Un désaveu
23 avril 2003
Québec
L'un des traits marquants des élections du 14 avril dernier est la chute de la participation électorale, en particulier chez les sympathisants du Parti québécois. Le PQ a perdu l'appui de 475 000 personnes qui avaient voté pour lui en 1998 sans que celles-ci ne se reportent sur le Parti libéral. La majorité d'entre elles a tout simplement boudé le scrutin.
Comment expliquer ce désaveu? Les motifs ne sont pas à mettre au compte de la campagne électorale elle-même. Le lâchage avait commencé bien avant. Ce n'est qu'en prenant acte des raisons plus profondes de cette désertion que le PQ sera en mesure d'assurer sa relance. Il ne suffira pas que les 45 élus péquistes forment une opposition rigoureuse, imaginative et pugnace pour que ce parti retrouve la faveur de son électorat naturel.
Outre l'usure du pouvoir qui a fait son oeuvre, y compris chez ses propres alliés, trois mouvements se sont conjugués pour conduire des milliers de partisans à s'éloigner du Parti québécois: la banalisation du parti comme organisation, la rupture avec les mouvements sociaux et l'hésitation autour du projet de souveraineté.
Lorsque Bernard Landry en a pris la direction, en mars 2001, le PQ n'était plus que l'ombre de lui-même. Le membership était à la baisse. Les conseils nationaux ne donnaient plus guère l'occasion de débats passionnés sur l'avenir du Québec ou sur la gouverne de l'État. Le PQ aurait alors eu la possibilité de se renouveler avec une course au leadership qui n'a pas eu lieu. Par la suite, c'est allé de mal en pis. Le nouveau directeur du parti, Raymond Bréard, a démissionné quelques mois plus tard après avoir défrayé la manchette. Décapité et dépité, le parti n'était plus le laboratoire d'idées et de réformes qu'il fut jadis et son organisation était chancelante. Le 14 avril, une bonne dizaine de circonscriptions ont été perdues là où des députés chevronnés avaient pris leur retraite. La relève de la garde n'avait pas été convenablement préparée.
Le premier défi des péquistes est donc de redonner une vie au parti comme organisation. Le PQ a toujours dû ses succès à une forte participation. Au fil des dernières années, il est devenu un parti comme les autres, de tendance oligarchique, très tourné vers le pouvoir.
Le but d'un parti politique est de conquérir le pouvoir. Mais le PQ a un sens uniquement s'il dépasse cette volonté minimale. Il est le fiduciaire d'un projet de société. Son objectif ultime est plus exigeant. Il requiert un effort d'animation et d'éducation civique négligé au cours des dernières années. Le parti doit promouvoir la participation des citoyens et être lui-même un exemple de mobilisation.
Or, après le référendum de 1995, le Parti québécois s'est éloigné des mouvements sociaux sur lesquels il s'était historiquement appuyé. Depuis 1976, le PQ est le parti des réformes et de l'innovation sociale au Québec, un rôle qu'avait joué le Parti libéral dans les années 60 et pendant la première moitié de la décennie 70.
Après les sommets socioéconomiques de 1996, le gouvernement Bouchard a poursuivi sur cette lancée mais de façon modérée, avec des programmes comme ceux des garderies et de l'économie sociale. Pour le reste, il est resté prudent, mettant sur pied de nombreuses commissions d'étude qui n'ont que rarement mené à des gestes concrets, y compris sur la question cruciale de la langue. Le gouvernement du PQ est devenu plus conventionnel, plus gestionnaire, obsédé par l'équilibre budgétaire et par l'économie.
Doucement, il a perdu le contact avec les courants sociaux qui, autrefois, nourrissaient son imagination et lui fournissaient des penseurs et des militants. Richard Desjardins a parlé de mauvaise gestion de la forêt, il a été éconduit et stigmatisé comme un poète et un rêveur. Françoise David a mobilisé des milliers de femmes du Québec contre la pauvreté, on lui a consenti une hausse de 10 ¢ du salaire minimum. Des ruraux ont voulu rompre avec la logique industrielle de l'Union des producteurs agricoles, ils ont été dénigrés par le ministre. Le libre-échange ne faisait plus l'unanimité, il a fallu attendre un repentir de Jacques Parizeau pour que l'État québécois finisse par entendre le discours des altermondialistes. Le conflit avec les infirmières en 1999 a eu son effet.
Sur le terrain de la gestion, coupé des mouvements qui l'avaient historiquement porté, le PQ est devenu un parti comme les autres. Il est devenu un parti d'alternance. Devant un trio de partis gestionnaires, les électeurs du Québec se sont comportés comme dans les autres démocraties où le taux de participation est à la baisse: ils se sont massivement abstenus d'aller voter. Le second défi du PQ est de renouer avec les mouvements sociaux qui traversent la société et la transforment.
Enfin, si le PQ porte un projet, c'est bien celui de la souveraineté du Québec. À ce sujet, les dernières années ont été marquées par les atermoiements. Le PQ a été incapable de se remettre de la défaite serrée de 1995, de sorte qu'au lieu d'être le thème mobilisateur qu'elle aurait dû être, la souveraineté, qui est plus populaire que le parti, est devenue un boulet, une patate chaude difficile à «gérer». Le chapitre du programme électoral à ce sujet n'a été arrêté que quelques jours avant le début de la campagne en lui adjoignant une référence à une éventuelle union confédérale qui n'avait fait l'objet d'aucun débat sérieux au sein du mouvement souverainiste.
La réconciliation avec la souveraineté — et la reformulation de ce projet en dehors de l'axe canadien — est la troisième condition d'un renouveau du Parti québécois. Nous y reviendrons lundi prochain.
vennem@fides.qc.ca
Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
Comment expliquer ce désaveu? Les motifs ne sont pas à mettre au compte de la campagne électorale elle-même. Le lâchage avait commencé bien avant. Ce n'est qu'en prenant acte des raisons plus profondes de cette désertion que le PQ sera en mesure d'assurer sa relance. Il ne suffira pas que les 45 élus péquistes forment une opposition rigoureuse, imaginative et pugnace pour que ce parti retrouve la faveur de son électorat naturel.
Outre l'usure du pouvoir qui a fait son oeuvre, y compris chez ses propres alliés, trois mouvements se sont conjugués pour conduire des milliers de partisans à s'éloigner du Parti québécois: la banalisation du parti comme organisation, la rupture avec les mouvements sociaux et l'hésitation autour du projet de souveraineté.
Lorsque Bernard Landry en a pris la direction, en mars 2001, le PQ n'était plus que l'ombre de lui-même. Le membership était à la baisse. Les conseils nationaux ne donnaient plus guère l'occasion de débats passionnés sur l'avenir du Québec ou sur la gouverne de l'État. Le PQ aurait alors eu la possibilité de se renouveler avec une course au leadership qui n'a pas eu lieu. Par la suite, c'est allé de mal en pis. Le nouveau directeur du parti, Raymond Bréard, a démissionné quelques mois plus tard après avoir défrayé la manchette. Décapité et dépité, le parti n'était plus le laboratoire d'idées et de réformes qu'il fut jadis et son organisation était chancelante. Le 14 avril, une bonne dizaine de circonscriptions ont été perdues là où des députés chevronnés avaient pris leur retraite. La relève de la garde n'avait pas été convenablement préparée.
Le premier défi des péquistes est donc de redonner une vie au parti comme organisation. Le PQ a toujours dû ses succès à une forte participation. Au fil des dernières années, il est devenu un parti comme les autres, de tendance oligarchique, très tourné vers le pouvoir.
Le but d'un parti politique est de conquérir le pouvoir. Mais le PQ a un sens uniquement s'il dépasse cette volonté minimale. Il est le fiduciaire d'un projet de société. Son objectif ultime est plus exigeant. Il requiert un effort d'animation et d'éducation civique négligé au cours des dernières années. Le parti doit promouvoir la participation des citoyens et être lui-même un exemple de mobilisation.
Or, après le référendum de 1995, le Parti québécois s'est éloigné des mouvements sociaux sur lesquels il s'était historiquement appuyé. Depuis 1976, le PQ est le parti des réformes et de l'innovation sociale au Québec, un rôle qu'avait joué le Parti libéral dans les années 60 et pendant la première moitié de la décennie 70.
Après les sommets socioéconomiques de 1996, le gouvernement Bouchard a poursuivi sur cette lancée mais de façon modérée, avec des programmes comme ceux des garderies et de l'économie sociale. Pour le reste, il est resté prudent, mettant sur pied de nombreuses commissions d'étude qui n'ont que rarement mené à des gestes concrets, y compris sur la question cruciale de la langue. Le gouvernement du PQ est devenu plus conventionnel, plus gestionnaire, obsédé par l'équilibre budgétaire et par l'économie.
Doucement, il a perdu le contact avec les courants sociaux qui, autrefois, nourrissaient son imagination et lui fournissaient des penseurs et des militants. Richard Desjardins a parlé de mauvaise gestion de la forêt, il a été éconduit et stigmatisé comme un poète et un rêveur. Françoise David a mobilisé des milliers de femmes du Québec contre la pauvreté, on lui a consenti une hausse de 10 ¢ du salaire minimum. Des ruraux ont voulu rompre avec la logique industrielle de l'Union des producteurs agricoles, ils ont été dénigrés par le ministre. Le libre-échange ne faisait plus l'unanimité, il a fallu attendre un repentir de Jacques Parizeau pour que l'État québécois finisse par entendre le discours des altermondialistes. Le conflit avec les infirmières en 1999 a eu son effet.
Sur le terrain de la gestion, coupé des mouvements qui l'avaient historiquement porté, le PQ est devenu un parti comme les autres. Il est devenu un parti d'alternance. Devant un trio de partis gestionnaires, les électeurs du Québec se sont comportés comme dans les autres démocraties où le taux de participation est à la baisse: ils se sont massivement abstenus d'aller voter. Le second défi du PQ est de renouer avec les mouvements sociaux qui traversent la société et la transforment.
Enfin, si le PQ porte un projet, c'est bien celui de la souveraineté du Québec. À ce sujet, les dernières années ont été marquées par les atermoiements. Le PQ a été incapable de se remettre de la défaite serrée de 1995, de sorte qu'au lieu d'être le thème mobilisateur qu'elle aurait dû être, la souveraineté, qui est plus populaire que le parti, est devenue un boulet, une patate chaude difficile à «gérer». Le chapitre du programme électoral à ce sujet n'a été arrêté que quelques jours avant le début de la campagne en lui adjoignant une référence à une éventuelle union confédérale qui n'avait fait l'objet d'aucun débat sérieux au sein du mouvement souverainiste.
La réconciliation avec la souveraineté — et la reformulation de ce projet en dehors de l'axe canadien — est la troisième condition d'un renouveau du Parti québécois. Nous y reviendrons lundi prochain.
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Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides.
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