions d'aménagement de la diversité. Toutes ne donnent pas les mêmes réponses et toutes n'adoptent pas le même modèle d'aménagement du pluralisme.

    Si la situation particulière du Québec en Amérique du Nord contribue certes à expliquer à la fois les inquiétudes de certains et une approche particulière d'aménagement de la diversité, elle ne peut à elle seule expliquer l'importance du débat depuis 2006. Sinon, comment expliquer que des débats tout à fait semblables aient lieu par exemple en France, en Grande-Bretagne ou aux Pays-Bas?

    Le «nous»

    La réponse de M. Beauchemin et Mme Beaudoin nous entraîne sur le terrain de l'identitaire et du «nous». Ce terrain est complexe parce que la question des représentations de soi met en scène une série d'acteurs, de phénomènes et de processus.

    Il y a rarement unanimité, dans une société, sur ce qu'elle «est» ou sur ce qu'elle devrait être. Pas parce que la société ne «préexisterait pas à l'existence des acteurs sociaux» (une position simpliste que M. Beauchemin et Mme Beaudoin attribuent à tort au Manifeste) mais parce que les acteurs sociaux, s'ils entrent en scène dans un monde qui en un sens est déjà là, le transforment par leurs discours et leurs pratiques.

    Autrement dit, les représentations que l'on se fait du «nous» se transforment inévitablement au fil des enjeux, des discours, des débats et des pratiques sociales. Pensons par exemple à la longue lutte pour faire accepter l'égalité des femmes ou encore à la laïcisation de l'État.

    Lorsqu'on invoque le «nous», il faut préciser ce dont on parle. Et on trouve effectivement une esquisse de réponse dans ce texte. Le «nous», pour eux, c'est la nation construite sur une culture de convergence qui est celle de la majorité et de son histoire. Ils écrivent en effet qu'imaginer un «vivre ensemble» pluraliste inscrit dans la réalité historique et culturelle du parcours franco-québécois signifie «que le Québec à construire doit se donner une culture de convergence [...] qui est celle de la majorité».

    Or ils ne précisent pas le contenu de cette «culture de la majorité». De quoi s'agit-il exactement? Si cette culture est empreinte de l'héritage du catholicisme, par exemple, en quoi est-ce compatible avec une charte de la laïcité? (On notera d'ailleurs ici la contradiction entre leur dénonciation des chartes des droits comme réglant «la circulation des intérêts identitaires en même temps qu'elles ignorent l'épaisseur culturelle et historique des sociétés», d'une part, et d'autre part leur défense de la nécessité d'une charte de la laïcité, qui est un outil juridique.)

    S'il s'agit du français comme langue publique commune, en quoi divergent-ils de la position défendue par le Manifeste? Quelle différence leur point de vue introduit-il pour le fonctionnement des institutions démocratiques du Québec?

    Beauchemin et Beaudoin affirment que, dans le modèle républicain, «la majorité n'entrave pas l'affirmation des positions minoritaires». Il semble donc qu'ils acceptent d'emblée la perpétuation d'une polarisation entre minorités et majorité.

    D'une part, cela rend difficile de voir comment s'exprime le pluralisme dans l'idéal républicain décrit par Beauchemin et Beaudoin. La dichotomie qu'ils esquissent entre minorités et majorité laisse entendre que les «minorités» agissent dans l'optique de défendre des positions qui ne sont pas celles de la majorité (auteure et détentrice de la «culture de convergence»). Mais de quelles «minorités» parle-t-on au juste? Et est-il exact d'affirmer qu'elles agissent dans l'optique de défendre des positions qui ne sont pas celles de la majorité? Cet argumentaire est pour le moins problématique.

    D'autre part, le républicanisme n'admet généralement pas l'existence d'une «majorité» culturelle et de «minorités»: l'identité républicaine est censée être résolument civique et transcender les différences culturelles. Il est donc pour le moins curieux de voir Beauchemin et Beaudoin défendre le républicanisme en distinguant majorité et minorités.

    Le Québec, nation plurielle

    Il y a ainsi une grande différence entre le «républicanisme» défendu par Beauchemin et Beaudoin et le programme de l'interculturalisme québécois, qui vise l'intégration de toutes les composantes de la société au projet du vivre ensemble.

    Le Manifeste insiste conséquemment sur l'intégration, le respect des droits et libertés de la personne, les valeurs démocratiques, et le français comme langue publique commune. Il rappelle que la reconnaissance de la diversité «ne signifie pas qu'il faille tolérer toutes les pratiques culturelles et religieuses, ni que la société québécoise doive être conçue comme la juxtaposition de communautés culturelles repliées sur elles-mêmes».

    On voit mal comment on pourrait alors reprocher au Manifeste de ne pas reconnaître la réalité historique et culturelle du territoire national. Et il faudra bien un jour qu'on nous explique pourquoi l'ouverture aux autres est immédiatement assimilée à l'«effacement de soi» (une autre catégorie obscure). L'identité nationale, si elle s'inscrit dans la réalité historique et culturelle du Québec contemporain, participe de l'apport de tous les membres de la société québécoise, sur les plans socioéconomique, civique et politique.

    Il est normal et légitime de débattre des manières d'aménager le pluralisme. L'une des grandes différences entre la position défendue dans le Manifeste et la position défendue par Beauchemin et Beaudoin réside probablement dans la dichotomie qu'ils semblent vouloir établir entre une majorité détentrice de la culture de convergence et les minorités qui défendraient inévitablement des positions opposées, plaçant nécessairement la première en position défensive. Cette position a le grave défaut d'homogénéiser, sinon d'essentialiser, à la fois la majorité et lesdites minorités.

    Il y a un ultime paradoxe, dans leur position: alors qu'ils reprochent au Manifeste de défendre «une éthique sociale de l'ouverture à l'autre» qui «place la majorité dans la situation essentiellement négative où elle doit consentir à s'effacer devant l'affirmation du droit à la différence» (une posture, comme nous l'avons dit, que le Manifeste ne défend nullement), c'est en définitive eux qui ramènent le pluralisme à une posture strictement éthique en refusant d'en reconnaître les aspects politiques et civiques. Le pluralisme se réduirait à une posture éthique certes louable, mais dont l'introduction dans la sphère politique ne pourrait se faire qu'au prix du vivre ensemble.

    Nous ne partageons pas ce diagnostic. Un vivre ensemble pluraliste ne peut se faire que si l'horizon de la nation québécoise appartient à tous également.

    ***

    Dimitrios Karmis - Politologue, Université d'Ottawa

    Jocelyn Maclure - Philosophe, Université Laval

    Geneviève Nootens - Politologue, Université du Québec à Chicoutimi












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