Qui sommes-nous?
La foire d'empoigne à laquelle nous avons assisté mardi soir, alors que ceux qui réclament le droit de nous représenter se sont proprement engueulés, maugréant pendant que l'adversaire s'exprimait, martelant la même phrase ad nauseam et se montrant du doigt comme le font les malpolis, ce triste spectacle qualifié de viril par des rigolos nous instruit sur ce que nous sommes collectivement.
Aux États-Unis, le pays qui a porté le show-business à son faîte, les débats électoraux sont une institution qui se vit dans le décorum et la dignité, ce qui démontre que nos voisins font la différence entre le show-business et les rites de la vie politique. D'ailleurs, c'est une commission indépendante des partis et des réseaux de télévision qui organise ces débats, dont l'encadrement empêche le dérapage. La formule, même corrigée après les demandes du Parti libéral afin d'éviter que le premier ministre sortant, Jean Charest, soit traqué comme un lapin, nous a donné un spectacle désolant et politiquement indigent. Et ça n'est pas la satisfaction exprimée par les réseaux de télévision, qui ont fait le plein de téléspectateurs, et les commentaires mous ou complaisants des uns et des autres qui nous convaincront. Ce débat où Jean Charest a su protéger la dignité de sa fonction tout en esquivant les questions, où Pauline Marois a prouvé son agressivité et son habilité marquée à escamoter ses décisions passées, où enfin Mario Dumont a su avec aisance se mettre au niveau politique populiste qui est le sien, c'est-à-dire au ras des pâquerettes, ce débat renvoyait aux vieux démons de nos guerres fratricides et à notre acharnement à détruire tout décorum.
Le problème vient du fait qu'on a peur que le «show soit plate». Dans toutes les circonstances, d'ailleurs. Chaque fois qu'on reçoit une invitation, on se pose la question: «Ça va-tu être plate?» On cherche l'action, le fun, le bon gros fun. On veut qu'il se passe quelque chose et que la familiarité soit au rendez-vous. On veut que tout le monde soit comme nous, qu'on soit comme les autres. «Égal» est le mot culte. On n'aime pas les faiseux, ceux qui «perlent» comme on dit, ceux qui se prennent pour d'autres — pour qui, on l'ignore —, et surtout on ne supporte plus les rites et un minimum de formalisme, ces inventions par lesquelles l'homme hiérarchise ses comportements.
L'abandon progressif des rites de la culture traditionnelle marquée par la religion nous a placés devant un vide que nous tentons de combler avec les moyens qui sont à notre portée, inspirés de ce que nous renvoient les médias. Autrement dit, nous organisons nos vies comme des shows. Des bons et des moins bons. Les grands rites de passage — naissance, mariage, décès — sont souvent laminés par des mises en scène où la caricature et le vaudeville le disputent à l'insignifiance, au sens premier du terme. Pour parler clairement, l'inculture règne.
Un lecteur à qui je suis reconnaissante m'a fait parvenir un courriel dans lequel il me décrit deux événements auxquels il a assisté et qui l'ont plongé dans le désarroi. Il s'agit d'un mariage et de funérailles. Un ami à lui a pu célébrer le mariage de son fils, car on sait que n'importe quel citoyen peut désormais recevoir l'autorisation du ministère de la Justice de marier ses amis ou un membre de sa famille. Cette démocratisation, car c'est sans doute l'objectif d'un tel changement, participe d'une volonté de désacraliser une institution dont on sait à quel degré elle est déjà dévalorisée. Il faut avouer que le cérémonial (le mot est trop fort) qui entoure le mariage civil, où l'on se retrouve devant un fonctionnaire habillé à la va-vite et qui fait signer des papiers, a de quoi déprimer les plus amoureux des mariés. Le père, célébrant brillant et instruit, a donc lu un texte de son cru où l'émotion a vite cédé le pas à la blague. Mais le clou de la cérémonie fut que ce dernier portait une soutane et un bonnet d'évêque loués pour la circonstance, transformant ce moment en farce. Nous avons tous assisté à ces mariages où le loufoque est présenté comme de l'audace. Mariage dans une piscine, mariés déguisés en cow-boys avec le cheval pour témoin, sans oublier le recours à des pasteurs d'églises éphémères, voire virtuelles.
Nous assistons aussi, à l'instar de notre lecteur, à des funérailles où nous sommes renvoyés à un silence lourd, car aucun cérémonial n'a été prévu. À l'occasion du décès d'un collègue, notre lecteur, quant à lui, s'est retrouvé dans une église remplie d'universitaires. Après les applaudissements à l'entrée du cercueil, un diaporama fut présenté qui retraçait la vie du défunt, séjours en Floride compris. Puis il y eut des orateurs étranglés de larmes, parmi lesquels une dame accompagnée de son chien. Est-il possible que cette banalisation de la mort et des rites de passage en général corresponde à l'état d'esprit d'aujourd'hui? Combien sommes-nous à éprouver un malaise devant l'absence de paroles sacrées, ritualisées, lorsque nous assistons à des funérailles dépourvues de toute liturgie religieuse ou laïque? Plusieurs se sentent bousculés et décontenancés par l'absence de gestes symboliques, de propos formels et d'un décorum qui n'est qu'une forme de politesse de l'esprit mise à mal par les tenants du nivellement des comportements humains et les pontifes du show à tout prix.
***
denbombardier@videotron.ca
Aux États-Unis, le pays qui a porté le show-business à son faîte, les débats électoraux sont une institution qui se vit dans le décorum et la dignité, ce qui démontre que nos voisins font la différence entre le show-business et les rites de la vie politique. D'ailleurs, c'est une commission indépendante des partis et des réseaux de télévision qui organise ces débats, dont l'encadrement empêche le dérapage. La formule, même corrigée après les demandes du Parti libéral afin d'éviter que le premier ministre sortant, Jean Charest, soit traqué comme un lapin, nous a donné un spectacle désolant et politiquement indigent. Et ça n'est pas la satisfaction exprimée par les réseaux de télévision, qui ont fait le plein de téléspectateurs, et les commentaires mous ou complaisants des uns et des autres qui nous convaincront. Ce débat où Jean Charest a su protéger la dignité de sa fonction tout en esquivant les questions, où Pauline Marois a prouvé son agressivité et son habilité marquée à escamoter ses décisions passées, où enfin Mario Dumont a su avec aisance se mettre au niveau politique populiste qui est le sien, c'est-à-dire au ras des pâquerettes, ce débat renvoyait aux vieux démons de nos guerres fratricides et à notre acharnement à détruire tout décorum.
Le problème vient du fait qu'on a peur que le «show soit plate». Dans toutes les circonstances, d'ailleurs. Chaque fois qu'on reçoit une invitation, on se pose la question: «Ça va-tu être plate?» On cherche l'action, le fun, le bon gros fun. On veut qu'il se passe quelque chose et que la familiarité soit au rendez-vous. On veut que tout le monde soit comme nous, qu'on soit comme les autres. «Égal» est le mot culte. On n'aime pas les faiseux, ceux qui «perlent» comme on dit, ceux qui se prennent pour d'autres — pour qui, on l'ignore —, et surtout on ne supporte plus les rites et un minimum de formalisme, ces inventions par lesquelles l'homme hiérarchise ses comportements.
L'abandon progressif des rites de la culture traditionnelle marquée par la religion nous a placés devant un vide que nous tentons de combler avec les moyens qui sont à notre portée, inspirés de ce que nous renvoient les médias. Autrement dit, nous organisons nos vies comme des shows. Des bons et des moins bons. Les grands rites de passage — naissance, mariage, décès — sont souvent laminés par des mises en scène où la caricature et le vaudeville le disputent à l'insignifiance, au sens premier du terme. Pour parler clairement, l'inculture règne.
Un lecteur à qui je suis reconnaissante m'a fait parvenir un courriel dans lequel il me décrit deux événements auxquels il a assisté et qui l'ont plongé dans le désarroi. Il s'agit d'un mariage et de funérailles. Un ami à lui a pu célébrer le mariage de son fils, car on sait que n'importe quel citoyen peut désormais recevoir l'autorisation du ministère de la Justice de marier ses amis ou un membre de sa famille. Cette démocratisation, car c'est sans doute l'objectif d'un tel changement, participe d'une volonté de désacraliser une institution dont on sait à quel degré elle est déjà dévalorisée. Il faut avouer que le cérémonial (le mot est trop fort) qui entoure le mariage civil, où l'on se retrouve devant un fonctionnaire habillé à la va-vite et qui fait signer des papiers, a de quoi déprimer les plus amoureux des mariés. Le père, célébrant brillant et instruit, a donc lu un texte de son cru où l'émotion a vite cédé le pas à la blague. Mais le clou de la cérémonie fut que ce dernier portait une soutane et un bonnet d'évêque loués pour la circonstance, transformant ce moment en farce. Nous avons tous assisté à ces mariages où le loufoque est présenté comme de l'audace. Mariage dans une piscine, mariés déguisés en cow-boys avec le cheval pour témoin, sans oublier le recours à des pasteurs d'églises éphémères, voire virtuelles.
Nous assistons aussi, à l'instar de notre lecteur, à des funérailles où nous sommes renvoyés à un silence lourd, car aucun cérémonial n'a été prévu. À l'occasion du décès d'un collègue, notre lecteur, quant à lui, s'est retrouvé dans une église remplie d'universitaires. Après les applaudissements à l'entrée du cercueil, un diaporama fut présenté qui retraçait la vie du défunt, séjours en Floride compris. Puis il y eut des orateurs étranglés de larmes, parmi lesquels une dame accompagnée de son chien. Est-il possible que cette banalisation de la mort et des rites de passage en général corresponde à l'état d'esprit d'aujourd'hui? Combien sommes-nous à éprouver un malaise devant l'absence de paroles sacrées, ritualisées, lorsque nous assistons à des funérailles dépourvues de toute liturgie religieuse ou laïque? Plusieurs se sentent bousculés et décontenancés par l'absence de gestes symboliques, de propos formels et d'un décorum qui n'est qu'une forme de politesse de l'esprit mise à mal par les tenants du nivellement des comportements humains et les pontifes du show à tout prix.
***
denbombardier@videotron.ca
Haut de la page

