Le porteur de rêves
L'homme a failli à la tâche. Son charisme n'a pas su triompher de la peur de ses compatriotes. De leur peur, de leur ambivalence et d'un doute d'eux-mêmes qui l'habite lui aussi. Lucien Bouchard ne croit plus à l'indépendance. Et il est vrai que son adhésion à cette cause comportait une part d'inconfort qui ne l'a jamais quitté. Ce qui expliquerait que plusieurs estiment qu'il n'y a jamais cru. En matière de souveraineté, il était homme d'espérance plutôt que de foi.
Sa sortie cette semaine ne surprendra que les distraits, ceux qui ne se sont pas rendu compte que son évolution est aussi celle de tous ceux qui ont abandonné l'option à la suite du second référendum négatif. Ils ont jeté leur rêve dans le Saint-Laurent pour ne pas mourir rongés de frustrations. Pour éviter aussi cette mort intellectuelle qu'est le cynisme.
Mais Lucien Bouchard l'émotif et le bagarreur n'allait pas disposer de sa parole, iconoclaste pour ses anciens supporteurs, admirateurs de sa faconde et de sa ferveur, dans l'asepsie d'un colloque universitaire. Il a profité du centenaire du Devoir, seul quotidien souverainiste dans sa page éditoriale, pour attaquer le parti qu'il a, du jour au lendemain, quitté en 2001, l'accusant au passage de contenir des antisémites. Pour mémoire, rappelons qu'Yves Michaud fut alors lapidé sur l'autel de la rectitude politique après qu'on l'eut taxé, à tort, d'antisémitisme à cause d'une remarque sur les Juifs qui n'avaient pas le monopole de la souffrance. Yves Michaud fut plus tard défendu avec vigueur dans les pages du Globe and Mail.
Voilà que Lucien Bouchard, en toute lucidité, s'attaque au lance-flammes à l'intolérance supposée du Parti québécois par rapport à l'immigration et à la religion. Avec comme résultat de départager le Québec entre souverainistes intégristes laïques et quasi xénophobes d'un côté et fédéralistes cosmopolites et progressistes de l'autre. Et dans la foulée, ne reculant devant aucun argument, Lucien Bouchard appuie la position des défenseurs de la burqa, une caution de fait à ceux qui en font un symbole religieux plutôt que le signe d'une arriération sociale.
Les Québécois, fidèles en ce sens à leur éducation catholique, ne dédaignent pas la dichotomie. Après le ciel et l'enfer d'antan, les progressistes et les réactionnaires des années 70, voici le temps des esprits ouverts ou fermés par rapport aux immigrants. Monsieur Bouchard, sensible à l'extrême à la solidarité familiale, fut heurté par certaines attaques contre son frère Gérard, coprésident de la commission Bouchard-Taylor. Sa réaction, clanique en quelque sorte, témoigne de son tempérament bouillant et quelque peu rancunier. Mais cette affection fraternelle n'est pas sans conséquence sur l'orientation que vient de prendre le débat identitaire québécois.
En fait, Lucien Bouchard vient de plomber le débat. Accuser ses anciens amis d'intolérance et d'aveuglement antireligieux, accabler le PQ en le déclarant l'héritier naturel de l'ADQ populiste et démagogique, c'est jeter l'anathème sur tous ceux qui refusent les conclusions bien-pensantes et fort discutables de la commission Bouchard-Taylor. C'est insinuer que la pensée souverainiste, voire nationaliste, contiendrait en elle-même l'intolérance, la fermeture d'esprit et la peur de l'étranger. On peut s'étonner du silence passé de M. Bouchard à l'endroit de l'ADQ lorsque ce parti était dirigé par Mario Dumont, dont il fut une sorte de mentor. Ce dernier n'exprima-t-il pas une forme de frilosité identitaire québécoise dont Hérouxville fut l'expression
caricaturale?
Que la souveraineté ne soit plus à l'ordre du jour, qu'elle ne soit même plus réalisable dans la société en train de se définir à l'opposé du «tricoté serré» d'autrefois, Lucien Bouchard n'est pas seul à le penser. Mais la blessure que fut la sienne devant les résultats douloureux du second référendum ne justifie pas les accusations envers le PQ. Lucien Bouchard, grand admirateur de De Gaulle, s'était rêvé en libérateur de son peuple. Avec ses talents multiples d'inspirateur, de tribun lyrique, d'homme politique prudent, responsable, mais aussi visionnaire, il a espéré y parvenir. Mais le peuple a parlé, son propre parti a manqué d'égard à son endroit comme il l'a fait pour tous ses chefs, René Lévesque y compris. Alors, il est parti comme il l'avait fait avant avec les conservateurs, en claquant les portes avec son verbe redoutable.
Il y a, dans le discours de Lucien Bouchard, un voile de regret de ce qui n'a pas été, une colère contre un peuple qui n'a pas su donner vie au rêve et une tristesse alimentée par trop de déceptions. Car l'on n'ose pas imaginer que l'ex-premier ministre puisse vraiment, en son âme et conscience, croire que le Parti québécois serait devenu le fossoyeur de la tolérance et de la liberté.
Sa sortie cette semaine ne surprendra que les distraits, ceux qui ne se sont pas rendu compte que son évolution est aussi celle de tous ceux qui ont abandonné l'option à la suite du second référendum négatif. Ils ont jeté leur rêve dans le Saint-Laurent pour ne pas mourir rongés de frustrations. Pour éviter aussi cette mort intellectuelle qu'est le cynisme.
Mais Lucien Bouchard l'émotif et le bagarreur n'allait pas disposer de sa parole, iconoclaste pour ses anciens supporteurs, admirateurs de sa faconde et de sa ferveur, dans l'asepsie d'un colloque universitaire. Il a profité du centenaire du Devoir, seul quotidien souverainiste dans sa page éditoriale, pour attaquer le parti qu'il a, du jour au lendemain, quitté en 2001, l'accusant au passage de contenir des antisémites. Pour mémoire, rappelons qu'Yves Michaud fut alors lapidé sur l'autel de la rectitude politique après qu'on l'eut taxé, à tort, d'antisémitisme à cause d'une remarque sur les Juifs qui n'avaient pas le monopole de la souffrance. Yves Michaud fut plus tard défendu avec vigueur dans les pages du Globe and Mail.
Voilà que Lucien Bouchard, en toute lucidité, s'attaque au lance-flammes à l'intolérance supposée du Parti québécois par rapport à l'immigration et à la religion. Avec comme résultat de départager le Québec entre souverainistes intégristes laïques et quasi xénophobes d'un côté et fédéralistes cosmopolites et progressistes de l'autre. Et dans la foulée, ne reculant devant aucun argument, Lucien Bouchard appuie la position des défenseurs de la burqa, une caution de fait à ceux qui en font un symbole religieux plutôt que le signe d'une arriération sociale.
Les Québécois, fidèles en ce sens à leur éducation catholique, ne dédaignent pas la dichotomie. Après le ciel et l'enfer d'antan, les progressistes et les réactionnaires des années 70, voici le temps des esprits ouverts ou fermés par rapport aux immigrants. Monsieur Bouchard, sensible à l'extrême à la solidarité familiale, fut heurté par certaines attaques contre son frère Gérard, coprésident de la commission Bouchard-Taylor. Sa réaction, clanique en quelque sorte, témoigne de son tempérament bouillant et quelque peu rancunier. Mais cette affection fraternelle n'est pas sans conséquence sur l'orientation que vient de prendre le débat identitaire québécois.
En fait, Lucien Bouchard vient de plomber le débat. Accuser ses anciens amis d'intolérance et d'aveuglement antireligieux, accabler le PQ en le déclarant l'héritier naturel de l'ADQ populiste et démagogique, c'est jeter l'anathème sur tous ceux qui refusent les conclusions bien-pensantes et fort discutables de la commission Bouchard-Taylor. C'est insinuer que la pensée souverainiste, voire nationaliste, contiendrait en elle-même l'intolérance, la fermeture d'esprit et la peur de l'étranger. On peut s'étonner du silence passé de M. Bouchard à l'endroit de l'ADQ lorsque ce parti était dirigé par Mario Dumont, dont il fut une sorte de mentor. Ce dernier n'exprima-t-il pas une forme de frilosité identitaire québécoise dont Hérouxville fut l'expression
caricaturale?
Que la souveraineté ne soit plus à l'ordre du jour, qu'elle ne soit même plus réalisable dans la société en train de se définir à l'opposé du «tricoté serré» d'autrefois, Lucien Bouchard n'est pas seul à le penser. Mais la blessure que fut la sienne devant les résultats douloureux du second référendum ne justifie pas les accusations envers le PQ. Lucien Bouchard, grand admirateur de De Gaulle, s'était rêvé en libérateur de son peuple. Avec ses talents multiples d'inspirateur, de tribun lyrique, d'homme politique prudent, responsable, mais aussi visionnaire, il a espéré y parvenir. Mais le peuple a parlé, son propre parti a manqué d'égard à son endroit comme il l'a fait pour tous ses chefs, René Lévesque y compris. Alors, il est parti comme il l'avait fait avant avec les conservateurs, en claquant les portes avec son verbe redoutable.
Il y a, dans le discours de Lucien Bouchard, un voile de regret de ce qui n'a pas été, une colère contre un peuple qui n'a pas su donner vie au rêve et une tristesse alimentée par trop de déceptions. Car l'on n'ose pas imaginer que l'ex-premier ministre puisse vraiment, en son âme et conscience, croire que le Parti québécois serait devenu le fossoyeur de la tolérance et de la liberté.
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