L'alternance
21 mai 2003
Québec
Il ne suffit pas de s'auréoler du prestige universitaire, comme le fait Christian Dufour, pour faire accepter comme fondées des théories douteuses.
Selon lui, en introduisant une part de proportionnalité dans le mode de scrutin, les Québécois francophones commettraient un suicide politique: la proportionnelle donnerait aux non-francophones le contrôle de l'Assemblée nationale.
Dans ma dernière chronique, c'est à cette conception de la communauté politique que je m'attaquais, de même qu'aux appels de M. Dufour en faveur d'un retour du nationalisme canadien-français, qui constituerait, à mes yeux, une régression.
En s'opposant à la réforme du mode de scrutin sur cette base, M. Dufour utilise les divisions ethnolinguistiques non pas pour mesurer le comportement électoral mais pour fixer la norme démocratique.
Plutôt que d'étayer son argumentation, celui qui se présente comme politologue à l'ENAP fait bifurquer la discussion, dans sa réplique publiée hier, sur une autre de ses lubies. Selon lui, la proportionnelle mettrait fin à l'alternance politique en confirmant le Parti libéral comme «le parti permanent de gouvernement au Québec» face à une opposition idéologiquement fragmentée qui ne pourrait plus accéder au pouvoir qu'une fois tous les 25 ans en formant une coalition.
Deux arguments soutiennent cette vue de l'esprit:
- la proportionnelle revaloriserait la clientèle anglophone du PLQ et lui procurerait un supplément de députés;
- la naissance de tiers partis ferait «éclater» l'opposition, et on se retrouverait avec un Parti libéral nettement plus gros que les autres partis.
Le premier argument ne tient pas la route. C'est, au contraire, le système actuel qui survalorise le vote anglophone. Dans sa thèse de doctorat, le politologue Pierre Serré a montré (Deux poids, deux mesures, VLB) que depuis 1970, le vote monolithique des anglophones et des allophones (qui représentent au total seulement 15 % de l'électorat) assure l'élection de deux députés libéraux sur trois (67 %). Lorsque les libéraux sont au pouvoir, trois ministres sur quatre proviennent de circonscriptions où le vote des non-francophones a un impact décisif.
Ce phénomène a entre autres pour effet de rendre prévisible l'élection dans la majorité des circonscriptions montréalaises, où le vote non francophone est concentré. Résultat: dans une bonne trentaine de circonscriptions, l'alternance, si chère à M. Dufour, ne joue plus depuis longtemps.
***
Le deuxième argument n'est guère plus solide. M. Dufour affirme que la fragmentation du système partisan affecterait moins le PLQ dont l'électorat serait «moins porté sur l'idéologie». C'est un fantasme des libéraux de croire qu'ils ne sont pas idéologiques. Comme si le libéralisme n'était pas une idéologie (et que le fédéralisme pur et dur n'en était pas devenu une au Québec).
Le Parti libéral a beau avoir traversé le siècle, c'est au prix d'une fragmentation de son électorat, qui a donné naissance, à au moins trois reprises, à un parti politique qui, seul ou avec d'autres, lui a fait perdre le pouvoir par la suite.
Ce sont de jeunes libéraux qui, avec Paul Gouin, ont fondé l'Action libérale nationale, alliée au Parti conservateur dans l'Union nationale aux élections de 1935. Ce sont des libéraux dissidents qui, avec René Lévesque, ont fondé en 1968 ce qui allait devenir le Parti québécois. Ce sont encore de jeunes libéraux qui, en 1992, ont claqué la porte du PLQ, avec Mario Dumont et Jean Allaire, pour fonder l'Action démocratique du Québec. En 1989, ce sont des électeurs que le PLQ croyait acquis qui, déçus des politiques linguistiques libérales, ont créé le Parti Égalité et fait élire quatre députés.
En outre, sur quels faits M. Dufour s'appuie-t-il pour affirmer qu'un parti vert ou qu'un parti de gauche ne porterait ombrage qu'au Parti québécois? À l'époque, le NPD comptait sur une forte base militante au sein de la communauté de langue anglaise dans laquelle les mouvements écologistes recrutent facilement des adeptes. L'une des deux porte-parole de l'UFP s'appelle Molly Alexander. En outre, c'est lorsque le système partisan a «éclaté», au début des années 70, que le Parti québécois a pris le pouvoir. En 1976, quatre partis s'étaient partagé les suffrages. Le PQ avait obtenu la pluralité des voix, avec 41 %.
Il faut aussi retenir le fait que le PLQ retient une part moindre du vote que par les années passées. Cette fois-ci, il a pris le pouvoir avec 46 % des votes mais l'appui de seulement 32,5 % des électeurs inscrits, ce qui le rapproche du niveau le plus bas d'appui obtenu par ce parti dans l'histoire, soit 29 %. Depuis 1989, le PLQ n'a jamais obtenu l'appui de plus de 37 % des électeurs inscrits, ce qui laisse passablement d'espace à un parti adverse pour exercer un rôle dominant dans le système.
Enfin, le scrutin majoritaire uninominal à un tour, actuellement en vigueur, n'est en rien une garantie d'alternance. La domination du Parti libéral à Ottawa en est la preuve éloquente. Au début du siècle, le PLQ a gagné dix élections de suite. L'unioniste Maurice Duplessis a gagné les élections quatre fois consécutives.
En revanche, les avantages d'une réforme du mode de scrutin sont bien connus, sachant que ce n'est pas une panacée non plus, en tenant compte du fait que personne ne propose la proportionnelle intégrale. Mais une proportionnelle compensatoire, sur une base régionale ou nationale, permettrait de corriger les effets pervers du système actuel et de tendre plus concrètement vers l'égalité entre les citoyens. Il n'est certes pas nécessaire d'attendre le Grand Soir pour appuyer ce progrès.
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
Selon lui, en introduisant une part de proportionnalité dans le mode de scrutin, les Québécois francophones commettraient un suicide politique: la proportionnelle donnerait aux non-francophones le contrôle de l'Assemblée nationale.
Dans ma dernière chronique, c'est à cette conception de la communauté politique que je m'attaquais, de même qu'aux appels de M. Dufour en faveur d'un retour du nationalisme canadien-français, qui constituerait, à mes yeux, une régression.
En s'opposant à la réforme du mode de scrutin sur cette base, M. Dufour utilise les divisions ethnolinguistiques non pas pour mesurer le comportement électoral mais pour fixer la norme démocratique.
Plutôt que d'étayer son argumentation, celui qui se présente comme politologue à l'ENAP fait bifurquer la discussion, dans sa réplique publiée hier, sur une autre de ses lubies. Selon lui, la proportionnelle mettrait fin à l'alternance politique en confirmant le Parti libéral comme «le parti permanent de gouvernement au Québec» face à une opposition idéologiquement fragmentée qui ne pourrait plus accéder au pouvoir qu'une fois tous les 25 ans en formant une coalition.
Deux arguments soutiennent cette vue de l'esprit:
- la proportionnelle revaloriserait la clientèle anglophone du PLQ et lui procurerait un supplément de députés;
- la naissance de tiers partis ferait «éclater» l'opposition, et on se retrouverait avec un Parti libéral nettement plus gros que les autres partis.
Le premier argument ne tient pas la route. C'est, au contraire, le système actuel qui survalorise le vote anglophone. Dans sa thèse de doctorat, le politologue Pierre Serré a montré (Deux poids, deux mesures, VLB) que depuis 1970, le vote monolithique des anglophones et des allophones (qui représentent au total seulement 15 % de l'électorat) assure l'élection de deux députés libéraux sur trois (67 %). Lorsque les libéraux sont au pouvoir, trois ministres sur quatre proviennent de circonscriptions où le vote des non-francophones a un impact décisif.
Ce phénomène a entre autres pour effet de rendre prévisible l'élection dans la majorité des circonscriptions montréalaises, où le vote non francophone est concentré. Résultat: dans une bonne trentaine de circonscriptions, l'alternance, si chère à M. Dufour, ne joue plus depuis longtemps.
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Le deuxième argument n'est guère plus solide. M. Dufour affirme que la fragmentation du système partisan affecterait moins le PLQ dont l'électorat serait «moins porté sur l'idéologie». C'est un fantasme des libéraux de croire qu'ils ne sont pas idéologiques. Comme si le libéralisme n'était pas une idéologie (et que le fédéralisme pur et dur n'en était pas devenu une au Québec).
Le Parti libéral a beau avoir traversé le siècle, c'est au prix d'une fragmentation de son électorat, qui a donné naissance, à au moins trois reprises, à un parti politique qui, seul ou avec d'autres, lui a fait perdre le pouvoir par la suite.
Ce sont de jeunes libéraux qui, avec Paul Gouin, ont fondé l'Action libérale nationale, alliée au Parti conservateur dans l'Union nationale aux élections de 1935. Ce sont des libéraux dissidents qui, avec René Lévesque, ont fondé en 1968 ce qui allait devenir le Parti québécois. Ce sont encore de jeunes libéraux qui, en 1992, ont claqué la porte du PLQ, avec Mario Dumont et Jean Allaire, pour fonder l'Action démocratique du Québec. En 1989, ce sont des électeurs que le PLQ croyait acquis qui, déçus des politiques linguistiques libérales, ont créé le Parti Égalité et fait élire quatre députés.
En outre, sur quels faits M. Dufour s'appuie-t-il pour affirmer qu'un parti vert ou qu'un parti de gauche ne porterait ombrage qu'au Parti québécois? À l'époque, le NPD comptait sur une forte base militante au sein de la communauté de langue anglaise dans laquelle les mouvements écologistes recrutent facilement des adeptes. L'une des deux porte-parole de l'UFP s'appelle Molly Alexander. En outre, c'est lorsque le système partisan a «éclaté», au début des années 70, que le Parti québécois a pris le pouvoir. En 1976, quatre partis s'étaient partagé les suffrages. Le PQ avait obtenu la pluralité des voix, avec 41 %.
Il faut aussi retenir le fait que le PLQ retient une part moindre du vote que par les années passées. Cette fois-ci, il a pris le pouvoir avec 46 % des votes mais l'appui de seulement 32,5 % des électeurs inscrits, ce qui le rapproche du niveau le plus bas d'appui obtenu par ce parti dans l'histoire, soit 29 %. Depuis 1989, le PLQ n'a jamais obtenu l'appui de plus de 37 % des électeurs inscrits, ce qui laisse passablement d'espace à un parti adverse pour exercer un rôle dominant dans le système.
Enfin, le scrutin majoritaire uninominal à un tour, actuellement en vigueur, n'est en rien une garantie d'alternance. La domination du Parti libéral à Ottawa en est la preuve éloquente. Au début du siècle, le PLQ a gagné dix élections de suite. L'unioniste Maurice Duplessis a gagné les élections quatre fois consécutives.
En revanche, les avantages d'une réforme du mode de scrutin sont bien connus, sachant que ce n'est pas une panacée non plus, en tenant compte du fait que personne ne propose la proportionnelle intégrale. Mais une proportionnelle compensatoire, sur une base régionale ou nationale, permettrait de corriger les effets pervers du système actuel et de tendre plus concrètement vers l'égalité entre les citoyens. Il n'est certes pas nécessaire d'attendre le Grand Soir pour appuyer ce progrès.
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
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