Une régression
12 mai 2003
Québec
Christian Dufour est professeur à l'École nationale d'administration publique. Spécialiste de science politique, il est un admirateur de Céline Dion, ce qui fait déjà de lui un personnage. Il était apôtre de l'ADQ lorsque ce parti était à son apogée. Il a prédit, en se trompant, la disparition prochaine du Parti québécois.
La semaine dernière, il réitérait, dans La Presse, son opposition à une réforme du mode de scrutin au Québec. L'argument principal qu'il évoque pour promouvoir le statu quo est totalement impertinent et, surtout, profondément dangereux quant à la conception que se font les Québécois de leur collectivité.
Selon Dufour, en introduisant une part de proportionnalité dans le mode de scrutin actuel, les Québécois francophones commettraient un suicide politique. D'après ses calculs douteux, la proportionnelle donnerait aux non-francophones, donc aux Anglais et aux immigrants, le contrôle de l'Assemblée nationale pour toujours. Dans son dernier texte, il prédisait la réélection perpétuelle du Parti libéral du Québec.
L'argument de Dufour est fallacieux. Les francophones de langue maternelle française constituent 83 % de la population québécoise. Comme ils forment la majorité, il est évident que, dans un système proportionnel, ce sont eux qui détermineraient à tout coup le résultat du scrutin. Le politologue Pierre Serré a prouvé dans sa thèse de doctorat (publiée chez VLB sous le titre Deux poids deux mesures) que c'est dans le système actuel, au contraire, que le poids des minorités exerce une influence démesurée sur le résultat des élections et sur la longévité des députés libéraux élus dans des circonscriptions où le vote non francophone est déterminant.
En outre, personne ne peut prédire comment le système partisan se recomposerait si les tiers partis voyaient augmenter leurs chances de faire élire des députés ni comment se répartirait le vote francophone. Dufour évoque une vision figée de la vie politique.
Mais le pire est ailleurs. C'est dans la conception que promeut Dufour du Québec comme communauté politique. Selon lui, au Québec, il y a et il y aura toujours les francophones nationalistes d'ascendance canadienne-française d'un côté et les autres. Il nie les progrès réalisés depuis 50 ans vers la formation d'une société globale ou d'une nation québécoise pluraliste bien que de langue commune française. Il stigmatise le groupe francophone comme s'il était homogène et que les opinions politiques de ce groupe devaient être dictées uniquement par un héritage ethnique. Concevoir le Québec ainsi constitue déjà une régression.
Dans un autre texte paru dans La Presse le 15 avril, Dufour appelait les Québécois à se réfugier dans le nationalisme «y compris son ancienne version canadienne-française», écrit-il. Cet appel équivaut à inviter les Québécois à se replier sur le seul statut que leur confère la constitution canadienne, soit celui de membres d'une minorité linguistique au sein du Canada. C'est une approche frileuse, dont on constate la résurgence dans les écrits de plusieurs paroliers du Québec contemporain. Dufour exalte l'insécurité des Québécois. Je croyais qu'on avait fini d'être nés pour un petit pain.
Le rapport entre l'héritage canadien-français et la société québécoise pluraliste d'aujourd'hui n'est pas encore complètement clarifié. Le débat tenu récemment dans ces pages entre Gérard Bouchard et Jacques Beauchemin en témoigne. Mais Dufour invite à reculer de cinquante ans.
***
Les incantations du politologue médiatique me rappellent celles de l'historien Jocelyn Létourneau qui plaide contre le concept et l'idée d'une nation québécoise dont il ne reconnaît ni l'existence même partielle, ni le besoin qu'elle advienne (voir la revue Argument, automne 2002 hiver 2003). Les commentaires de Létourneau se situent dans un courant en expansion qui tend à nier l'importance du pouvoir politique dans la société moderne, une aberration malheureusement en train de s'accréditer et qu'une réforme des institutions démocratiques contribuerait à contredire.
Dufour renvoie les Canadiens français à leur statut de minoritaires au sein du Canada. Létourneau invite ses concitoyens à se replier sur leur individualité, leur culture, leur langue et sur les mouvements sociaux pour assurer leur bonheur, comme si le pouvoir politique n'était pas essentiel pour préserver les cultures, protéger et promouvoir les langues et mettre en oeuvre les revendications des mouvements qui réclament le respect de l'environnement, la justice sociale ou une mondialisation à visage humain.
En refusant aux siens la formation d'une volonté politique légitimée par la nation démocratique, Létourneau se trouve à consentir à la distribution du pouvoir telle qu'elle existe aujourd'hui (en est-il seulement conscient?). Comme tous ces postmodernes patentés qui s'imaginent que la fin de l'histoire est survenue, Létourneau se trouve à défendre le pouvoir des puissants actuels qui, eux, sont restés conscients de l'importance des rapports de force et de l'influence déterminante du pouvoir politique dans le bonheur des individus.
En refusant que les Québécois se définissent comme une communauté politique autonome, pluraliste et nationale, Dufour et Létourneau consacrent et acceptent l'étendue du pouvoir de l'État fédéral canadien sur nos existences individuelles et sur le destin de notre société. Ils refusent également que se déploie ici une volonté politique capable de s'opposer aux invasions barbares faites au nom du pouvoir économique.
Bref, ils nous proposent une régression formidable, un repli dans la survivance culturelle et le bonheur individuel, laissant à d'autres le soin de définir et de dominer l'espace politique. Ces invitations au ratatinement ne peuvent pas rester sans écho.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
La semaine dernière, il réitérait, dans La Presse, son opposition à une réforme du mode de scrutin au Québec. L'argument principal qu'il évoque pour promouvoir le statu quo est totalement impertinent et, surtout, profondément dangereux quant à la conception que se font les Québécois de leur collectivité.
Selon Dufour, en introduisant une part de proportionnalité dans le mode de scrutin actuel, les Québécois francophones commettraient un suicide politique. D'après ses calculs douteux, la proportionnelle donnerait aux non-francophones, donc aux Anglais et aux immigrants, le contrôle de l'Assemblée nationale pour toujours. Dans son dernier texte, il prédisait la réélection perpétuelle du Parti libéral du Québec.
L'argument de Dufour est fallacieux. Les francophones de langue maternelle française constituent 83 % de la population québécoise. Comme ils forment la majorité, il est évident que, dans un système proportionnel, ce sont eux qui détermineraient à tout coup le résultat du scrutin. Le politologue Pierre Serré a prouvé dans sa thèse de doctorat (publiée chez VLB sous le titre Deux poids deux mesures) que c'est dans le système actuel, au contraire, que le poids des minorités exerce une influence démesurée sur le résultat des élections et sur la longévité des députés libéraux élus dans des circonscriptions où le vote non francophone est déterminant.
En outre, personne ne peut prédire comment le système partisan se recomposerait si les tiers partis voyaient augmenter leurs chances de faire élire des députés ni comment se répartirait le vote francophone. Dufour évoque une vision figée de la vie politique.
Mais le pire est ailleurs. C'est dans la conception que promeut Dufour du Québec comme communauté politique. Selon lui, au Québec, il y a et il y aura toujours les francophones nationalistes d'ascendance canadienne-française d'un côté et les autres. Il nie les progrès réalisés depuis 50 ans vers la formation d'une société globale ou d'une nation québécoise pluraliste bien que de langue commune française. Il stigmatise le groupe francophone comme s'il était homogène et que les opinions politiques de ce groupe devaient être dictées uniquement par un héritage ethnique. Concevoir le Québec ainsi constitue déjà une régression.
Dans un autre texte paru dans La Presse le 15 avril, Dufour appelait les Québécois à se réfugier dans le nationalisme «y compris son ancienne version canadienne-française», écrit-il. Cet appel équivaut à inviter les Québécois à se replier sur le seul statut que leur confère la constitution canadienne, soit celui de membres d'une minorité linguistique au sein du Canada. C'est une approche frileuse, dont on constate la résurgence dans les écrits de plusieurs paroliers du Québec contemporain. Dufour exalte l'insécurité des Québécois. Je croyais qu'on avait fini d'être nés pour un petit pain.
Le rapport entre l'héritage canadien-français et la société québécoise pluraliste d'aujourd'hui n'est pas encore complètement clarifié. Le débat tenu récemment dans ces pages entre Gérard Bouchard et Jacques Beauchemin en témoigne. Mais Dufour invite à reculer de cinquante ans.
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Les incantations du politologue médiatique me rappellent celles de l'historien Jocelyn Létourneau qui plaide contre le concept et l'idée d'une nation québécoise dont il ne reconnaît ni l'existence même partielle, ni le besoin qu'elle advienne (voir la revue Argument, automne 2002 hiver 2003). Les commentaires de Létourneau se situent dans un courant en expansion qui tend à nier l'importance du pouvoir politique dans la société moderne, une aberration malheureusement en train de s'accréditer et qu'une réforme des institutions démocratiques contribuerait à contredire.
Dufour renvoie les Canadiens français à leur statut de minoritaires au sein du Canada. Létourneau invite ses concitoyens à se replier sur leur individualité, leur culture, leur langue et sur les mouvements sociaux pour assurer leur bonheur, comme si le pouvoir politique n'était pas essentiel pour préserver les cultures, protéger et promouvoir les langues et mettre en oeuvre les revendications des mouvements qui réclament le respect de l'environnement, la justice sociale ou une mondialisation à visage humain.
En refusant aux siens la formation d'une volonté politique légitimée par la nation démocratique, Létourneau se trouve à consentir à la distribution du pouvoir telle qu'elle existe aujourd'hui (en est-il seulement conscient?). Comme tous ces postmodernes patentés qui s'imaginent que la fin de l'histoire est survenue, Létourneau se trouve à défendre le pouvoir des puissants actuels qui, eux, sont restés conscients de l'importance des rapports de force et de l'influence déterminante du pouvoir politique dans le bonheur des individus.
En refusant que les Québécois se définissent comme une communauté politique autonome, pluraliste et nationale, Dufour et Létourneau consacrent et acceptent l'étendue du pouvoir de l'État fédéral canadien sur nos existences individuelles et sur le destin de notre société. Ils refusent également que se déploie ici une volonté politique capable de s'opposer aux invasions barbares faites au nom du pouvoir économique.
Bref, ils nous proposent une régression formidable, un repli dans la survivance culturelle et le bonheur individuel, laissant à d'autres le soin de définir et de dominer l'espace politique. Ces invitations au ratatinement ne peuvent pas rester sans écho.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
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