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Les trésors de l'enquête

Louis-Gilles Francoeur   24 octobre 2009  Québec
Robert Cliche et Brian Mulroney
Photo : Le Devoir
Robert Cliche et Brian Mulroney
Le succès de la commission Cliche sur l'exercice de la liberté syndicale dans l'industrie de la construction ne s'explique pas seulement par la force et la solidarité qui animait l'équipe que formaient commissaires, procureurs et enquêteurs. Sa méthode de travail et le contexte bien particulier qui l'a vue naître ont été tout aussi déterminants.

Il y avait des années qu'un régime de terreur, de violence et de chantage dans l'industrie de la construction sévissait en raison des méthodes de la bande d'André «Dédé» Desjardins, l'ex-roi de la construction, qui est mort abattu de plusieurs balles dans la tête en 2000 dans la cour du restaurant Shawn's à Saint-Léonard.

La CSN-Construction était la rivale du Conseil provincial des métiers de la construction, un regroupement syndical alors dominé par «Dédé» Desjardins et son «armée privée» de fiers-à-bras. La CSN avait publié un fracassant dossier noir en collaboration avec Le Devoir quelques années avant la création de la commission Cliche. Les nombreuses autres enquêtes de notre journal sur cette industrie ont ensuite ouvert la porte à la création de cette commission que le premier ministre Robert Bourassa avait dû se résoudre à déclencher dans la semaine qui a suivi le saccage de la Baie James à la suite d'un éditorial impitoyable de Claude Ryan. Le Devoir avait notamment révélé que le saccage n'était pas le résultat d'un conflit de travail, mais de la remise en question par Hydro-Québec d'une entente illégale en vertu de laquelle la société d'État avait concédé à la FTQ-Construction le monopole sur ses chantiers de la Baie James au détriment des travailleurs des autres centrales.

Les trois membres de la commission Cliche ont été assermentés le 3 mai 1974. Un an moins un jour plus tard, ils déposaient leur rapport dont les recommandations allaient pour l'essentiel être suivies par Québec, un résultat pour le moins surprenant. Mais il faut dire que le juge Cliche, qui avait un sens aigu du fonctionnement médiatique, avait réussi à maintenir les travaux de sa commission en page pendant la majeure partie de ses audiences.

Pas une partie de pêche

Peu de gens savent cependant que le succès de cette commission reposait sur le travail de plusieurs enquêteurs de la SQ dans le cadre de l'opération Raymond. Cette opération avait permis aux enquêteurs du groupe de «sécurité de l'État» d'accumuler plus de 600 heures d'écoute électronique sur les faits et gestes des mafieux de la construction et sur les connivences qui les liaient aux plus hautes sphères de l'État, jusqu'au cabinet du premier ministre. Ils avaient même mis sur écoute certains patrons de la SQ qui informaient le gouvernement du déroulement des enquêtes, ce qui a valu à des enquêteurs émérites d'être affectés, après la commission, à rien de moins que l'escouade anti-émeute... Ces derniers avaient entreposé certaines bandes incriminant leurs patrons dans un coffre-fort aux États-Unis!

Mais ces bandes sonores, ainsi que tous les dossiers de renseignements qui les complétaient ont permis à la commission de commencer ses travaux en comptant sur un trésor de guerre incomparable. Enquêteurs, commissaires et procureurs étaient unanimes: il aurait fallu plusieurs années à une autre commission pour aller aussi en profondeur et faire passer autant de gens aux aveux si elle n'avait pas pu compter, au départ, sur des années de travail policier.

La commission, ses procureurs et les enquêteurs ont repris toute l'opération Raymond et comblé dans les six mois qui ont précédé les audiences les lacunes identifiées entre les différents volets et les ajouts qu'exigeait le mandat spécifique de la commission. Mais ils n'allaient pas «à la pêche» comme d'autres commissions du genre, dont la commission Doyon sur le premier programme de petites centrales privées lancé par Hydro-Québec. Cette commission a pu confirmer à quel point le ministère de l'Environnement s'était «effondré» devant les promoteurs des petites centrales privées. Mais elle a sorti peu de choses sur le magouillage et les jeux d'influence qui ont marqué ce dossier parce que cette commission a démarré en n'ayant rien d'autre à se mettre sous la dent que des allégations — souvent amplifiées par des médias sans autre preuve — dont la plupart se sont avérées sans fondement ou impossibles à vérifier après coup. Tout le contraire de ce dont avait hérité la commission Cliche.

Le huis clos

Les trois commissaires, Cliche, Mulroney et Chevrette, ont par ailleurs utilisé systématiquement les audiences à huis clos pour «vider le sac» des témoins importants alors que ces derniers ignoraient ce que les autres avaient pu avouer ou ce que la commission avait en preuve. Quand en audiences publiques, les témoins perdaient la mémoire, le juge ressortait leurs déclarations à huis clos sous serment et leur rappelait leurs obligations de cohérence...

Coincés sous serment, les témoins se faisaient souvent expliquer avec douceur par le juge Cliche les conséquences d'un parjure avant qu'ils ne commencent leur témoignage, ce qui en a fait suer plusieurs et les a souvent incités à passer aux aveux, surtout qu'ils pouvaient voir du coin de l'oeil un magnétophone allumé, déjà monté d'un ruban prêt à débiter ses secrets. Parfois il s'agissait d'une bande vierge, mais quand on ne le sait pas...

D'autres commissions d'enquête n'ont pas voulu coincer aussi radicalement les «fraudeurs, escrocs et canailles», comme les décrit le juge Cliche dans son rapport au premier ministre. Il n'avait aucun remords à «secouer jusqu'à ce que la vérité tombe du sac» ces témoins récalcitrants, nous confiait-il un jour. Ce magistrat doublé d'un Beauceron était de ceux pour qui le devoir d'informer le public primait le risque d'écraser quelques orteils au passage.

Un ancien recherchiste de la commission se disait convaincu au cours des derniers jours que «si Québec voulait présentement éviter une enquête en profondeur pour ne pas écorcher certaines mairies alliées, il n'avait qu'à déclencher immédiatement une commission, ce qui l'obligera à aller à la pêche faute de compter sur un dossier déjà bien documenté, ce qui l'acculera à peu de résultats. L'opposition et les médias, autant à Québec qu'à Montréal, se jouent présentement un sale tour en demandant une enquête publique immédiate. Mais ce serait autre chose si Québec créait une commission d'enquête quasi permanente, comme la Commission d'enquête sur le crime organisé (CECO) dont le mandat ne se termine pas avant un an ou deux. Mais on n'aura pas ce courage-là à Québec parce que trop d'alliés politiques seraient menacés.»

Les travaux de la commission Cliche indiquent, tout comme ceux de la commission Gomery, que c'est l'examen en public d'un système avec ses volets carrément illégaux, mais aussi avec ses volets immoraux ou irréguliers, qui constituent l'arme ultime pour paralyser des pratiques contraires à l'intérêt public. La police ne démontre en effet devant les tribunaux que les aspects criminels de ses enquêtes, alors que tout ce qui est irrégulier, immoral ou contraire à l'intérêt public fait aussi partie des piliers des systèmes mafieux. Le travail des enquêteurs est d'ailleurs souvent riche en trouvailles de cette nature, même si cette partie n'aboutit à peu près jamais devant les tribunaux, pas plus d'ailleurs que bien des actes carrément illégaux, dont la mécanique échappe au public si les accusés évitent un procès par des aveux.

Le juge Cliche, lui, croyait dur comme fer que le feu des projecteurs sur l'ensemble de leurs pratiques est le seul enfer où les canailles et les escrocs brûlent pour vrai. Mais encore faut-il une bonne réserve de bois pour hausser la température de la marmite au point d'ébullition des aveux.






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