Questions d'image - Salut coloc !
8 décembre 2008, il est 20h. Il fait -14 °C. Un temps à ne pas mettre un électeur dehors. Depuis 1967, date de mon arrivée au Québec, j'ai vite appris à reconnaître ce type de froid qu'on qualifie de «frette». Celui qui vous perce les os et vous glace le sang de ses bourrasques venues de l'Est. Une heure auparavant, j'ai voté dans une école déserte.
Confortablement installé devant ma télé, je regarde Radio-Canada. Je ressens toute la fébrilité de ces moments uniques que sont les soirées électorales à la télévision. Il règne une atmosphère particulière. Comme beaucoup, je sais que c'est probablement la dernière soirée électorale de Bernard Derome. Je me mets à sa place. Ce doit être émouvant. Ce type fait partie de notre univers, de notre vie. À mon tour, je réalise qu'il m'a accompagné durant trente ans de passion journalistique. J'ai l'impression de le connaître depuis toujours, même si je le connais fort peu. Au fil de mes déménagements, il a habité chez nous, au sous-sol, dans le salon, dans la salle à manger, dans la cuisine et même dans la chambre à coucher. À ce titre, Derome est un peu le coloc de tous les Québécois.
Et, un soir d'élection, c'est à lui que revient de droit l'honneur d'en proclamer le résultat — même basé sur une projection informatique.
Donc, ce soir-là, comme tout le monde, j'attends la célébrissime formule. À 20h34, elle tombe. La tradition, comme la tendance, s'est maintenue: «À 20h34, Radio-Canada annonce que, si la tendance se maintient, le prochain gouvernement sera formé par le Parti libéral et il sera... majoritaire.»
Pour le moment, je ne suis guère surpris. J'aurais pu fermer le poste, prendre un livre ou commencer une chronique, mais c'est plus fort que moi, il faut toujours que je me rende jusqu'à la fin de ces soirées télévisuelles que je trouve excitantes à souhait. Comme j'ai bien fait. Personne ne s'attendait à tant de rebondissements. Trente minutes après l'annonce «officielle», les choses ne sont pas aussi tendancielles qu'on pourrait le supposer et, la majorité annoncée par tous fond comme neige au soleil. Le doute s'installe, le suspens aussi. Toutes les conditions sont réunies pour apporter tout le piquant voulu à une soirée qui s'annonçait plate. Pour son dernier show d'élections, Derome sera comblé. Le taux de participation est ridiculement bas. Tous prédisaient que, dans de telles circonstances, cela profiterait aux libéraux; tel n'est pas le constat. Le Parti québécois reprend de la vigueur. Derome excelle, il adore ces conditions houleuses, son instinct de vieux loup de mer lui dicte que, même si sa prévision est bonne, la lutte sera très chaude. Le chiffre de 63 est le repère. Bien en vue à gauche de l'écran, il oscille entre 68 et 62. Premier rebondissement, Amir Khadir est élu dans Mercier. Tout le monde s'en réjouit. Il y a quelque chose de rafraîchissant, presque de nostalgique, dans l'arrivée à l'Assemblée du candidat de Québec solidaire. Utopie pour les uns, candeur pour certains, espoir pour les autres, ce nouveau parti incarne pourtant de quoi inspirer bien des jeunes électeurs qui cherchent désespérément un nouveau discours et de nouvelles valeurs.
Au fil des minutes, le déclin adéquiste se confirme. Cette fois, Mario Dumont a un genou à terre. La politique ne fait pas de cadeau, il le sait et s'en montre fort digne. Entouré de sa petite famille, il entame un chant du cygne dont l'issue ne fait guère de doute, il jette l'éponge. Même si on ne partage pas ses idées, il faut reconnaître que ce soir-là le masque est tombé. Et Mario est apparu sous un visage qu'on aurait souhaité qu'il affichât plus souvent. Paradoxe qu'il aura saisi depuis belle lurette, lui qui a été la cible de toutes les railleries, de toutes les attaques, voici que déjà on lui rend hommage. En politique, on est toujours meilleur mort que vivant. Très peu de chefs ont annoncé en direct qu'il se retirait de la vie politique au soir de leur défaite. Cela prend du courage et de la dignité. L'émotion est à son comble. Le spectacle est assuré et... la soirée n'est pas terminée.
L'arrivée et le discours de Pauline Marois devant des troupes quelque peu stupéfaites par l'ampleur de la poussée collective redonnent à la fête péquiste des allures d'antan. Nul doute que l'âme de René flotte sur la joyeuse assemblée. Ça fait chaud au coeur. À s'y méprendre, on aurait pu penser que le clan souverainiste venait d'élire la première femme premier ministre de l'histoire du Québec. Peu importe, le moment est vrai, le moment est intense. Le Québec tout entier se souvient. Que faut-il lire dans ces images? Nostalgie ou prémonition. Les quatre ans à venir s'annoncent féroces.
Au tour de Jean Charest de s'adresser à la nation. Un calme apparent dissimule avec peine une déception évidente. Dans une certaine mesure, Pauline Marois lui a volé sa victoire. Il lui aurait fallu 70 sièges ou plus. Mais il se montre beau joueur. Son discours est celui d'un premier ministre en fonction. Du jour un, jusqu'à la fin de la course, il aura réussi à suivre la route indiquée. Un grand «ouf!» intérieur doit l'apaiser cependant, il est passé à deux cheveux de la catastrophe.
Derome l'a eue, sa dernière. Une sortie en beauté, une soirée électorale passionnante après une course plate. Il est tard. La nuit venue, j'aime ouvrir la fenêtre et respirer l'air frais de l'hiver avant de me coucher. Mais cette fois, la froidure fige une image dans mon esprit. Dans le fond, après toutes ces années, c'est bien lui le grand vainqueur de chaque élection. Au revoir monsieur Derome. Salut coloc.
***
Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'image
Confortablement installé devant ma télé, je regarde Radio-Canada. Je ressens toute la fébrilité de ces moments uniques que sont les soirées électorales à la télévision. Il règne une atmosphère particulière. Comme beaucoup, je sais que c'est probablement la dernière soirée électorale de Bernard Derome. Je me mets à sa place. Ce doit être émouvant. Ce type fait partie de notre univers, de notre vie. À mon tour, je réalise qu'il m'a accompagné durant trente ans de passion journalistique. J'ai l'impression de le connaître depuis toujours, même si je le connais fort peu. Au fil de mes déménagements, il a habité chez nous, au sous-sol, dans le salon, dans la salle à manger, dans la cuisine et même dans la chambre à coucher. À ce titre, Derome est un peu le coloc de tous les Québécois.
Et, un soir d'élection, c'est à lui que revient de droit l'honneur d'en proclamer le résultat — même basé sur une projection informatique.
Donc, ce soir-là, comme tout le monde, j'attends la célébrissime formule. À 20h34, elle tombe. La tradition, comme la tendance, s'est maintenue: «À 20h34, Radio-Canada annonce que, si la tendance se maintient, le prochain gouvernement sera formé par le Parti libéral et il sera... majoritaire.»
Pour le moment, je ne suis guère surpris. J'aurais pu fermer le poste, prendre un livre ou commencer une chronique, mais c'est plus fort que moi, il faut toujours que je me rende jusqu'à la fin de ces soirées télévisuelles que je trouve excitantes à souhait. Comme j'ai bien fait. Personne ne s'attendait à tant de rebondissements. Trente minutes après l'annonce «officielle», les choses ne sont pas aussi tendancielles qu'on pourrait le supposer et, la majorité annoncée par tous fond comme neige au soleil. Le doute s'installe, le suspens aussi. Toutes les conditions sont réunies pour apporter tout le piquant voulu à une soirée qui s'annonçait plate. Pour son dernier show d'élections, Derome sera comblé. Le taux de participation est ridiculement bas. Tous prédisaient que, dans de telles circonstances, cela profiterait aux libéraux; tel n'est pas le constat. Le Parti québécois reprend de la vigueur. Derome excelle, il adore ces conditions houleuses, son instinct de vieux loup de mer lui dicte que, même si sa prévision est bonne, la lutte sera très chaude. Le chiffre de 63 est le repère. Bien en vue à gauche de l'écran, il oscille entre 68 et 62. Premier rebondissement, Amir Khadir est élu dans Mercier. Tout le monde s'en réjouit. Il y a quelque chose de rafraîchissant, presque de nostalgique, dans l'arrivée à l'Assemblée du candidat de Québec solidaire. Utopie pour les uns, candeur pour certains, espoir pour les autres, ce nouveau parti incarne pourtant de quoi inspirer bien des jeunes électeurs qui cherchent désespérément un nouveau discours et de nouvelles valeurs.
Au fil des minutes, le déclin adéquiste se confirme. Cette fois, Mario Dumont a un genou à terre. La politique ne fait pas de cadeau, il le sait et s'en montre fort digne. Entouré de sa petite famille, il entame un chant du cygne dont l'issue ne fait guère de doute, il jette l'éponge. Même si on ne partage pas ses idées, il faut reconnaître que ce soir-là le masque est tombé. Et Mario est apparu sous un visage qu'on aurait souhaité qu'il affichât plus souvent. Paradoxe qu'il aura saisi depuis belle lurette, lui qui a été la cible de toutes les railleries, de toutes les attaques, voici que déjà on lui rend hommage. En politique, on est toujours meilleur mort que vivant. Très peu de chefs ont annoncé en direct qu'il se retirait de la vie politique au soir de leur défaite. Cela prend du courage et de la dignité. L'émotion est à son comble. Le spectacle est assuré et... la soirée n'est pas terminée.
L'arrivée et le discours de Pauline Marois devant des troupes quelque peu stupéfaites par l'ampleur de la poussée collective redonnent à la fête péquiste des allures d'antan. Nul doute que l'âme de René flotte sur la joyeuse assemblée. Ça fait chaud au coeur. À s'y méprendre, on aurait pu penser que le clan souverainiste venait d'élire la première femme premier ministre de l'histoire du Québec. Peu importe, le moment est vrai, le moment est intense. Le Québec tout entier se souvient. Que faut-il lire dans ces images? Nostalgie ou prémonition. Les quatre ans à venir s'annoncent féroces.
Au tour de Jean Charest de s'adresser à la nation. Un calme apparent dissimule avec peine une déception évidente. Dans une certaine mesure, Pauline Marois lui a volé sa victoire. Il lui aurait fallu 70 sièges ou plus. Mais il se montre beau joueur. Son discours est celui d'un premier ministre en fonction. Du jour un, jusqu'à la fin de la course, il aura réussi à suivre la route indiquée. Un grand «ouf!» intérieur doit l'apaiser cependant, il est passé à deux cheveux de la catastrophe.
Derome l'a eue, sa dernière. Une sortie en beauté, une soirée électorale passionnante après une course plate. Il est tard. La nuit venue, j'aime ouvrir la fenêtre et respirer l'air frais de l'hiver avant de me coucher. Mais cette fois, la froidure fige une image dans mon esprit. Dans le fond, après toutes ces années, c'est bien lui le grand vainqueur de chaque élection. Au revoir monsieur Derome. Salut coloc.
***
Jean-Jacques Stréliski est spécialiste en stratégie d'image
Haut de la page

