Les objets de 2009 - Le bateau d'Accurso

Photo: Garnotte

Du bateau de Tony Accurso, où le copinage est de mise, à la seringue pointue du vaccin qui immunise, du vélo Bixi jusqu'au nez rouge dans l'espace, sans oublier la cravate des criminels, l'année qui s'achève fut marquée par des objets petits et grands qu'on n'oubliera pas de sitôt. Deuxième texte d'une série qui se poursuit jusqu'à jeudi.

Bateau à vendre. Nom: Touch. Valeur: au moins 25 millions. Avis aux intéressés: 119 pieds de luxe ancrés dans une mer du Sud, lieu de prédilection pour vacances ou rencontres d'affaires, surtout les grosses. Propriétaire: Tony Accurso.

Symbole de réussite, le yacht de luxe de l'homme d'affaires Tony Accurso est devenu, au cours de l'année 2009, le symbole d'une certaine promiscuité malsaine entre l'industrie de la construction et le monde politicosyndical. Tant et tellement que personne ne veut plus être associé, du moins sur la place publique, au nom de l'entrepreneur et, surtout, que tous se défendent d'avoir mis un pied sur son bateau.

Qui, parmi les ministres du gouvernement de Jean Charest, a embarqué sur le Touch? La question venue de l'Action démocratique du Québec a provoqué une véritable tempête à l'Assemblée nationale, en octobre dernier. Le premier ministre s'est empressé d'affirmer qu'il avait fait toutes les vérifications nécessaires auprès des membres de son équipe, soutenant qu'aucun d'entre eux n'a fréquenté le yacht de Tony Accurso.

Le seul personnage public à reconnaître ses liens d'amitié avec Tony Accurso est le président de la FTQ, Michel Arseneault. Ce dernier a d'ailleurs souligné que la décision du Fonds de solidarité de la FTQ d'investir à répétition dans les entreprises de Tony Accurso était une très bonne chose car très rentable (une rendement annuel de 12,8 %).

M. Arseneault a reconnu avoir pris des vacances à bord du yacht de son ami Accurso, en compagnie de l'ex-président de la FTQ-Construction, Jean Lavallée. Il a d'abord affirmé n'y voir aucun problème éthique. Après plusieurs jours de controverse, il a finalement dit que d'avoir accepté l'invitation d'un des patrons parmi les plus importants de la construction au Québec n'était peut-être pas un geste heureux, compte tenu de son rôle comme représentant de milliers de travailleurs.

Mais la véritable tempête qu'a affrontée le Touch a été provoquée par le dossier des compteurs d'eau à Montréal. En 2007, l'administration du maire Gérald Tremblay a accordé le plus important contrat de son histoire (355 millions) au consortium Génieau, formé de la firme d'ingénieurs Dessau et de l'entreprise de Tony Accurso, Simard-Beaudry. Le tout a été orchestré, à la demande de l'administration Tremblay, par la firme de génie-conseil BPR, en contournant le service des finances de la Ville ainsi que le service du contentieux.

Alors que le processus d'octroi de contrat était en marche, le président du comité exécutif de Montréal, Frank Zampino, a séjourné à deux reprises sur le yacht de Tony Accurso. Cette promiscuité entre l'homme d'affaires dont les entreprises obtiennent de très lucratifs contrats à Montréal et M. Zampino, le responsable politique de toute l'administration de Montréal et donc de l'adjudication des contrats, était alors inconnue.

Dans les mois qui ont suivi, soit en juin 2008, Frank Zampino a quitté la politique à la surprise de tous, faisant même surgir des larmes aux yeux du maire Tremblay. Ce dernier a alors perdu son bras droit, l'homme en qui il avait une totale confiance. Quelques mois plus tard, M. Zampino a été embauché par la firme Dessau à titre de vice-président. Au même moment, la controverse a éclaté et a plongé le maire Tremblay dans une situation pour le moins embarrassante, à quelques mois du déclenchement des élections.

Vertement critiqué pour cette apparence de conflit d'intérêts, M. Zampino a reconnu par écrit avoir profité du luxe du yacht de Tony Accurso. Il a toutefois réfuté qu'il puisse s'agir de rencontres d'affaires liées à l'appel d'offres concernant les compteurs d'eau. Il a plutôt parlé d'une «maladresse». D'ailleurs, M. Zampino a affirmé alors qu'il avait payé toutes ses dépenses de voyage. Or, selon les informations disponibles dans Internet, le Touch de Tony Accurso se loue entre 55 000 et 75 000 $ par semaine. M. Zampino n'a jamais fourni les preuves de ce qu'il avançait. La controverse a forcé le départ de M. Zampino de la firme Dessau, qui n'a vraisemblablement pas apprécié, commercialement parlant, de se retrouver au coeur d'un problème éthique.

Les effluves de scandale ont poursuivi le maire Tremblay, qui a cherché à prendre ses distances au cours de la campagne électorale, plaidant son ignorance. Mais il y eut deux événements qui sont venus modifier le cours des choses à une semaine du scrutin montréalais. D'abord, M. Tremblay a radicalement changé son discours. Tout à coup, il a affirmé qu'il savait depuis son arrivée au pouvoir, en 2001, que des enveloppes circulaient à l'hôtel de ville. Il a déclaré qu'il fallait se montrer prudent, ajoutant même avoir peur pour sa famille.

Puis, Benoit Labonté, le numéro deux du parti adverse, Vision Montréal, a été happé par une escalade de révélations médiatiques ayant écorché sa crédibilité. Tony Accurso aurait appuyé financièrement M. Labonté lors de la campagne à la direction de Vision Montréal. M. Labonté a commencé par nier avec force. Quelques jours plus tard, le politicien est tombé au combat lorsque les diverses conversations téléphoniques, avec les dates précises, qu'il a eues avec Tony Accurso furent rendues publiques.

Tous ces éléments nouveaux se sont ajoutés à une multitude de révélations laissant penser qu'il y aurait un financement occulte des partis politiques. Des allégations sur une possible collusion entre entrepreneurs dans le monde municipal, en général, et à Montréal, en particulier, ont soulevé bien des interrogations sur l'administration des fonds publics. Ce club d'entrepreneurs est surnommé le «Fabulous Fourteen».

L'étendue du problème a atteint le ministère des Transports. Le rôle très actif des firmes de génie-conseil dans l'établissement des priorités d'investissement du ministère, et donc dans l'octroi des contrats d'infrastructures, a également été mis au jour.

Naviguant en eaux troubles, le gouvernement du Québec a promis d'agir. Une escouade mixte de la police, appelée Opération marteau, a été mise en place, les règles d'attribution des contrats ont été resserrées dans les municipalités et les règles de financement des partis politiques ont été légèrement révisées. Mais toutes ces mesures n'ont guère calmé les réclamations généralisées pour l'institution d'une enquête publique. Le premier ministre Jean Charest a résisté jusqu'à maintenant, tablant sur l'enquête policière pour faire un grand ménage et restaurer la confiance du public. Mais c'est sans compter sur le travail des médias qui se poursuit, débusquant les problèmes l'un après l'autre, impliquant tour à tour politiciens, entrepreneurs et ingénieurs.

Et, pendant que tout le monde pointe et soupçonne tout le monde, Tony Accurso a mis en vente son yacht, préférant la discrétion au ressac provoqué par ses rencontres sur le Touch.


-NDLR: Une correction a été apportée à cet article le 5 janvier 2010
4 commentaires
  • Normand Carrier - Abonné 29 décembre 2009 06 h 45

    Le role indispensable de la presse en démocratie......

    Il faut féliciter Le Devoir pour son excellent travail dans le journalisme d'enquête et Kathleen Lévesque pour ce résumé des activités mafieuses et la vente du yacht de luxe de Tony Arcuso qui est devenu persona non grata du gratin politicailleur qui gravite a Montréal et au gouvernement du Québec !
    Il est rafraicissant de constater que le travail journalistique se poursuit et que les journalistes d'enquête en aura beaucoup a se mettre sous la dent car nous n'avons vu que la pointe de l'icerberg et que le plus croustillant est a venir ..... Par dela tous les noms déja sortis et ceux des ministres libéraux , conseillers municipaux et magouilleurs a venir , il est fondamental d'aller au coeur de ce système qui permettait de court circuiter le processus d'appels d'offres et de surfacturer les contribuables a plus de 30% dans cette manne de contrats d'infrastructures et force est d'admettre que seul une enquête publique donne les pouvoirs nécessaires pour exposer les faits , le processus et les personnes ....Il est fondamental de nettoyer les écuries comme l'on été les enquêtes Cliche et la CÉCO qui nous ont donné une bonne quinzaine d'années de paix et d'intégrité dans la construction .....

  • France Marcotte - Abonnée 29 décembre 2009 09 h 31

    Le requin justicier

    Pas des plus réjouissant de se faire rappeler par le menu cette saga burlesque qui s'est plutôt terminée en queue de poisson. Car madame Lévesque a beau dire que les médias poursuivent leur travail, "débusquant les problèmes l'un après l'autre, impliquant tour à tour politiciens, entrepreneurs et ingénieurs", on sent bien que le temps qui passe joue en la faveur de Jean Charest et que son intransigeance pourrait même être payante, le faisant passer pour un chef qui ne s'en laisse pas imposer, qui tient ses positions. Espérons que 2010 verra les journalistes montrer à nouveau les dents et mordre encore plus fort. Après tout, dans cette histoire de bateau, on peut bien imaginer un requin justicier.

  • Bernard Gervais - Inscrit 29 décembre 2009 10 h 34

    La meilleure à propos du bateau de Tony Accurso

    La meilleure de l'année à propos de Tony Accurso reste encore, selon moi, la réaction de panique des libéraux quand, à l'Assemblée nationale, la députée Sylvie Roy a demandé si trois ministres avaient bel et bien séjourné sur le yacht de cet entrepreneur assez douteux !

    Le leader du gouvernement, Jacques Dupuis avait alors accusé la députée de diffamation et Jean Charest, de son côté, avait ajouté que tout cela était faux et que ni Julie Boulet, ni Norman McMillan et ni David Whissel n'y avaient été.

    Si aucun membre de son cabinet n'était concerné, pourquoi M. Charest avait-il alors pris la peine de donner les noms précis de trois d'entre eux ?

  • Paul Lafrance - Inscrit 29 décembre 2009 13 h 21

    Recette pour éliminer la collusion

    Lorsque le gouvernement ou les municipalités veulent accomplir des travaux d'une certaine importance, ils devraient tout d'abord préparer des devis et évaluer les coûts. Une fois celà complété, ils devraient convoquer toutes les entreprises susceptibles d'être intéressées à effectuer les travaux (Si certaines d'entre elles ne viennent pas au rendez-vous, on pourrait penser qu'elles sont victimes de menaces.) Après avoir pris connaissance des devis et du montant offert pour les accomplir, les entreprises ont deux choix, se retirer de la course ou expliquer en quoi l'évaluation des coûts est erroneé. Après une entente finale sur le coût des travaux et une vérification des compétences, un tirage au sort devant tous les entrepreneurs demeurés dans la course déterminera l'entreprise qui obtiendra le contrat. Cette façon de procéder pourrait permettre d'identifier toutes les entreprises qui seraient susceptibles de menacer des concurrents et de décourager celles qui seraient tentées de faire des ententes secrètes avec d'autres entreprises.