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Entretien avec la présidente du Conseil du trésor - Les cordons de la bourse

Monique Jérôme-Forget est déterminée à remplir la promesse libérale de sabrer les subventions et les crédits d'impôt

Kathleen Lévesque   10 mai 2003  Québec
Nombre de bénéficiaires de subventions et de crédits d’impôt interviennent chaque jour auprès de Monique Jérôme-Forget.
Photo : Jacques Nadeau
Nombre de bénéficiaires de subventions et de crédits d’impôt interviennent chaque jour auprès de Monique Jérôme-Forget.
Le milieu des affaires a bien raison de s'inquiéter. La présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, entend faire le ménage dans les crédits d'impôt, subventions et autres formes d'aide consentie par l'État aux entreprises du Québec, en dépit des pressions que ces dernières exercent sur le nouveau gouvernement.

En poste depuis un peu moins de deux semaines, Monique Jérôme-Forget maintient le cap sur l'engagement électoral du Parti libéral à réviser la fiscalité québécoise au chapitre des crédits d'impôt et des subventions. Il faut remettre l'accent sur la mission de l'État en évitant de s'éparpiller, estime celle que le nouveau premier ministre Jean Charest a identifiée comme «l'architecte du renouvellement de l'État québécois».

«Ça fait quatre ans et demi que je critique les subventions et les crédits d'impôt aux compagnies richissimes de ce monde. Je pense que j'ai fait mon nid. [...] Je pense sincèrement que si on l'a tellement dit, c'est que ça venait du coeur. Regardez-moi aller», a déclaré hier au Devoir Mme Jérôme-Forget lors d'une première rencontre éditoriale.

La présidente du Conseil du trésor déplore que des entreprises, sous le gouvernement du Parti québécois, aient développé des habitudes de dépendance. On retrouve des crédits d'impôt dans plusieurs secteurs de l'économie québécoise comme les biotechnologies, le multimédia et le commerce électronique. «Les pressions que j'ai le plus souvent me viennent du monde des entreprises, qui s'interrogent sur comment vont aller leurs subventions. Il y en a pour des milliards de dollars. Je suis inondée d'appels de ces gens-là», raconte-t-elle.

Pour l'instant, Mme Jérôme-Forget ne cible pas les programmes d'aide à être revus, voire supprimés. Tout au plus dit-elle que le dossier touche des milliers d'entreprises, ce qui appelle une certaine sagesse. Pas question, donc, de jeter le bébé avec l'eau du bain. D'ailleurs, le ministre des Finances, Yves Séguin, et le ministre du Développement économique et régional, Michel Audet, participent également à l'analyse de cette question. M. Audet a reçu le mandat de revoir le rôle de l'État dans l'économie québécoise en misant sur l'entrepreneurship plutôt que sur l'interventionnisme gouvernemental.

Notons toutefois qu'en campagne électorale, Jean Charest avait dénoncé le fait que le Québec dépense quatre fois plus que l'Ontario en subventions et en crédits d'impôt. Il avait même pointé les crédits d'impôt accordés aux entreprises de haute technologie qui s'installent dans la Cité du commerce électronique. Ainsi, en 2003, 76 millions ont été versés notamment à la multinationale IBM, qui y a déménagé ses installations. Jean Charest avait également montré du doigt les crédits d'impôt liés à l'industrie des courses de chevaux.

En comparaison, si les entreprises talonnent la présidente du Conseil du trésor, qui détient la clé des dépenses de l'État, Mme Jérôme-Forget dit ne pas faire l'objet de pressions de la part des milieux sociaux. Cela peut paraître d'autant plus étonnant que le délicat dossier de la lutte contre la pauvreté, par exemple, risque d'être relégué au second plan: le rapport de l'ancien vérificateur général Guy Breton a démontré un manque à gagner de 4,3 milliards de dollars, ce qui forcera le gouvernement à faire des compressions. Dans l'immédiat, Mme Jérôme-Forget assure tout de même qu'il est hors de question de geler le budget de l'aide sociale.

«Quand on a traversé quatre ans d'opposition, on a eu beaucoup de gens dans nos comtés qui reçoivent un chèque d'aide sociale, et ce n'est pas beaucoup. Il n'est pas question qu'on aille gruger dans un budget comme celui-là. Ce n'est pas humainement possible», affirme-t-elle.

Quant au plan d'action gouvernemental qui devait être déposé 60 jours (le 5 mai) après l'adoption de la loi sur l'élimination de la pauvreté, la présidente du Conseil du trésor se montre plus nuancée et ouvre la porte à une remise en question. «Ce n'était pas très clair. Ce n'était pas très évident, ce que cela pouvait représenter d'argent. Il n'y a pas de démarche ni d'engagement spécifique de l'ancien gouvernement. [...] Les pressions que je subis ne viennent pas de ce milieu-là», fait-elle valoir.

Chose certaine, Mme Jérôme-Forget fait face à un double défi. Elle doit rapidement revoir les dépenses de chacun des ministères afin de permettre d'assurer la viabilité de la vision libérale de soutenir en priorité les secteurs de la santé et de l'éducation. Mais elle doit également «réinventer le Québec». Si elle aborde la question avec un certain enthousiasme, sa vision reste toutefois encore à définir. «La première réingénierie du gouvernement du Québec depuis la Révolution tranquille» en est d'abord au stade du diagnostic critique. Elle indique toutefois que les partenariats public-privé seront privilégiés. «Et ce sera plus que pour les routes. On le voit, l'État est coincé, et les ministères n'ont plus d'argent pour moderniser les infrastructures», souligne-t-elle.

Cette approche pourrait s'appliquer entre autres à la réfection des réseaux de distribution d'eau à travers la province. Cependant, ajoute-t-elle, l'intervention du privé n'est une panacée ni dans ce domaine ni dans les autres secteurs de services publics. «C'est vrai que ce n'est pas parce qu'on passe par le privé qu'on sauve de l'argent. Ç'a été démontré», indique-t-elle.

Pour ce qui est de la façon d'aborder cette révision du modèle québécois que l'ex-ministre péquiste Joseph Facal a appelée en vain il y a un an, la présidente du Conseil du trésor favorise la concertation. La formule du sommet lancée sous l'ancien premier ministre Lucien Bouchard est toutefois exclue. «Je vais mettre en place des tables de débats pour savoir comment on pourrait faire les choses de façon différente. Il faut sortir des ornières que l'on a de faire les choses selon une seule démarche. [...] Quand on fait les choses d'autorité, ce n'est pas très payant. Il faut essayer d'aller chercher l'appui des gens. C'est un gros défi, mais je vais le faire en convainquant la population qu'il y a urgence», explique-t-elle. En août prochain, le débat sur la réduction de la taille de l'État sera officiellement ouvert et devrait être suivi par une politique sur le partenariat public-privé.

L'ampleur de la tâche qui l'attend n'inquiète pas Monique Jérôme-Forget. Elle se dit prête à faire des arbitrages difficiles qui ne satisferont pas tout le monde.
 
 
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