L'esprit des lois
La cohabitation entre politiciens et journalistes, qui se côtoient quotidiennement sur la colline parlementaire, est toujours assez délicate.
Malgré quelques heurts spectaculaires dans le passé, ils ont cependant intérêt à ce que leurs rapports soient les plus harmonieux possible, la meilleure façon de s'en assurer étant que les uns respectent le rôle et le territoire des autres.
Il peut néanmoins arriver qu'un événement hors de l'ordinaire, par exemple un conflit de travail, vienne perturber ce modus vivendi, surtout si l'Assemblée nationale s'y trouve mêlée, même involontairement.
Mardi matin, les membres de la Tribune de la presse ont adopté une modification de ses statuts qui prévoit suspendre l'émission de toute nouvelle accréditation permanente aux représentants d'un conglomérat affecté par une grève ou un lockout.
Or un cadre et une journaliste du Journal de Québec ont déposé récemment une demande qui permettrait à Quebecor d'ouvrir à la Tribune de la presse un nouveau bureau rattaché à sa filiale Sun Media. Par l'entremise de l'agence de presse interne de Quebecor (QMI), leurs textes alimenteraient les diverses publications du groupe, au premier chef Le Journal de Montréal.
Malgré le goût de Quebecor pour les méthodes musclées, il serait assez étonnant que des poursuites judiciaires soient intentées contre les journalistes de Radio-Canada, du Devoir, du Globe and Mail, de CTV, de CBC, sans parler de celui de TVA (qui n'a cependant pas participé aux délibérations) et de ruefrontenac.com, le site Internet exploité par les «lockoutés» du Journal de Montréal, qui siègent au conseil d'administration de la Tribune.
***
Sans préciser les intentions de Quebecor, la vice-présidente aux affaires publiques, Isabelle Dessureault, a plutôt entrepris d'attaquer la crédibilité de la Tribune en déclarant qu'elle regroupe des journalistes «qui décident entre eux», sans représentant de la direction des médias ou du public.
Pour tenter de contourner l'obstacle, Quebecor pourrait toujours refiler la patate chaude au président de l'Assemblée nationale, qui détient le pouvoir légal d'accréditer les journalistes autorisés à couvrir sur place les débats parlementaires, sur recommandation de la Tribune.
Depuis la reconnaissance officielle de la «Galerie de la presse» par l'Assemblée législative, en 1871, le pouvoir politique lui a cependant toujours laissé le soin de déterminer qui pouvait en faire partie, de manière à éviter tout conflit d'intérêts dans le choix des journalistes.
Dans son Histoire de la Tribune de la presse à Québec, 1871-1959, Jocelyn Saint-Pierre cite le journal Le Canadien, qui rapportait le 13 novembre 1871 que «la galerie des journalistes a été constamment visitée par des étrangers qui prenaient les pupitres des membres de la Presse, ou qui se donnaient pour les représentants de journaux depuis longtemps trépassés». Dans les circonstances actuelles, l'allusion aux «étrangers qui prenaient les pupitres des membres de la Presse» ne manque pas de piquant.
L'Assemblée nationale a déjà été mêlée malgré elle à un conflit de travail, à l'occasion de la grève des journalistes du Soleil en 1992. Comme au Journal de Montréal, la direction du Soleil avait décidé de poursuivre la publication du journal, notamment en utilisant l'abondante documentation qui est acheminée quotidiennement à la Tribune la presse et qui était maintenant livrée directement au Soleil.
Le syndicat avait alerté le président Jean-Pierre Saintonge, faisant valoir que l'Assemblée nationale intervenait indirectement dans le conflit en avantageant une des parties. Il s'était rendu à cet argument et la livraison des documents avait cessé.
***
Dans un contexte normal, la Tribune de la presse pourrait difficilement rejeter la demande d'accréditation de Quebecor, malgré l'inquiétude que le phénomène de la concentration de la presse peut inspirer à la profession journalistique,
Dans les circonstances actuelles, il est cependant évident que l'ouverture d'un nouveau bureau politique à l'Assemblée nationale, comme à la Chambre des communes, aurait pour effet de remplacer des journalistes en lockout.
Cela créerait inévitablement de sérieuses tensions. Déjà, durant le conflit au Journal de Québec, les journalistes avaient refusé de couvrir une conférence de presse de la ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, si la représentante de l'agence Canoë, autre émanation de Quebecor, ne quittait pas les lieux. On imagine le climat sur la colline parlementaire si la menace de boycottage devenait la règle.
Mardi, un juge de la Cour supérieure a renversé la décision de la Commission des relations de travail selon laquelle Le Journal de Québec avait eu recours à des briseurs de grève, sous prétexte qu'ils n'oeuvraient pas à l'intérieur de l'établissement «physique» du journal.
La loi antibriseurs ayant été adoptée avant la naissance d'Internet, le juge Marc Saint-Pierre a choisi de s'en tenir à la lettre de la loi, mais on peut penser que l'Assemblée nationale et son président tiendraient également compte de l'esprit qui animait le législateur à l'époque.
De toute manière, dans une cause impliquant la législature du Nouveau-Brunswick, la Cour suprême a déjà statué qu'un règlement de régie interne d'une Assemblée législative ne peut être contesté devant les tribunaux. À suivre.
***
mdavid@ledevoir.com
Malgré quelques heurts spectaculaires dans le passé, ils ont cependant intérêt à ce que leurs rapports soient les plus harmonieux possible, la meilleure façon de s'en assurer étant que les uns respectent le rôle et le territoire des autres.
Il peut néanmoins arriver qu'un événement hors de l'ordinaire, par exemple un conflit de travail, vienne perturber ce modus vivendi, surtout si l'Assemblée nationale s'y trouve mêlée, même involontairement.
Mardi matin, les membres de la Tribune de la presse ont adopté une modification de ses statuts qui prévoit suspendre l'émission de toute nouvelle accréditation permanente aux représentants d'un conglomérat affecté par une grève ou un lockout.
Or un cadre et une journaliste du Journal de Québec ont déposé récemment une demande qui permettrait à Quebecor d'ouvrir à la Tribune de la presse un nouveau bureau rattaché à sa filiale Sun Media. Par l'entremise de l'agence de presse interne de Quebecor (QMI), leurs textes alimenteraient les diverses publications du groupe, au premier chef Le Journal de Montréal.
Malgré le goût de Quebecor pour les méthodes musclées, il serait assez étonnant que des poursuites judiciaires soient intentées contre les journalistes de Radio-Canada, du Devoir, du Globe and Mail, de CTV, de CBC, sans parler de celui de TVA (qui n'a cependant pas participé aux délibérations) et de ruefrontenac.com, le site Internet exploité par les «lockoutés» du Journal de Montréal, qui siègent au conseil d'administration de la Tribune.
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Sans préciser les intentions de Quebecor, la vice-présidente aux affaires publiques, Isabelle Dessureault, a plutôt entrepris d'attaquer la crédibilité de la Tribune en déclarant qu'elle regroupe des journalistes «qui décident entre eux», sans représentant de la direction des médias ou du public.
Pour tenter de contourner l'obstacle, Quebecor pourrait toujours refiler la patate chaude au président de l'Assemblée nationale, qui détient le pouvoir légal d'accréditer les journalistes autorisés à couvrir sur place les débats parlementaires, sur recommandation de la Tribune.
Depuis la reconnaissance officielle de la «Galerie de la presse» par l'Assemblée législative, en 1871, le pouvoir politique lui a cependant toujours laissé le soin de déterminer qui pouvait en faire partie, de manière à éviter tout conflit d'intérêts dans le choix des journalistes.
Dans son Histoire de la Tribune de la presse à Québec, 1871-1959, Jocelyn Saint-Pierre cite le journal Le Canadien, qui rapportait le 13 novembre 1871 que «la galerie des journalistes a été constamment visitée par des étrangers qui prenaient les pupitres des membres de la Presse, ou qui se donnaient pour les représentants de journaux depuis longtemps trépassés». Dans les circonstances actuelles, l'allusion aux «étrangers qui prenaient les pupitres des membres de la Presse» ne manque pas de piquant.
L'Assemblée nationale a déjà été mêlée malgré elle à un conflit de travail, à l'occasion de la grève des journalistes du Soleil en 1992. Comme au Journal de Montréal, la direction du Soleil avait décidé de poursuivre la publication du journal, notamment en utilisant l'abondante documentation qui est acheminée quotidiennement à la Tribune la presse et qui était maintenant livrée directement au Soleil.
Le syndicat avait alerté le président Jean-Pierre Saintonge, faisant valoir que l'Assemblée nationale intervenait indirectement dans le conflit en avantageant une des parties. Il s'était rendu à cet argument et la livraison des documents avait cessé.
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Dans un contexte normal, la Tribune de la presse pourrait difficilement rejeter la demande d'accréditation de Quebecor, malgré l'inquiétude que le phénomène de la concentration de la presse peut inspirer à la profession journalistique,
Dans les circonstances actuelles, il est cependant évident que l'ouverture d'un nouveau bureau politique à l'Assemblée nationale, comme à la Chambre des communes, aurait pour effet de remplacer des journalistes en lockout.
Cela créerait inévitablement de sérieuses tensions. Déjà, durant le conflit au Journal de Québec, les journalistes avaient refusé de couvrir une conférence de presse de la ministre de l'Éducation, Michelle Courchesne, si la représentante de l'agence Canoë, autre émanation de Quebecor, ne quittait pas les lieux. On imagine le climat sur la colline parlementaire si la menace de boycottage devenait la règle.
Mardi, un juge de la Cour supérieure a renversé la décision de la Commission des relations de travail selon laquelle Le Journal de Québec avait eu recours à des briseurs de grève, sous prétexte qu'ils n'oeuvraient pas à l'intérieur de l'établissement «physique» du journal.
La loi antibriseurs ayant été adoptée avant la naissance d'Internet, le juge Marc Saint-Pierre a choisi de s'en tenir à la lettre de la loi, mais on peut penser que l'Assemblée nationale et son président tiendraient également compte de l'esprit qui animait le législateur à l'époque.
De toute manière, dans une cause impliquant la législature du Nouveau-Brunswick, la Cour suprême a déjà statué qu'un règlement de régie interne d'une Assemblée législative ne peut être contesté devant les tribunaux. À suivre.
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mdavid@ledevoir.com
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