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    L'Entrevue - Joseph Facal, au-delà des «lucides»

    Le Québec tourne toujours en rond, dit l'ancien ministre

    18 janvier 2010 |Antoine Robitaille | Québec
    Pour Joseph Facal, l’heure du retour à la vie politique n’est pas encore venue.
    Photo: bazzo.tv Pour Joseph Facal, l’heure du retour à la vie politique n’est pas encore venue.
    En année sabbatique en Espagne, Joseph Facal est de passage cette semaine au Québec pour promouvoir un livre qui aurait pu être intitulé «Le Québec selon Facal», dans lequel il reprend, approfondit, mais surtout dépasse, le vaste débat lancé par les «lucides», dont il a fait partie.

    Québec — Avant de partir en année sabbatique, l'ex-ministre péquiste Joseph Facal semblait tellement découragé par le Québec d'aujourd'hui que certains de ses amis se demandaient s'il n'avait pas totalement désespéré pour l'avenir de son peuple. Le futur, il le voyait en noir: il ne cessait de dénoncer les «pannes de leadership», les «déficits de fierté nationale» et autres «spirales du déclin».

    À Madrid, à l'autre bout du fil, l'homme semble plutôt serein, appuyant sur chaque syllabe de son inimitable manière. Son année hors HEC Montréal se passe «merveilleusement bien», dit-il. Il l'admet: «J'avais sérieusement besoin d'un changement d'air.» Parti au mois d'août 2009 avec femme et enfants (de 11 et de 7 ans) en «quelque sorte au pays de [ses] ancêtres» (Joseph Facal est né en Uruguay en 1961), il a pu comparer le Québec avec une autre société occidentale, l'Espagne, aux prises avec des questions similaires: explosion des coûts de santé, polémiques sur la place du religieux, notamment les signes religieux. Bilan? Nos malheurs sont relatifs. Par exemple, la crise frappe beaucoup plus durement là-bas: «Les magasins sont remplis de soldes, le taux de chômage réel dépasse les 20 %. Ça doit vouloir dire qu'au Québec, il y a au moins certaines choses qu'on fait correctement.»

    Malgré tout, lâche-t-il: «Je continue à penser que le Québec tourne en rond.» Qu'il vit même «dangereusement», comme il l'écrit dans son livre Quelque chose comme un grand peuple (Boréal), qui arrivera en librairie demain.

    L'ouvrage dont le titre reprend une formule sinueuse de René Lévesque, il le porte depuis qu'il a quitté la vie politique en 2003, raconte-t-il. C'est là la preuve, à ses dires, qu'il n'a pas totalement désespéré de la cause québécoise; ni non plus de l'option souverainiste, pour laquelle il propose un argumentaire. «Je n'aurais pas écrit ce livre auquel j'ai consacré un certain nombre d'années si je n'avais pas confiance [dans le fait] que le peuple québécois peut se redresser.»

    Et le livre en question ne manque pas d'ambition ni d'horizons, c'est le moins que l'on puisse dire: 319 pages denses où «l'homme du parler vrai» (comme l'a qualifié le collègue Michel David) propose des réponses aux «cinq questions qui comptent dans la vie d'un peuple: Qui sommes-nous? Où en sommes-nous? Comment en sommes-nous arrivés là? Où devrions-nous aller? Que faire pour nous y rendre?».

    Entre Denys Arcand et Michel Venne

    Les réponses de l'ancien élève de Raymond Boudon (grand sociologue libéral français sous la supervision duquel il a fait sa thèse de doctorat) oscillent entre deux extrêmes qu'il présente dès le départ: d'un côté, l'ultrapessimisme, où le Québec est dépeint comme la pointe avancée «de ce nouvel Âge des ténèbres décrit par Denys Arcand, où le confort matériel et la bureaucratisation du social ne parviennent plus à dissimuler une abyssale perte de sens». À l'autre extrême, l'ultraoptimisme de Michel Venne, ancien éditorialiste au Devoir et directeur de l'Institut du Nouveau Monde, pour qui le Québec actuel est un «formidable laboratoire» de l'«altermondialisme», une société dans laquelle «certains des autres mondes souhaités existent déjà».

    Dans Quelque chose comme un grand peuple, on retrouve le Facal qui, le 19 juin 2002, avait osé critiquer le «modèle québécois», rompant et avec la solidarité ministérielle et avec la doxa péquiste. Depuis ce moment, en fait, l'ex-ministre cherche à approfondir et à expliciter ce que plusieurs avaient simplement interprété à l'époque comme une sortie opportuniste suscitée par la flambée de l'ADQ dans les sondages.

    On y retrouve aussi le «lucide», du nom de ce manifeste de 2005, écrit avec Lucien Bouchard, André Pratte, Pierre Fortin et d'autres. Dans une section intitulée «Tarifier intelligemment les services publics», ce coauteur du rapport Monmarquette persifle: «Le Québec n'a pas de leçons à donner à ces mystérieuses contrées qui prêtent aux vaches des propriétés divines.» À la même page, cette phrase tombe: «Disons-le tout net: il est rigoureusement impossible que l'État continue à subventionner aussi lourdement, par exemple, notre consommation d'électricité, la fréquentation de l'université ou celle des garderies publiques.»

    Les lucides ont beaucoup fait parler d'eux et de leur manifeste, mais malgré l'enthousiasme initial de Jean Charest, peu de ses propositions ont conduit à de réelles politiques. En juin 2009, d'ailleurs, le premier ministre libéral les désavouait publiquement. Et il y a peu de chances que les mesures suggérées par les lucides et par Joseph Facal soient retenues à l'issue de la Rencontre économique qui se tiendra cette semaine et où le Québec devait définir une voie de retour vers l'équilibre financier.

    Refusant d'être entraîné dans le débat partisan, Joseph Facal soutient que les lucides n'ont pas été sans effet. Il parle d'une «certaine évolution» sur le plan d'une «prise de conscience que plusieurs de nos acquis sont menacés par la démographie, l'endettement, une productivité économique insuffisante et bien sûr des besoins sociaux qui augmentent plus rapidement que les ressources pour les satisfaire».

    Sur ces sujets, à la question «que faire précisément?», la réponse coule de source, selon lui: «Pour l'essentiel, nous le savons. On ne compte plus les articles, les ouvrages, les rapports d'experts qui proposent des listes de réformes à accomplir.»

    Interculturalisme

    Joseph Facal craint que l'on réduise son ouvrage, que l'on en extraie «une proposition par-ci et une autre par-là» et qu'on l'étiquette. On ne rendrait ainsi pas justice à un livre de 300 pages, avertit-il. Il est vrai que, dans ces pages, il embrasse large, sort des querelles lucides-solidaires. Par exemple, il aborde le débat sur l'histoire, où il se range du côté de l'École de Montréal. Plus loin, il assimile l'interculturalisme de Bouchard-Taylor à une forme de multiculturalisme. «Dans toute l'odyssée Bouchard-Taylor, nous avons assisté à un spectaculaire et funeste renversement du devoir d'intégration», dit-il. Selon lui, on a laissé entendre que «c'était à la majorité, coupable d'être comme elle est, de s'ouvrir encore plus en sous-entendant qu'elle ne l'était pas assez. Faux. La majorité francophone au Québec est déjà extraordinairement accueillante. Et c'est un immigrant qui le dit.» L'homme du parler vrai se montre cinglant sur la réforme de l'éducation, qu'il assimile carrément à un «détournement en plein vol d'un avion rempli de passagers». Quant au PQ, il croit que s'il «aspire sérieusement à autre chose qu'à prendre le pouvoir pour les mauvaises raisons, c'est-à-dire pour exercer un pouvoir provincial de plus en plus évanescent, il doit absolument redevenir une large coalition rassemblant des gens de gauche et de droite. Cela implique forcément qu'il fasse de l'intérêt national du Québec, et non de l'axe gauche-droite, sa grille d'analyse primordiale».














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