Le stratège suprême
L'été dernier, Gilles Taillon a puissamment contribué à la destruction de l'Action démocratique du Québec en déclenchant une guerre fratricide contre Éric Caire, qu'il avait qualifié de «tricheur» parce que son curriculum vitæ laissait croire à tort qu'il détenait un diplôme universitaire.
«À une époque où l'éthique et l'intégrité sont plus que jamais des conditions essentielles à respecter pour toute personne qui envisage d'occuper un poste de responsabilités au public, c'est tolérance zéro», avait lancé M. Taillon, sommant son adversaire de se retirer de la course.
Comment auraient réagi les militants de l'ADQ s'ils avaient su que cet homme aussi pointilleux sur l'éthique des autres avait lui-même passé sous silence son passé de conseiller syndical, dont les méthodes en auraient scandalisé plus d'un?
Le curriculum vitae de M. Taillon, qu'on retrouve sur le site de l'Assemblée nationale, indique qu'il «fut professeur au secondaire de 1967 à 1972 et conseiller en relations de travail de 1973 à 1976». Il n'est cependant précisé nulle part qu'il agissait comme conseiller auprès du Syndicat des enseignants des Laurentides, qu'il a entraîné dans une grève illégale qui a duré du 24 avril au 30 juin 1975 et pour laquelle des amendes totalisant 900 000 $ ont été imposées.
Certes, il n'est pas le premier marxiste-léniniste à se recycler dans le capitalisme. Son supérieur à l'époque, l'ancien président de la CEQ, Yvon Charbonneau, qui se faisait fort de «casser le système», a eu un parcours tout aussi déroutant, qui l'a finalement mené à un poste d'ambassadeur du Canada à un organisme des Nations unies, après un stage chez SNC-Lavalin, puis un séjour sur les banquettes libérales à l'Assemblée nationale et à la Chambre des communes.
Au moins, dans le cas de M. Charbonneau, on savait à quoi s'en tenir, tandis que les activités syndicales de M. Taillon ont laissé peu de traces. Même si sa carrière politique a pris fin abruptement il y a deux semaines, il vaut la peine de tirer les choses au clair.
***
Les relations de travail ne sont pas faites pour les âmes sensibles. Les conflits sont parfois très durs et peuvent donner lieu à des manoeuvres discutables d'un côté comme de l'autre.
On a porté à mon attention une sentence arbitrale datée du 24 avril 1979, dans laquelle le tribunal rejetait le grief des instituteurs de la polyvalente de Saint-Jérôme, qui contestaient les réductions de salaire imposées par la commission scolaire durant le conflit de 1975. On y exposait très bien les méthodes de M. Taillon.
Il était clairement identifié comme «l'acteur le plus important dans tout ce conflit, le stratège suprême du syndicat et son principal porte-parole à toutes les négociations». Au grand regret du tribunal, il avait cependant refusé de témoigner.
La stratégie qu'il avait imaginée était très simple. Dès que les élèves arrivaient à l'école, les enseignants quittaient les classes pour tenir une prétendue journée d'étude. Il fallait alors rappeler les autobus, qui ramenaient les élèves à la maison. Dés qu'ils étaient partis, les enseignants se disaient de nouveau prêts à enseigner. Le même manège reprenait le jour suivant, jusqu'à écoeurement complet des parents qui finissaient par garder leurs enfants à la maison.
Dans tous les conflits, les syndicats proposent divers moyens de pression à leurs membres. On suggérait aux enseignants de la polyvalente de Saint-Jérôme de multiplier les appels téléphoniques aux commissaires, de visiter le «barber shop» du président de la commission scolaire, etc. Au terme d'une enquête policière, plusieurs furent accusés de vol de dossiers d'élèves. Tous plaidèrent coupables.
***
En septembre 1975, le «stratège suprême» était enfin en mesure de crier victoire. Malgré «ces petites marionnettes du pouvoir» qui dirigeaient la commission scolaire, les 58 enseignants congédiés étaient rengagés. En vertu du protocole de rentrée au travail, 11 militants syndicaux poursuivis au criminel durant le conflit demeuraient à l'emploi de la commission.
Il est assez savoureux de penser qu'au cours des années suivantes, M. Taillon est lui-même devenu directeur des ressources humaines à la commission scolaire Champlain de Gatineau et plus tard directeur général de la Fédération des commissions scolaires du Québec.
Bien entendu, il n'y a rien de mal à être conseiller syndical, mais les militants adéquistes, qui trouvent généralement que les syndicats ont trop de pouvoir au Québec, auraient peut-être vu d'un autre oeil la candidature de M. Taillon à la succession de Mario Dumont. La suite des événements aurait pu être bien différente.
La lecture de la sentence arbitrale de 1979 les aurait également éclairés sur son style de leadership. Pour un conseiller non élu, il en menait très large. En réalité, c'est lui qui dirigeait le syndicat, comme l'a constaté le tribunal. «Le conseil d'administration [du syndicat] ne prenait pas de décision dans le conflit. Cette responsabilité incombait au comité de négociation», qui était présidé par M. Taillon.
Au moment d'annoncer son départ, le chef déchu évoquait le respect dû aux militants adéquistes. En effet, ils auraient eu droit à la vérité.
***
mdavid@ledevoir.com
«À une époque où l'éthique et l'intégrité sont plus que jamais des conditions essentielles à respecter pour toute personne qui envisage d'occuper un poste de responsabilités au public, c'est tolérance zéro», avait lancé M. Taillon, sommant son adversaire de se retirer de la course.
Comment auraient réagi les militants de l'ADQ s'ils avaient su que cet homme aussi pointilleux sur l'éthique des autres avait lui-même passé sous silence son passé de conseiller syndical, dont les méthodes en auraient scandalisé plus d'un?
Le curriculum vitae de M. Taillon, qu'on retrouve sur le site de l'Assemblée nationale, indique qu'il «fut professeur au secondaire de 1967 à 1972 et conseiller en relations de travail de 1973 à 1976». Il n'est cependant précisé nulle part qu'il agissait comme conseiller auprès du Syndicat des enseignants des Laurentides, qu'il a entraîné dans une grève illégale qui a duré du 24 avril au 30 juin 1975 et pour laquelle des amendes totalisant 900 000 $ ont été imposées.
Certes, il n'est pas le premier marxiste-léniniste à se recycler dans le capitalisme. Son supérieur à l'époque, l'ancien président de la CEQ, Yvon Charbonneau, qui se faisait fort de «casser le système», a eu un parcours tout aussi déroutant, qui l'a finalement mené à un poste d'ambassadeur du Canada à un organisme des Nations unies, après un stage chez SNC-Lavalin, puis un séjour sur les banquettes libérales à l'Assemblée nationale et à la Chambre des communes.
Au moins, dans le cas de M. Charbonneau, on savait à quoi s'en tenir, tandis que les activités syndicales de M. Taillon ont laissé peu de traces. Même si sa carrière politique a pris fin abruptement il y a deux semaines, il vaut la peine de tirer les choses au clair.
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Les relations de travail ne sont pas faites pour les âmes sensibles. Les conflits sont parfois très durs et peuvent donner lieu à des manoeuvres discutables d'un côté comme de l'autre.
On a porté à mon attention une sentence arbitrale datée du 24 avril 1979, dans laquelle le tribunal rejetait le grief des instituteurs de la polyvalente de Saint-Jérôme, qui contestaient les réductions de salaire imposées par la commission scolaire durant le conflit de 1975. On y exposait très bien les méthodes de M. Taillon.
Il était clairement identifié comme «l'acteur le plus important dans tout ce conflit, le stratège suprême du syndicat et son principal porte-parole à toutes les négociations». Au grand regret du tribunal, il avait cependant refusé de témoigner.
La stratégie qu'il avait imaginée était très simple. Dès que les élèves arrivaient à l'école, les enseignants quittaient les classes pour tenir une prétendue journée d'étude. Il fallait alors rappeler les autobus, qui ramenaient les élèves à la maison. Dés qu'ils étaient partis, les enseignants se disaient de nouveau prêts à enseigner. Le même manège reprenait le jour suivant, jusqu'à écoeurement complet des parents qui finissaient par garder leurs enfants à la maison.
Dans tous les conflits, les syndicats proposent divers moyens de pression à leurs membres. On suggérait aux enseignants de la polyvalente de Saint-Jérôme de multiplier les appels téléphoniques aux commissaires, de visiter le «barber shop» du président de la commission scolaire, etc. Au terme d'une enquête policière, plusieurs furent accusés de vol de dossiers d'élèves. Tous plaidèrent coupables.
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En septembre 1975, le «stratège suprême» était enfin en mesure de crier victoire. Malgré «ces petites marionnettes du pouvoir» qui dirigeaient la commission scolaire, les 58 enseignants congédiés étaient rengagés. En vertu du protocole de rentrée au travail, 11 militants syndicaux poursuivis au criminel durant le conflit demeuraient à l'emploi de la commission.
Il est assez savoureux de penser qu'au cours des années suivantes, M. Taillon est lui-même devenu directeur des ressources humaines à la commission scolaire Champlain de Gatineau et plus tard directeur général de la Fédération des commissions scolaires du Québec.
Bien entendu, il n'y a rien de mal à être conseiller syndical, mais les militants adéquistes, qui trouvent généralement que les syndicats ont trop de pouvoir au Québec, auraient peut-être vu d'un autre oeil la candidature de M. Taillon à la succession de Mario Dumont. La suite des événements aurait pu être bien différente.
La lecture de la sentence arbitrale de 1979 les aurait également éclairés sur son style de leadership. Pour un conseiller non élu, il en menait très large. En réalité, c'est lui qui dirigeait le syndicat, comme l'a constaté le tribunal. «Le conseil d'administration [du syndicat] ne prenait pas de décision dans le conflit. Cette responsabilité incombait au comité de négociation», qui était présidé par M. Taillon.
Au moment d'annoncer son départ, le chef déchu évoquait le respect dû aux militants adéquistes. En effet, ils auraient eu droit à la vérité.
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