Esprit de clocher
La question revient périodiquement à chaque voyage du premier ministre du Québec. Je ne me souviens pas d'une seule année où elle n'a pas été posée. Personne n'y a jamais échappé. Chaque fois, elle tombe comme une fatalité. En ce début de février frileux, voilà donc la question existentielle qui taraude nos experts politiques: le premier ministre du Québec voyage-t-il trop?
La question viendrait d'un échevin de l'Abitibi qui trouve l'hiver un peu long, on la comprendrait. Elle serait posée par un jeune député de l'ADQ qui n'a jamais fait de voyages officiels à l'étranger, on serait plus clément. Mais, venant de la chef du très cosmopolite Parti québécois, un parti pour qui la présence du Québec dans le monde est plus incontournable que pour tous les autres partis à cause de son projet politique, on tombe un peu des nues. Avec les années, je n'ai pourtant pas vu beaucoup de leaders politiques capables de résister à un tel argument populiste.
Car, derrière la question, il y a évidemment tout un monde de sous-entendus. Au Québec, celui qui prend l'avion de nuit, arrive en Europe au petit matin après une nuit blanche pour entrer aussitôt dans une réunion et terminer sa journée vers minuit au téléphone avec Québec pour profiter du décalage horaire, celui-là est toujours soupçonné de se la couler douce. On comprend que les horizons lointains fassent plus rêver que les matins givrés en plein trafic sur le pont-Champlain-bridge. Un ancien délégué du Québec m'avait pourtant déjà raconté comment les horaires chargés qu'ont les premiers ministres en voyage à l'étranger étaient une charge insoutenable pour Lucien Bouchard, que son handicap faisait souffrir plus que les autres. Peu importe, il y avait toujours quelqu'un pour insinuer qu'il se la coulait douce à Paris.
Pourtant, s'il est un premier ministre pour qui ces critiques sont moins justifiées, c'est bien Jean Charest. On pourra reprocher au premier ministre de laisser traîner nombre de dossiers internes, de fuir les débats controversés, mais personne ne pourra lui reprocher d'avoir délaissé la représentation du Québec à l'étranger. Dans ce domaine, son bilan est plus que positif.
Probablement parce qu'il s'est rêvé premier ministre canadien plus que premier ministre d'une province, Jean Charest n'a jamais baissé la garde pour occuper tout l'espace qui revient au Québec dans le monde. Les ententes sur la mobilité de la main-d'oeuvre signées avec la France représentent une étape historique dans les relations avec un pays qui demeurera, tant que nous serons une province, notre principal partenaire politique à l'étranger. En tirant toutes les ficelles diplomatiques auxquelles le Québec a accès, Jean Charest a créé un autre précédent en obtenant un siège à côté de celui du représentant canadien dans les négociations de libre-échange avec l'Union européenne. Il est trop tôt pour dire si ces négociations seront un succès, mais ce précédent est un gain crucial pour la diplomatie québécoise. Il pourra être invoqué chaque fois qu'Ottawa négociera des traités internationaux dans des domaines de compétence provinciale. Et ces occasions vont se multiplier. Comment ne pas se féliciter aussi du leadership que le Québec manifeste dans le monde sur les questions d'écologie? Certains diront que notre réputation dépasse nos réalisations, et ils auront raison. Mais le succès diplomatique est indéniable.
Devant la passion que Jean Charest semble éprouver pour la politique internationale, il reste tout de même une énigme. Comment un fédéraliste aussi convaincu peut-il utiliser toutes les tribunes internationales pour dénoncer le gouvernement de son pays, le Canada? Avant le sommet de Copenhague, Jean Charest n'a eu de cesse de passer par Paris pour venir comploter (oui, comploter!) avec le gouvernement de Nicolas Sarkozy afin d'isoler Stephen Harper. Cette semaine, c'est en Inde qu'il a dénoncé le suivisme du Canada face aux États-Unis.
Dans presque tous les pays du monde, la politique étrangère est un domaine où l'on place les intérêts supérieurs du pays au-dessus des rivalités internes. En France, aux États-Unis, en Allemagne, la façon dont Jean Charest utilise les tribunes internationales pour adresser des critiques virulentes au premier ministre canadien serait perçue comme une véritable traîtrise, un coup bas, un manque de loyauté et de patriotisme élémentaire. Et c'est probablement ainsi que Jean Charest est perçu au Canada anglais. Un responsable des dossiers internationaux du Parti socialiste français m'expliquait qu'il s'abstenait toujours de critiquer Nicolas Sarkozy chaque fois qu'il était en voyage à l'étranger. Et ce n'est pas parce qu'il portait le président dans son coeur. Dès qu'ils sont à l'étranger, les gouverneurs américains et les ministres-présidents des länders allemands s'imposent un devoir de réserve.
J'ai posé la question un jour à Jean Charest. Il s'est contenté de me répondre que son attitude était tout simplement «normale». Au fond, c'est peut-être la preuve que même les Québécois les plus fédéralistes manquent de la loyauté la plus élémentaire envers le Canada.
***
crioux@ledevoir.com
La question viendrait d'un échevin de l'Abitibi qui trouve l'hiver un peu long, on la comprendrait. Elle serait posée par un jeune député de l'ADQ qui n'a jamais fait de voyages officiels à l'étranger, on serait plus clément. Mais, venant de la chef du très cosmopolite Parti québécois, un parti pour qui la présence du Québec dans le monde est plus incontournable que pour tous les autres partis à cause de son projet politique, on tombe un peu des nues. Avec les années, je n'ai pourtant pas vu beaucoup de leaders politiques capables de résister à un tel argument populiste.
Car, derrière la question, il y a évidemment tout un monde de sous-entendus. Au Québec, celui qui prend l'avion de nuit, arrive en Europe au petit matin après une nuit blanche pour entrer aussitôt dans une réunion et terminer sa journée vers minuit au téléphone avec Québec pour profiter du décalage horaire, celui-là est toujours soupçonné de se la couler douce. On comprend que les horizons lointains fassent plus rêver que les matins givrés en plein trafic sur le pont-Champlain-bridge. Un ancien délégué du Québec m'avait pourtant déjà raconté comment les horaires chargés qu'ont les premiers ministres en voyage à l'étranger étaient une charge insoutenable pour Lucien Bouchard, que son handicap faisait souffrir plus que les autres. Peu importe, il y avait toujours quelqu'un pour insinuer qu'il se la coulait douce à Paris.
Pourtant, s'il est un premier ministre pour qui ces critiques sont moins justifiées, c'est bien Jean Charest. On pourra reprocher au premier ministre de laisser traîner nombre de dossiers internes, de fuir les débats controversés, mais personne ne pourra lui reprocher d'avoir délaissé la représentation du Québec à l'étranger. Dans ce domaine, son bilan est plus que positif.
Probablement parce qu'il s'est rêvé premier ministre canadien plus que premier ministre d'une province, Jean Charest n'a jamais baissé la garde pour occuper tout l'espace qui revient au Québec dans le monde. Les ententes sur la mobilité de la main-d'oeuvre signées avec la France représentent une étape historique dans les relations avec un pays qui demeurera, tant que nous serons une province, notre principal partenaire politique à l'étranger. En tirant toutes les ficelles diplomatiques auxquelles le Québec a accès, Jean Charest a créé un autre précédent en obtenant un siège à côté de celui du représentant canadien dans les négociations de libre-échange avec l'Union européenne. Il est trop tôt pour dire si ces négociations seront un succès, mais ce précédent est un gain crucial pour la diplomatie québécoise. Il pourra être invoqué chaque fois qu'Ottawa négociera des traités internationaux dans des domaines de compétence provinciale. Et ces occasions vont se multiplier. Comment ne pas se féliciter aussi du leadership que le Québec manifeste dans le monde sur les questions d'écologie? Certains diront que notre réputation dépasse nos réalisations, et ils auront raison. Mais le succès diplomatique est indéniable.
Devant la passion que Jean Charest semble éprouver pour la politique internationale, il reste tout de même une énigme. Comment un fédéraliste aussi convaincu peut-il utiliser toutes les tribunes internationales pour dénoncer le gouvernement de son pays, le Canada? Avant le sommet de Copenhague, Jean Charest n'a eu de cesse de passer par Paris pour venir comploter (oui, comploter!) avec le gouvernement de Nicolas Sarkozy afin d'isoler Stephen Harper. Cette semaine, c'est en Inde qu'il a dénoncé le suivisme du Canada face aux États-Unis.
Dans presque tous les pays du monde, la politique étrangère est un domaine où l'on place les intérêts supérieurs du pays au-dessus des rivalités internes. En France, aux États-Unis, en Allemagne, la façon dont Jean Charest utilise les tribunes internationales pour adresser des critiques virulentes au premier ministre canadien serait perçue comme une véritable traîtrise, un coup bas, un manque de loyauté et de patriotisme élémentaire. Et c'est probablement ainsi que Jean Charest est perçu au Canada anglais. Un responsable des dossiers internationaux du Parti socialiste français m'expliquait qu'il s'abstenait toujours de critiquer Nicolas Sarkozy chaque fois qu'il était en voyage à l'étranger. Et ce n'est pas parce qu'il portait le président dans son coeur. Dès qu'ils sont à l'étranger, les gouverneurs américains et les ministres-présidents des länders allemands s'imposent un devoir de réserve.
J'ai posé la question un jour à Jean Charest. Il s'est contenté de me répondre que son attitude était tout simplement «normale». Au fond, c'est peut-être la preuve que même les Québécois les plus fédéralistes manquent de la loyauté la plus élémentaire envers le Canada.
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