Investir l'ADQ
La société Saint-Jean-Baptiste de Montréal a toujours eu une propension aux gros mots. Déjà, en décembre 1981, elle avait fait publier dans Le Devoir un texte composé par celui qui est aujourd'hui son président, Guy Bouthillier, qui y qualifiait de «traîtres» les 68 députés libéraux fédéraux qui avaient voté en faveur du rapatriement unilatéral de la Constitution. Après une longue saga judiciaire, deux d'entre eux en appellent aujourd'hui devant la Cour suprême.
Il n'était donc pas étonnant d'entendre M. Bouthillier déclarer que le passage à l'ADQ du député bloquiste du Témiscamingue, Pierre Brien, constitue une forme de «trahison». Le commentaire de son futur adversaire péquiste, Rémy Trudel, était du même ordre et reflétait sans aucun doute la pensée de nombreux souverainistes.
M. Brien est peut-être plus conservateur que d'autres au Bloc, mais personne ne doute que des sondages plus favorables au PQ l'auraient incité à faire des pieds et des mains pour porter ses couleurs plutôt que de continuer à se morfondre à Ottawa, sans le moindre espoir de goûter aux plaisirs du pouvoir, sous la gouverne d'un chef qui ne l'enthousiasmait pas.
En 1993, Lucien Bouchard avait réussi un véritable coup de maître en faisant triompher l'idée selon laquelle l'opposition était le «vrai pouvoir», mais on ne se fait pas prendre deux fois à ce genre de bobard. Bien sûr, M. Brien est opportuniste, mais la politique est aussi l'art de tirer profit des circonstances.
La qualité de transfuge est largement une affaire de perspective. Quand Rodrigue Biron avait quitté une Union nationale moribonde pour rejoindre le PQ et devenir ministre de l'Industrie et Commerce dans le cabinet de René Lévesque, au début des années 80, on avait plutôt dit qu'il avait enfin vu la lumière.
***
Le commentaire le plus intéressant au sujet de M. Brien est venu du chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, qui a parlé d'une grande erreur de stratégie de la part d'un homme qui se prétend toujours souverainiste. Une erreur, vraiment?
Honnêtement, qui peut lui reprocher de ne pas croire à l'échéance de 1000 jours que le premier ministre Landry a sortie de son chapeau comme un lapin, au conseil national de Gatineau, pour calmer l'impatience de ceux qui le pressaient de s'engager formellement à tenir un référendum au cours de son prochain mandat? Il n'est pas le seul au PQ à soupçonner M. Landry d'avoir agité le drapeau simplement pour que les militants resserrent les rangs à la veille des élections.
À ceux qui lui reprochent de devenir l'adversaire du seul parti souverainiste, M. Brien réplique: «Tant et aussi longtemps que le Parti québécois va se penser propriétaire de l'idée de souveraineté, ça va être davantage un obstacle à sa réalisation qu'un geste positif pour être rassembleur.»
Si le OUI a frôlé les 50 % en 1995, c'est en bonne partie parce que Jacques Parizeau a eu l'intelligence de comprendre qu'il fallait faire une place aux nationalistes modérés. Le «partenariat», qui lui déplaisait au plus haut point, était un concept tiré tout droit du programme de l'ADQ, et la présence de Mario Dumont au sein du triumvirat qui dirigeait le camp souverainiste a été un avantage non négligeable. Si jamais il doit y avoir un autre référendum, le OUI devra encore une fois s'appuyer sur une coalition multipartite pour espérer l'emporter.
À la veille d'élections où le PQ joue peut-être son existence, on comprend facilement que la défection d'un élément aussi prometteur soit difficile à avaler. En tout respect, le premier ministre Landry dit n'importe quoi quand il prétend y voir un coup dur pour l'ADQ. Au contraire, c'est tout profit pour le parti de Mario Dumont, qui y gagne à la fois une intéressante caution nationaliste et un excellent candidat.
Cela dit, ce n'est peut-être pas une si mauvaise idée pour les souverainistes de prendre pied dans un parti en voie de s'incruster dans le paysage pour longtemps. Soit, l'ADQ est un parti de droite, mais tous les souverainistes ne sont pas d'ardents sociaux-démocrates.
***
Si besoin était, le discours de Toronto a dissipé tout doute au sujet des intentions de Mario Dumont: la souveraineté du Québec ne fait pas partie de son programme. Même son projet de «paix constitutionnelle», une sorte de clone du rapport Allaire, a été expédié aux boules à mites.
N'empêche que la question constitutionnelle va resurgir un jour ou l'autre, que ce soit à cause du déséquilibre fiscal, de la Loi canadienne sur la santé ou pour toute autre raison. On ne sait plus trop quelles sont exactement les intentions de l'ADQ en matière de santé, passablement différentes selon qu'on écoute son chef ou le Dr Stephen Morgan, mais même le gouvernement le moins désireux d'entrer en conflit avec le gouvernement fédéral devra éventuellement réagir à son entreprise d'uniformisation des services de santé à travers le pays.
Plus il y aura de souverainistes à l'ADQ et, le cas échéant, dans un gouvernement dirigé par Mario Dumont, moins une capitulation face à Ottawa risque de lui apparaître comme une solution envisageable. De toute évidence, la souveraineté n'est pas le premier choix de M. Dumont. L'avantage est qu'on ne le soupçonnerait pas d'avoir sciemment provoqué une crise pour arriver à ses fins. Un des problèmes du PQ est que la moindre riposte aux attaques fédérales est aussitôt taxée d'astuce.
Remarquez, le chef de l'ADQ n'est pas nécessairement allergique à la souveraineté. Pour l'heure, elle n'a pas la cote, mais si jamais elle redevenait politiquement rentable, il pourrait lui découvrir d'autres vertus. De l'opportunisme, dites-vous? Parfaitement, mais l'opportunisme produit parfois des résultats étonnants en politique, même si ça semble manquer un peu de noblesse.
mdavid@ledevoir.com
Il n'était donc pas étonnant d'entendre M. Bouthillier déclarer que le passage à l'ADQ du député bloquiste du Témiscamingue, Pierre Brien, constitue une forme de «trahison». Le commentaire de son futur adversaire péquiste, Rémy Trudel, était du même ordre et reflétait sans aucun doute la pensée de nombreux souverainistes.
M. Brien est peut-être plus conservateur que d'autres au Bloc, mais personne ne doute que des sondages plus favorables au PQ l'auraient incité à faire des pieds et des mains pour porter ses couleurs plutôt que de continuer à se morfondre à Ottawa, sans le moindre espoir de goûter aux plaisirs du pouvoir, sous la gouverne d'un chef qui ne l'enthousiasmait pas.
En 1993, Lucien Bouchard avait réussi un véritable coup de maître en faisant triompher l'idée selon laquelle l'opposition était le «vrai pouvoir», mais on ne se fait pas prendre deux fois à ce genre de bobard. Bien sûr, M. Brien est opportuniste, mais la politique est aussi l'art de tirer profit des circonstances.
La qualité de transfuge est largement une affaire de perspective. Quand Rodrigue Biron avait quitté une Union nationale moribonde pour rejoindre le PQ et devenir ministre de l'Industrie et Commerce dans le cabinet de René Lévesque, au début des années 80, on avait plutôt dit qu'il avait enfin vu la lumière.
***
Le commentaire le plus intéressant au sujet de M. Brien est venu du chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, qui a parlé d'une grande erreur de stratégie de la part d'un homme qui se prétend toujours souverainiste. Une erreur, vraiment?
Honnêtement, qui peut lui reprocher de ne pas croire à l'échéance de 1000 jours que le premier ministre Landry a sortie de son chapeau comme un lapin, au conseil national de Gatineau, pour calmer l'impatience de ceux qui le pressaient de s'engager formellement à tenir un référendum au cours de son prochain mandat? Il n'est pas le seul au PQ à soupçonner M. Landry d'avoir agité le drapeau simplement pour que les militants resserrent les rangs à la veille des élections.
À ceux qui lui reprochent de devenir l'adversaire du seul parti souverainiste, M. Brien réplique: «Tant et aussi longtemps que le Parti québécois va se penser propriétaire de l'idée de souveraineté, ça va être davantage un obstacle à sa réalisation qu'un geste positif pour être rassembleur.»
Si le OUI a frôlé les 50 % en 1995, c'est en bonne partie parce que Jacques Parizeau a eu l'intelligence de comprendre qu'il fallait faire une place aux nationalistes modérés. Le «partenariat», qui lui déplaisait au plus haut point, était un concept tiré tout droit du programme de l'ADQ, et la présence de Mario Dumont au sein du triumvirat qui dirigeait le camp souverainiste a été un avantage non négligeable. Si jamais il doit y avoir un autre référendum, le OUI devra encore une fois s'appuyer sur une coalition multipartite pour espérer l'emporter.
À la veille d'élections où le PQ joue peut-être son existence, on comprend facilement que la défection d'un élément aussi prometteur soit difficile à avaler. En tout respect, le premier ministre Landry dit n'importe quoi quand il prétend y voir un coup dur pour l'ADQ. Au contraire, c'est tout profit pour le parti de Mario Dumont, qui y gagne à la fois une intéressante caution nationaliste et un excellent candidat.
Cela dit, ce n'est peut-être pas une si mauvaise idée pour les souverainistes de prendre pied dans un parti en voie de s'incruster dans le paysage pour longtemps. Soit, l'ADQ est un parti de droite, mais tous les souverainistes ne sont pas d'ardents sociaux-démocrates.
***
Si besoin était, le discours de Toronto a dissipé tout doute au sujet des intentions de Mario Dumont: la souveraineté du Québec ne fait pas partie de son programme. Même son projet de «paix constitutionnelle», une sorte de clone du rapport Allaire, a été expédié aux boules à mites.
N'empêche que la question constitutionnelle va resurgir un jour ou l'autre, que ce soit à cause du déséquilibre fiscal, de la Loi canadienne sur la santé ou pour toute autre raison. On ne sait plus trop quelles sont exactement les intentions de l'ADQ en matière de santé, passablement différentes selon qu'on écoute son chef ou le Dr Stephen Morgan, mais même le gouvernement le moins désireux d'entrer en conflit avec le gouvernement fédéral devra éventuellement réagir à son entreprise d'uniformisation des services de santé à travers le pays.
Plus il y aura de souverainistes à l'ADQ et, le cas échéant, dans un gouvernement dirigé par Mario Dumont, moins une capitulation face à Ottawa risque de lui apparaître comme une solution envisageable. De toute évidence, la souveraineté n'est pas le premier choix de M. Dumont. L'avantage est qu'on ne le soupçonnerait pas d'avoir sciemment provoqué une crise pour arriver à ses fins. Un des problèmes du PQ est que la moindre riposte aux attaques fédérales est aussitôt taxée d'astuce.
Remarquez, le chef de l'ADQ n'est pas nécessairement allergique à la souveraineté. Pour l'heure, elle n'a pas la cote, mais si jamais elle redevenait politiquement rentable, il pourrait lui découvrir d'autres vertus. De l'opportunisme, dites-vous? Parfaitement, mais l'opportunisme produit parfois des résultats étonnants en politique, même si ça semble manquer un peu de noblesse.
mdavid@ledevoir.com
Haut de la page

