La Tribune de la presse, un observatoire privilégié
La bisbille autour de l'accréditation de nouveaux journalistes par la Tribune de la presse à Québec se poursuit. Le président de l'Assemblée nationale a tranché hier en faveur de l'organisme qui a décidé de reporter les demandes d'admission de nouveaux membres travaillant pour un consortium en conflit de travail. L'institution, aussi vieille que la tradition parlementaire, en a vu bien d'autres, y compris des relations d'amour-haine entre les gazetiers et les politiciens.
La scène se passe au parlement de Québec, il y a cent ans tout juste. Il est 1h15 du matin et l'Assemblée vient d'ajourner ses travaux sur des reproches du ministre des Travaux publics Louis-Alexandre Taschereau adressés à Olivar Asselin, au sujet d'un prétendu faux forgé par le journaliste. Le bouillant reporter-vedette quitte alors la tribune réservée aux correspondants, derrière l'«orateur» (l'actuel président), pour rejoindre l'élu sur le parquet.
Taschereau a les bras chargés de livres. Asselin en profite pour l'attaquer sournoisement. Et paf! Il le gifle tellement fort qu'un peu de sang coule des lèvres du futur premier ministre.
Arrêté, conduit dans une cellule au sous-sol de l'hôtel du parlement, le journaliste agressif sera poursuivi et finalement condamné à 15 jours de prison. Il reprendra ensuite ses activités professionnelles. C'était il y a un siècle, aussi bien dire dans un autre monde...
«La Tribune a toujours été un endroit où on pouvait voir et analyser les grands changements de notre société», explique l'historien Jocelyn Saint-Pierre, unique spécialiste du sujet, qui en a fait une thèse de doctorat et un livre, Histoire de la tribune de la presse, 1871-1959 (VLB éditeur). «On peut y suivre la mutation des comportements ou les changements technologiques. Quand il a été question d'accréditer un journaliste de la radio, les membres de la Tribune se sont demandé si c'était un vrai journaliste. C'est un point d'observation pour suivre les crises et les tensions.»
M. Saint-Pierre a pris sa retraite comme historien du Parlement en décembre dernier. Il planche maintenant sur une suite à son ouvrage qui couvrira la période de 1960 à aujourd'hui et jouit d'ailleurs d'un rare statut de «membre observateur» de la tribune pour l'aider dans cette recherche. «Je m'intéresse moins au contexte politique qu'au fonctionnement de la tribune et au travail effectué par les journalistes.»
Des représailles
La mécanique a de longues et profondes racines et accompagne toute l'histoire du parlementarisme. L'historien raconte que, dès la naissance de l'institution à la fin du Moyen Âge, les parlementaires siégeaient à huis clos précisément pour se protéger des représailles du pouvoir royal. À la longue, le principe de transparence des débats s'est imposé et les «gazettes» ont relayé les échanges.
«En Angleterre, la Press Galery date du XVIIIe siècle, dit M. Saint-Pierre. Les journalistes étaient les seuls à pouvoir prendre des notes et ce privilège demeure encore aujourd'hui, à Québec.»
Un compte rendu des premières séances du Parlement québécois «à la britannique» a été publié dès 1792. La création officielle de la Tribune de la presse remonte à 1871 et s'explique déjà par un problème d'accès à l'illustre cénacle. «On manque d'espace, tout simplement, dit l'historien interrogé il y a quelques semaines. Beaucoup de gens, des fonctionnaires ou des agents des partis politiques, par exemple, s'installent dans l'espace des journalistes, qui vont finalement décider d'en restreindre l'accès. L'orateur puis le président vont déléguer cette responsabilité, qui est restée jusqu'à nos jours. C'était sage, au fond, de laisser les pairs déterminer qui était un vrai journaliste.»
Le premier règlement de la Tribune date du début du XXe siècle. «Je n'ai pas vu d'intervention politique dans le choix des membres de la Tribune, dit l'historien. Par contre, les rapports entre la presse et le pouvoir n'ont pas toujours été de tout repos, surtout sous Maurice Duplessis. Il avait de très bonnes relations avec les journaux conservateurs et avait amadoué les libéraux.»
Les relations étaient plus tendues avec Le Devoir et son correspondant Pierre Laporte, futur ministre libéral assassiné en 1970 par le Front de libération du Québec. «Il décrivait ironiquement la rencontre hebdomadaire avec les journalistes comme de la dictée du vendredi, rappelle l'historien. Après la publication sur le scandale du gaz naturel [en juin 1958], Pierre Laporte a jugé sage de ne pas s'y présenter. Guy Lamarche y est allé et Maurice Duplessis l'a mis à la porte.»
Le journal Le Jour
La Tribune s'est incorporée à la suite de cet incident pour acquérir une existence légale avec l'obligation de défendre ses membres. La question de l'accréditation va resurgir en 1972. Le journal indépendantiste Le Jour et l'agence Québec Presse vont demander accès à la Tribune. Le président Jean-Noël Lavoie va alors décider de laisser les journalistes trancher entre eux en ce qui concerne l'accréditation de leurs pairs.
Les statuts ont été modifiés le mois dernier, en assemblée générale, afin de reporter l'étude de toute nouvelle accréditation pour un groupe de presse en conflit de travail. Pour la première fois de son histoire, la Tribune a tenu un scrutin secret afin de protéger ses membres des pressions des patrons.
L'affaire n'est pas encore réglée. Quebecor, le premier groupe touché par la décision en raison du conflit au Journal de Montréal, rejette fermement la nouvelle position de la Tribune et pourrait bientôt la contester légalement devant les tribunaux. Un mémoire juridique déposé auprès du président de l'Assemblée nationale n'a pas convaincu ce dernier de renverser la décision des pros de l'info. La Tribune du Parlement canadien n'a pas du tout suivi celle de Québec sur ce terrain glissant.
Les temps changent. Les correspondants serrent les coudes devant l'effritement de leur profession. En 1992, la Tribune comptait 106 membres. Il n'en reste plus que la moitié. Les médias réduisent leurs bureaux parlementaires ou les ferment carrément, comme vient de le faire Le Soleil à Ottawa.
«Il faut considérer la période politique, dit l'historien. Quand arrive un nouveau parti comme le Bloc populaire, ou un grand enjeu, comme un référendum, la Tribune gonfle. Je commence mes recherches, mais je crois qu'on peut attribuer le rétrécissement actuel à la crise des médias, au déclin de la presse écrite, à la concentration des médias aussi.»
La scène se passe au parlement de Québec, il y a cent ans tout juste. Il est 1h15 du matin et l'Assemblée vient d'ajourner ses travaux sur des reproches du ministre des Travaux publics Louis-Alexandre Taschereau adressés à Olivar Asselin, au sujet d'un prétendu faux forgé par le journaliste. Le bouillant reporter-vedette quitte alors la tribune réservée aux correspondants, derrière l'«orateur» (l'actuel président), pour rejoindre l'élu sur le parquet.
Taschereau a les bras chargés de livres. Asselin en profite pour l'attaquer sournoisement. Et paf! Il le gifle tellement fort qu'un peu de sang coule des lèvres du futur premier ministre.
Arrêté, conduit dans une cellule au sous-sol de l'hôtel du parlement, le journaliste agressif sera poursuivi et finalement condamné à 15 jours de prison. Il reprendra ensuite ses activités professionnelles. C'était il y a un siècle, aussi bien dire dans un autre monde...
«La Tribune a toujours été un endroit où on pouvait voir et analyser les grands changements de notre société», explique l'historien Jocelyn Saint-Pierre, unique spécialiste du sujet, qui en a fait une thèse de doctorat et un livre, Histoire de la tribune de la presse, 1871-1959 (VLB éditeur). «On peut y suivre la mutation des comportements ou les changements technologiques. Quand il a été question d'accréditer un journaliste de la radio, les membres de la Tribune se sont demandé si c'était un vrai journaliste. C'est un point d'observation pour suivre les crises et les tensions.»
M. Saint-Pierre a pris sa retraite comme historien du Parlement en décembre dernier. Il planche maintenant sur une suite à son ouvrage qui couvrira la période de 1960 à aujourd'hui et jouit d'ailleurs d'un rare statut de «membre observateur» de la tribune pour l'aider dans cette recherche. «Je m'intéresse moins au contexte politique qu'au fonctionnement de la tribune et au travail effectué par les journalistes.»
Des représailles
La mécanique a de longues et profondes racines et accompagne toute l'histoire du parlementarisme. L'historien raconte que, dès la naissance de l'institution à la fin du Moyen Âge, les parlementaires siégeaient à huis clos précisément pour se protéger des représailles du pouvoir royal. À la longue, le principe de transparence des débats s'est imposé et les «gazettes» ont relayé les échanges.
«En Angleterre, la Press Galery date du XVIIIe siècle, dit M. Saint-Pierre. Les journalistes étaient les seuls à pouvoir prendre des notes et ce privilège demeure encore aujourd'hui, à Québec.»
Un compte rendu des premières séances du Parlement québécois «à la britannique» a été publié dès 1792. La création officielle de la Tribune de la presse remonte à 1871 et s'explique déjà par un problème d'accès à l'illustre cénacle. «On manque d'espace, tout simplement, dit l'historien interrogé il y a quelques semaines. Beaucoup de gens, des fonctionnaires ou des agents des partis politiques, par exemple, s'installent dans l'espace des journalistes, qui vont finalement décider d'en restreindre l'accès. L'orateur puis le président vont déléguer cette responsabilité, qui est restée jusqu'à nos jours. C'était sage, au fond, de laisser les pairs déterminer qui était un vrai journaliste.»
Le premier règlement de la Tribune date du début du XXe siècle. «Je n'ai pas vu d'intervention politique dans le choix des membres de la Tribune, dit l'historien. Par contre, les rapports entre la presse et le pouvoir n'ont pas toujours été de tout repos, surtout sous Maurice Duplessis. Il avait de très bonnes relations avec les journaux conservateurs et avait amadoué les libéraux.»
Les relations étaient plus tendues avec Le Devoir et son correspondant Pierre Laporte, futur ministre libéral assassiné en 1970 par le Front de libération du Québec. «Il décrivait ironiquement la rencontre hebdomadaire avec les journalistes comme de la dictée du vendredi, rappelle l'historien. Après la publication sur le scandale du gaz naturel [en juin 1958], Pierre Laporte a jugé sage de ne pas s'y présenter. Guy Lamarche y est allé et Maurice Duplessis l'a mis à la porte.»
Le journal Le Jour
La Tribune s'est incorporée à la suite de cet incident pour acquérir une existence légale avec l'obligation de défendre ses membres. La question de l'accréditation va resurgir en 1972. Le journal indépendantiste Le Jour et l'agence Québec Presse vont demander accès à la Tribune. Le président Jean-Noël Lavoie va alors décider de laisser les journalistes trancher entre eux en ce qui concerne l'accréditation de leurs pairs.
Les statuts ont été modifiés le mois dernier, en assemblée générale, afin de reporter l'étude de toute nouvelle accréditation pour un groupe de presse en conflit de travail. Pour la première fois de son histoire, la Tribune a tenu un scrutin secret afin de protéger ses membres des pressions des patrons.
L'affaire n'est pas encore réglée. Quebecor, le premier groupe touché par la décision en raison du conflit au Journal de Montréal, rejette fermement la nouvelle position de la Tribune et pourrait bientôt la contester légalement devant les tribunaux. Un mémoire juridique déposé auprès du président de l'Assemblée nationale n'a pas convaincu ce dernier de renverser la décision des pros de l'info. La Tribune du Parlement canadien n'a pas du tout suivi celle de Québec sur ce terrain glissant.
Les temps changent. Les correspondants serrent les coudes devant l'effritement de leur profession. En 1992, la Tribune comptait 106 membres. Il n'en reste plus que la moitié. Les médias réduisent leurs bureaux parlementaires ou les ferment carrément, comme vient de le faire Le Soleil à Ottawa.
«Il faut considérer la période politique, dit l'historien. Quand arrive un nouveau parti comme le Bloc populaire, ou un grand enjeu, comme un référendum, la Tribune gonfle. Je commence mes recherches, mais je crois qu'on peut attribuer le rétrécissement actuel à la crise des médias, au déclin de la presse écrite, à la concentration des médias aussi.»
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