150 ans de relations avec la France
Après la Conquête, il aura fallu un siècle avant que le Québec renoue des relations diplomatiques avec la France. Une relation tout en nuances qui marche sur des oeufs depuis 150 ans.
L'histoire a de ces coïncidences! Alors que l'on commémore les 250 ans de la défaite des plaines d'Abraham, le consulat général de France, lui, fête ses 150 ans dans la capitale québécoise. Après un siècle d'interruption, c'est en effet en 1859 que la France ouvrait à Québec un premier consulat qui fut vite élevé au rang de consulat général. La coïncidence des anniversaires n'est pas innocente, car la reprise des relations diplomatiques entre le Québec et la France inaugurait une relation tout en nuances qui marchera sur des oeufs jusqu'au célèbre «Vive le Québec libre!» du général de Gaulle. Et même après!
En réalité, c'est le 13 juillet 1755 que le véritable dégel se produit alors que La Capricieuse reçoit un accueil triomphal à Québec. L'arrivée du premier navire militaire français depuis près d'un siècle marque la reprise des contacts diplomatiques avec la France à une époque où, à l'occasion de la guerre de Crimée, les relations entre Paris et Londres sont enfin au beau fixe. Même s'il est censé se limiter à une mission commerciale, le commandant de la corvette, Paul-Henry de Belvèze, reçoit un accueil triomphal. Partout, on se presse sur son passage. Pour le peuple en liesse, la France est de retour. Le commandant est invité partout et rencontre les leaders nationalistes canadiens de l'époque, comme Octave Crémazie et François-Xavier Garneau.
Des braises
encore chaudes
«Dès 1958, le quai d'Orsay freine ces initiatives, explique l'historien français Jacques Portes qui enseigne à l'Université Paris 8. Paris craint les dérapages dans l'opinion publique québécoise. Il ne faut surtout pas raviver des braises qu'on risque de ne plus pouvoir éteindre par la suite.»
Selon l'historien, la «jurisprudence Belvèze» marquera pendant plus d'un siècle la diplomatie tout en nuances de la France au Canada. Jusqu'au célèbre «Vive le Québec libre!» du général de Gaulle en 1967. De 1855 à 1859, ce n'est pas Londres qui repousse la création d'un consulat, au contraire, mais Paris. Les trois premiers consuls seront d'ailleurs choisis en fonction de leur bonne connaissance des institutions britanniques.
Mais, toutes ces précautions diplomatiques n'empêchent pas certains incidents de se produire. Un premier survient alors que le consul Charles-Henri-Philippe Gauldrée-Boileau adresse directement une lettre privée au secrétaire provincial du Bas-Canada, Joseph Alleyn, sans passer par le quai d'Orsay et par Londres. Il est vite rabroué. Un second survient lorsqu'on refuse au consul l'autorisation d'inaugurer un monument sur les plaines d'Abraham à l'invitation de la Société Saint-Jean-Baptiste.
Pas de vagues
«Dès le début, il y a un hiatus, dit Portes. Pour les Britanniques, le consul est un simple représentant commercial. Pour les Canadiens français, c'est un véritable ambassadeur de la France. Les consuls sont pris entre l'arbre et l'écorce, ils feront tout pour ne pas susciter d'émotions embarrassantes.»
L'indépendance du Canada ne change rien à l'affaire. Même après l'établissement de relations diplomatiques directes entre le Canada et la France, en 1918, les consuls français continuent à naviguer entre deux eaux. «Les consuls se tiennent à l'écart des polémiques entourant les minorités francophones hors Québec, dit l'historien Samy Mesli. Ils ne s'affichent pas avec les leaders nationalistes. La France prend garde de nommer des consuls hostiles aux thèses nationalistes et favorables à l'unité du Canada. "Pas de vagues!", tel est le mot d'ordre.» Dans les années 1930, le consul René-Antoine Turck ira jusqu'à dénoncer publiquement le leader nationaliste de droite Adrien Arcand et son journal Le Patriote.
Mais, il n'y a pas qu'à propos de la question nationale que les diplomates français marchent sur des oeufs. Vers 1905, lorsque la France devient laïque et proclame la séparation de l'Église et de l'État, les élites catholiques canadiennes-françaises ne manquent pas de réagir. Elles expriment même ouvertement leur antipathie à l'égard d'un consul franc-maçon qui tentera de se faire oublier comme il peut.
Une quasi-ambassade
Depuis les années 1960, loin de diminuer, les chassés-croisés diplomatiques entre Paris, Québec et Ottawa se sont multipliés. La première entente bilatérale France-Québec est signée en 1965. Elle est aussitôt suivie par d'autres.
Il faudra attendre 1967 et le «Vive le Québec libre!» du général de Gaulle pour que la France établisse des relations diplomatiques directes avec le Québec et que son consulat général à Québec ne soit plus soumis à l'autorité de l'ambassade de France à Ottawa. Le consulat général de France à Québec possède en effet un statut unique puisqu'il communique directement avec le gouvernement québécois sans passer par Ottawa. De même, il adresse ses missives directement au quai d'Orsay dans que leur contenu soit d'abord soumis à l'ambassade de France à Ottawa. Ce statut ne se compare qu'au consulat français de Jérusalem, lui-même indépendant de l'ambassade française de Tel-Aviv. De même, à Paris, la Délégation générale du Québec peut elle aussi communiquer directement avec le gouvernement français sans passer par Ottawa.
Immédiatement après la visite de Charles de Gaulle, un nouveau consul général de France avait été nommé à Québec, Pierre de Menthon. Son rôle était clair, explique Samy Mesli, il consistait à faire du consulat général un «consulat privilégié» ou une «sorte d'ambassade», pour reprendre les expressions de Pierre de Menthon. Dès cette époque, le consulat se donne des services de recherche que l'on ne trouve normalement que dans une ambassade. Même la coutellerie et le service de table du consulat sont ceux que l'on trouve normalement dans une ambassade, pas dans un consulat.
Dominique de Combles de Nayves a été consul général de France à Québec pendant la période particulièrement agitée du référendum de 1995. Selon lui, les relations diplomatiques entre la France et le Québec sont marquées par une caractéristique essentielle qui n'est pas près de disparaître: «Quand on est consul général, on sait que l'on marche toujours sur une glace très très mince!»
Cent cinquante ans plus tard, la «jurisprudence Belvèze» est toujours en vigueur.
***
Collaborateur du Devoir à Paris
En réalité, c'est le 13 juillet 1755 que le véritable dégel se produit alors que La Capricieuse reçoit un accueil triomphal à Québec. L'arrivée du premier navire militaire français depuis près d'un siècle marque la reprise des contacts diplomatiques avec la France à une époque où, à l'occasion de la guerre de Crimée, les relations entre Paris et Londres sont enfin au beau fixe. Même s'il est censé se limiter à une mission commerciale, le commandant de la corvette, Paul-Henry de Belvèze, reçoit un accueil triomphal. Partout, on se presse sur son passage. Pour le peuple en liesse, la France est de retour. Le commandant est invité partout et rencontre les leaders nationalistes canadiens de l'époque, comme Octave Crémazie et François-Xavier Garneau.
Des braises
encore chaudes
«Dès 1958, le quai d'Orsay freine ces initiatives, explique l'historien français Jacques Portes qui enseigne à l'Université Paris 8. Paris craint les dérapages dans l'opinion publique québécoise. Il ne faut surtout pas raviver des braises qu'on risque de ne plus pouvoir éteindre par la suite.»
Selon l'historien, la «jurisprudence Belvèze» marquera pendant plus d'un siècle la diplomatie tout en nuances de la France au Canada. Jusqu'au célèbre «Vive le Québec libre!» du général de Gaulle en 1967. De 1855 à 1859, ce n'est pas Londres qui repousse la création d'un consulat, au contraire, mais Paris. Les trois premiers consuls seront d'ailleurs choisis en fonction de leur bonne connaissance des institutions britanniques.
Mais, toutes ces précautions diplomatiques n'empêchent pas certains incidents de se produire. Un premier survient alors que le consul Charles-Henri-Philippe Gauldrée-Boileau adresse directement une lettre privée au secrétaire provincial du Bas-Canada, Joseph Alleyn, sans passer par le quai d'Orsay et par Londres. Il est vite rabroué. Un second survient lorsqu'on refuse au consul l'autorisation d'inaugurer un monument sur les plaines d'Abraham à l'invitation de la Société Saint-Jean-Baptiste.
Pas de vagues
«Dès le début, il y a un hiatus, dit Portes. Pour les Britanniques, le consul est un simple représentant commercial. Pour les Canadiens français, c'est un véritable ambassadeur de la France. Les consuls sont pris entre l'arbre et l'écorce, ils feront tout pour ne pas susciter d'émotions embarrassantes.»
L'indépendance du Canada ne change rien à l'affaire. Même après l'établissement de relations diplomatiques directes entre le Canada et la France, en 1918, les consuls français continuent à naviguer entre deux eaux. «Les consuls se tiennent à l'écart des polémiques entourant les minorités francophones hors Québec, dit l'historien Samy Mesli. Ils ne s'affichent pas avec les leaders nationalistes. La France prend garde de nommer des consuls hostiles aux thèses nationalistes et favorables à l'unité du Canada. "Pas de vagues!", tel est le mot d'ordre.» Dans les années 1930, le consul René-Antoine Turck ira jusqu'à dénoncer publiquement le leader nationaliste de droite Adrien Arcand et son journal Le Patriote.
Mais, il n'y a pas qu'à propos de la question nationale que les diplomates français marchent sur des oeufs. Vers 1905, lorsque la France devient laïque et proclame la séparation de l'Église et de l'État, les élites catholiques canadiennes-françaises ne manquent pas de réagir. Elles expriment même ouvertement leur antipathie à l'égard d'un consul franc-maçon qui tentera de se faire oublier comme il peut.
Une quasi-ambassade
Depuis les années 1960, loin de diminuer, les chassés-croisés diplomatiques entre Paris, Québec et Ottawa se sont multipliés. La première entente bilatérale France-Québec est signée en 1965. Elle est aussitôt suivie par d'autres.
Il faudra attendre 1967 et le «Vive le Québec libre!» du général de Gaulle pour que la France établisse des relations diplomatiques directes avec le Québec et que son consulat général à Québec ne soit plus soumis à l'autorité de l'ambassade de France à Ottawa. Le consulat général de France à Québec possède en effet un statut unique puisqu'il communique directement avec le gouvernement québécois sans passer par Ottawa. De même, il adresse ses missives directement au quai d'Orsay dans que leur contenu soit d'abord soumis à l'ambassade de France à Ottawa. Ce statut ne se compare qu'au consulat français de Jérusalem, lui-même indépendant de l'ambassade française de Tel-Aviv. De même, à Paris, la Délégation générale du Québec peut elle aussi communiquer directement avec le gouvernement français sans passer par Ottawa.
Immédiatement après la visite de Charles de Gaulle, un nouveau consul général de France avait été nommé à Québec, Pierre de Menthon. Son rôle était clair, explique Samy Mesli, il consistait à faire du consulat général un «consulat privilégié» ou une «sorte d'ambassade», pour reprendre les expressions de Pierre de Menthon. Dès cette époque, le consulat se donne des services de recherche que l'on ne trouve normalement que dans une ambassade. Même la coutellerie et le service de table du consulat sont ceux que l'on trouve normalement dans une ambassade, pas dans un consulat.
Dominique de Combles de Nayves a été consul général de France à Québec pendant la période particulièrement agitée du référendum de 1995. Selon lui, les relations diplomatiques entre la France et le Québec sont marquées par une caractéristique essentielle qui n'est pas près de disparaître: «Quand on est consul général, on sait que l'on marche toujours sur une glace très très mince!»
Cent cinquante ans plus tard, la «jurisprudence Belvèze» est toujours en vigueur.
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Collaborateur du Devoir à Paris
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