FIER: le choc de deux méthodes
Le programme FIER (Fonds d'intervention économique régionale), dans lequel le gouvernement Charest est empêtré, a créé une collision entre deux mondes, deux cultures de gouvernance incompatibles. D'un côté, les entrepreneurs, qui sont guidés par le profit et qui se font confiance, et de l'autre, l'État, qui demande des comptes et qui ne tolère pas les conflits d'intérêts. Si cette espèce de partenariat public-privé a pu contribuer à l'offre de capital de risque dans les grands centres, il est loin d'être clair que sa principale mission — appuyer le développement régional — peut être remplie.
Québec — Depuis une semaine, le ministre des Finances et ministre du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation, Raymond Bachand, est au centre d'une tourmente touchant le réseau des 30 FIER-Régions auxquels le gouvernement a consenti 200 millions. Des apparences de conflits d'intérêts ont surgi relativement au FIER Ville-Marie et au FIER Boréal-02, dirigés par deux sympathisants libéraux, Pietro Perrino et Valier Lapierre. Trois FIER liés à Charles Sirois — les FIER Succès et Cap Diamant, de Québec, et le FIER ID, de Montréal — ont investi dans iPerceptions, une entreprise de Charles Sirois. Six FIER ont fait plus de 50 % de leurs placements en dehors de leur région. Certains FIER ne fonctionnent tout simplement pas. Alors que l'opposition officielle réclame une enquête du vérificateur général du Québec, le ministre a ordonné une enquête interne. Des changements sont à prévoir.
François Gilbert dirige le FIER Succès de Québec. Il est aussi un ami de collège de Charles Sirois. Il a travaillé pendant dix ans pour Gestion Charles Sirois, une société de placement privée. Le FIER Succès compte huit commanditaires, dont Charles Sirois, qui ont investi ensemble 5 millions, et l'État y est allé de 10 millions.
Selon lui, il existe une incompréhension mutuelle entre les gens d'affaires et les politiciens. «Souvent, les gens d'affaires croient malheureusement que les politiciens sont là pour l'argent. Ce n'est pas vrai: on a au Québec des politiciens qui veulent contribuer à la société. De la même façon, c'est comme si les politiciens pensaient que les gens d'affaires étaient sans éthique, sans jugement. Ce n'est pas la réalité», fait valoir François Gilbert.
Il ne voit rien de mal dans le fait que le FIER Succès ait investi dans une entreprise de Charles Sirois. «Mon FIER, c'est mon argent. Avant de faire plaisir à qui que ce soit, je suis là pour faire des profits», affirme-t-il. On lui a proposé sept ou huit fois d'investir dans des entreprises où des commanditaires avaient des intérêts; il n'a accepté qu'une seule fois parce qu'il y voyait un bon placement. «La base de mon raisonnement, c'est de faire de l'argent.»
Quand un commanditaire est actionnaire d'une entreprise dans laquelle un FIER envisage d'investir, la situation est «délicate», reconnaît-il. Il faut s'assurer que les termes de l'investissement sont les mêmes que pour les autres investisseurs. «Sinon, c'est du vol. C'est une question d'éthique, d'honnêteté», dit-il. Selon lui, l'important, c'est que l'intérêt soit déclaré et que les autres commanditaires se sentent parfaitement libres de participer ou non à la ronde d'investissement.
Les règles actuelles qui régissent les FIER stipulent que 50 % de leurs investissements doivent être faits dans leur région assignée. En 2004, quand le gouvernement a voulu mettre sur pied les FIER, il souhaitait que la totalité des sommes d'un FIER soit placée dans sa région désignée. Mais les promoteurs des deux premiers fonds, Le FIER Beauceron et le FIER Cap Diamant, ne voulaient rien savoir. Le négociateur du gouvernement, Lucien Biron, a jeté du lest.
En outre, il est dit aussi que les FIER sont évalués globalement au bout de cinq ans: le commanditaires peuvent racheter la part du gouvernement en lui versant sa mise plus 6 % d'intérêt par an, et ils gardent les profits. S'il y a une perte, elle est partagée en fonction de la mise de chacun: le tiers aux commanditaires et les deux tiers au gouvernement. Trois pour cent de la part du gouvernement couvrent les frais d'administration annuels, soit 300 000 $ pour un FIER de 15 millions, la taille maximale.
Même s'il croit important que les FIER investissent principalement dans leur région respective, François Gilbert juge souhaitable qu'ils puissent investir ailleurs. Les FIER sont parfois spécialisés compte tenu de l'expertise particulière de leurs commanditaires. Dans le cas des trois FIER dans lesquels Charles Sirois a investi, ils s'intéressent aux entreprises technologiques. Le FIER Beauceron, celui de Placide Poulin, se spécialise, lui, dans les entreprises de fabrication.
L'expertise des FIER est aussi à géométrie variable. Le FIER Succès et le FIER Cap Diamant comptent sur un petit nombre de commanditaires, qui ont investi chacun une somme importante — 500 000 ou 600 000 $ — et qui sont très impliqués dans le choix et le suivi des placements. D'autres FIER réunissent un plus grand nombre de commanditaires. Par exemple, le FIER Montmagny-L'Islet regroupe 22 commanditaires qui ont versé ensemble 1,7 million, soit une moyenne de 77 000 $ chacun. Le portrait n'est manifestement pas le même.
Pour Michel Nadeau, directeur général de l'Institut sur la gouvernance des organisations publiques et privées, la formule actuelle des FIER est basée sur une «vision idyllique des régions». Le modèle ne marche pas, ni en Gaspésie, ni dans le Bas-Saint-Laurent, ni sur la Côte-Nord. Il faut se montrer réaliste, plaide-t-il: 60 % de l'activité économique au Québec se déroule Montréal. Les entreprises innovantes en démarrage peuvent aussi se retrouver dans des villes universitaires comme Québec ou Sherbrooke, mais rarement à Maria ou à Chandler. «Quand tu as ratissé une région pendant six mois, tu sais à peu près tout ce qui se trouve dans les garages des entrepreneurs. Il n'y a pas des tonnes de projets qui se mettent à germer autour du lac et de la péninsule», fait-il observer.
Le modèle actuel a tout le moins le mérite de réunir des capitaux en région. Les FIER en région pourraient sélectionner les projets, mais l'expertise en capital de risque devra venir des grands centres, avance Michel Nadeau.
Des changements sont inévitables puisque les FIER, dans leur mouture actuelle, remplissent deux besoins distincts: fournir du capital de risque à des entreprises innovantes qui sont, la plupart du temps, établies dans les grands centres et faire du développement régional.
Québec — Depuis une semaine, le ministre des Finances et ministre du Développement économique, de l'Innovation et de l'Exportation, Raymond Bachand, est au centre d'une tourmente touchant le réseau des 30 FIER-Régions auxquels le gouvernement a consenti 200 millions. Des apparences de conflits d'intérêts ont surgi relativement au FIER Ville-Marie et au FIER Boréal-02, dirigés par deux sympathisants libéraux, Pietro Perrino et Valier Lapierre. Trois FIER liés à Charles Sirois — les FIER Succès et Cap Diamant, de Québec, et le FIER ID, de Montréal — ont investi dans iPerceptions, une entreprise de Charles Sirois. Six FIER ont fait plus de 50 % de leurs placements en dehors de leur région. Certains FIER ne fonctionnent tout simplement pas. Alors que l'opposition officielle réclame une enquête du vérificateur général du Québec, le ministre a ordonné une enquête interne. Des changements sont à prévoir.
François Gilbert dirige le FIER Succès de Québec. Il est aussi un ami de collège de Charles Sirois. Il a travaillé pendant dix ans pour Gestion Charles Sirois, une société de placement privée. Le FIER Succès compte huit commanditaires, dont Charles Sirois, qui ont investi ensemble 5 millions, et l'État y est allé de 10 millions.
Selon lui, il existe une incompréhension mutuelle entre les gens d'affaires et les politiciens. «Souvent, les gens d'affaires croient malheureusement que les politiciens sont là pour l'argent. Ce n'est pas vrai: on a au Québec des politiciens qui veulent contribuer à la société. De la même façon, c'est comme si les politiciens pensaient que les gens d'affaires étaient sans éthique, sans jugement. Ce n'est pas la réalité», fait valoir François Gilbert.
Il ne voit rien de mal dans le fait que le FIER Succès ait investi dans une entreprise de Charles Sirois. «Mon FIER, c'est mon argent. Avant de faire plaisir à qui que ce soit, je suis là pour faire des profits», affirme-t-il. On lui a proposé sept ou huit fois d'investir dans des entreprises où des commanditaires avaient des intérêts; il n'a accepté qu'une seule fois parce qu'il y voyait un bon placement. «La base de mon raisonnement, c'est de faire de l'argent.»
Quand un commanditaire est actionnaire d'une entreprise dans laquelle un FIER envisage d'investir, la situation est «délicate», reconnaît-il. Il faut s'assurer que les termes de l'investissement sont les mêmes que pour les autres investisseurs. «Sinon, c'est du vol. C'est une question d'éthique, d'honnêteté», dit-il. Selon lui, l'important, c'est que l'intérêt soit déclaré et que les autres commanditaires se sentent parfaitement libres de participer ou non à la ronde d'investissement.
Les règles actuelles qui régissent les FIER stipulent que 50 % de leurs investissements doivent être faits dans leur région assignée. En 2004, quand le gouvernement a voulu mettre sur pied les FIER, il souhaitait que la totalité des sommes d'un FIER soit placée dans sa région désignée. Mais les promoteurs des deux premiers fonds, Le FIER Beauceron et le FIER Cap Diamant, ne voulaient rien savoir. Le négociateur du gouvernement, Lucien Biron, a jeté du lest.
En outre, il est dit aussi que les FIER sont évalués globalement au bout de cinq ans: le commanditaires peuvent racheter la part du gouvernement en lui versant sa mise plus 6 % d'intérêt par an, et ils gardent les profits. S'il y a une perte, elle est partagée en fonction de la mise de chacun: le tiers aux commanditaires et les deux tiers au gouvernement. Trois pour cent de la part du gouvernement couvrent les frais d'administration annuels, soit 300 000 $ pour un FIER de 15 millions, la taille maximale.
Même s'il croit important que les FIER investissent principalement dans leur région respective, François Gilbert juge souhaitable qu'ils puissent investir ailleurs. Les FIER sont parfois spécialisés compte tenu de l'expertise particulière de leurs commanditaires. Dans le cas des trois FIER dans lesquels Charles Sirois a investi, ils s'intéressent aux entreprises technologiques. Le FIER Beauceron, celui de Placide Poulin, se spécialise, lui, dans les entreprises de fabrication.
L'expertise des FIER est aussi à géométrie variable. Le FIER Succès et le FIER Cap Diamant comptent sur un petit nombre de commanditaires, qui ont investi chacun une somme importante — 500 000 ou 600 000 $ — et qui sont très impliqués dans le choix et le suivi des placements. D'autres FIER réunissent un plus grand nombre de commanditaires. Par exemple, le FIER Montmagny-L'Islet regroupe 22 commanditaires qui ont versé ensemble 1,7 million, soit une moyenne de 77 000 $ chacun. Le portrait n'est manifestement pas le même.
Pour Michel Nadeau, directeur général de l'Institut sur la gouvernance des organisations publiques et privées, la formule actuelle des FIER est basée sur une «vision idyllique des régions». Le modèle ne marche pas, ni en Gaspésie, ni dans le Bas-Saint-Laurent, ni sur la Côte-Nord. Il faut se montrer réaliste, plaide-t-il: 60 % de l'activité économique au Québec se déroule Montréal. Les entreprises innovantes en démarrage peuvent aussi se retrouver dans des villes universitaires comme Québec ou Sherbrooke, mais rarement à Maria ou à Chandler. «Quand tu as ratissé une région pendant six mois, tu sais à peu près tout ce qui se trouve dans les garages des entrepreneurs. Il n'y a pas des tonnes de projets qui se mettent à germer autour du lac et de la péninsule», fait-il observer.
Le modèle actuel a tout le moins le mérite de réunir des capitaux en région. Les FIER en région pourraient sélectionner les projets, mais l'expertise en capital de risque devra venir des grands centres, avance Michel Nadeau.
Des changements sont inévitables puisque les FIER, dans leur mouture actuelle, remplissent deux besoins distincts: fournir du capital de risque à des entreprises innovantes qui sont, la plupart du temps, établies dans les grands centres et faire du développement régional.








