Mort d'un ardent patriote
Un cancer emporte l'ancien ministre Denis Lazure à 82 ans
Photo : Jacques Grenier
Denis Lazure
Il n'y avait que la mort pour mettre Denis Lazure au repos. L'ancien ministre péquiste au légendaire collier de barbe, ardent souverainiste et psychiatre de haute réputation, est décédé samedi soir des suites d'un cancer.
M. Lazure avait 82 ans. Il est mort entouré de quelques proches à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, après une courte hospitalisation. «Nous devions manger ensemble le jour même de sa mort, a raconté au Devoir l'ancien premier ministre Bernard Landry, très proche du défunt depuis plus de 30 ans. Le souper n'a été annulé qu'à la fin de la semaine.» Jusque-là, M. Lazure était encore bien lucide et très vif.
Travailleur infatigable — d'ailleurs incapable de s'arrêter —, M. Lazure aura ainsi été actif jusqu'à la toute fin de sa vie. En 2002, au moment de la publication de ses mémoires (Médecin et citoyen, Éditions du Boréal), il reconnaissait avoir toujours eu «une propension à l'action et souvent à la prise en charge». C'était le moins qu'il pouvait dire.
Son action fut constante. En novembre dernier, il cosignait encore une lettre d'opinion dans ces pages pour décrier la privatisation croissante du réseau de la santé. Ces dernières années, il a souvent dénoncé le dédoublement des projets de construction des deux hôpitaux universitaires, militant pour qu'un seul hôpital — francophone — soit construit.
Quand il prit sa retraite de la politique active en 1996, à l'âge de 70 ans, ce fut pour aller diriger l'Office des personnes handicapées du Québec (OPHQ), qu'il avait créé en 1981. Il y resta trois ans. Puis, en 1999, «alors qu'on pensait bien qu'il allait vraiment prendre sa retraite», comme le racontait hier son ancien attaché politique Serge Geoffrion, M. Lazure quitta l'OPHQ pour... retourner à la pratique de la psychiatrie, à l'hôpital Louis-H. Lafontaine.
Il ne cessa les consultations que l'été dernier, brisé par la maladie. Et encore: il avait tout récemment indiqué avoir l'intention de reprendre ses fonctions dès que son état de santé le lui permettrait.
Les hommages ont été nombreux hier. Joint à son domicile, Bernard Landry avait la voix émue. «Denis Lazure a écrit dans son autobiographie que notre amitié était un exemple presque unique d'amitié durable en politique. Il avait raison.»
M. Landry se souviendra d'un des «hommes les plus universels» qu'il ait connus, intéressé très jeune par la Chine (qu'il avait visitée avec Jacques Hébert et Pierre Elliott Trudeau en 1960). «Il avait des talents dans tous les domaines», dit l'ancien premier ministre.
Certains étaient moins connus que d'autres: Denis Lazure était ainsi un sportif accompli, qui a pensé un temps devenir hockeyeur professionnel. «Les Bruins de Boston s'étaient intéressés à lui, se rappelle le député François Gendron, ex-partenaire de tennis du défunt. M. Lazure a notamment joué avec le cinéaste Pierre Perrault au sein des Carabins de l'Université de Montréal.
Révolution
Mais le hockey n'a pas fait le poids devant l'attrait de la psychiatrie, qu'il a choisie «autant par humanisme que par intérêt pour la science», selon Bernard Landry. «Pour lui, les plus grandes souffrances étaient morales. Et il a complètement révolutionné la psychiatrie québécoise. Avec Camille Laurin et d'autres, Denis Lazure l'a modernisée pour la mettre au niveau de celles des pays les plus avancés.»
C'est le début d'une première grande carrière. «Il a été un des artisans de l'humanisation et de la réorganisation des soins psychiatriques» au Québec, notait hier la direction de l'hôpital Lafontaine. Entre autres choses, M. Lazure a fondé en 1957 le premier service de psychiatrie infantile au Québec, à l'hôpital Sainte-Justine. Cinq ans plus tard, il a participé à la rédaction du rapport Bédard, qui jetait les bases de la désinstitutionnalisation. Il défendra par ailleurs le dossier des orphelins de Duplessis jusqu'au règlement négocié au début des années 2000.
Puis vint la politique. Une étape normale pour un leader naturel, note Bernard Landry. En 1967, Denis Lazure tente donc de se faire élire au fédéral, sous la bannière néo-démocrate. C'est un échec. Mais, neuf ans plus tard, il fait son entrée à l'Assemblée nationale et devient un des ministres les plus influents du gouvernement Lévesque. Il est nommé aux Affaires sociales, et occupe divers postes jusqu'à sa démission fracassante en 1984.
«C'était un ministre très efficace», se rappelle Bernard Landry. François Gendron parle d'une personne animée d'une «belle pensée sociale, qui arrivait toujours bien documenté aux caucus. Lorsqu'il parlait, c'était argumenté, et on sentait la réflexion derrière ses propos».
Même constat chez Pauline Marois, l'actuelle chef du Parti québécois (PQ). «C'était un collègue que j'admirais, a-t-elle indiqué au téléphone peu après l'annonce du décès de M. Lazure. Un homme audacieux qui pouvait défoncer des portes. Il était très déterminé, pour ne pas dire têtu. C'était difficile de le faire changer d'avis. Mais il était très cohérent dans son engagement.»
Pour l'avoir côtoyé de près entre 1989 et sa mort, Serge Geoffrion en retient le souvenir d'un homme «persévérant, un militant acharné. Le vrai combat de sa vie, ce fut celui contre les inégalités sociales. Mais comme il pensait que la souveraineté pourrait régler certains de ces problèmes, il en a aussi fait une lutte permanente».
«Chaque fois qu'un combat progressiste était à faire ou qu'il y avait de la détresse en vue, Denis Lazure était là, raconte Bernard Landry. Toute son action était marquée par l'humanisme et le dévouement. Il a eu des engagements profonds pour le libre choix des femmes [les cliniques Lazure d'avortement thérapeutique], envers les orphelins de Duplessis, et la souveraineté.»
Après sa démission en 1984, Denis Lazure est revenu à la politique en 1989, pour ensuite partir définitivement en 1996. Ses dernières années furent plus décevantes, Jacques Parizeau le gardant éloigné de tout poste ministériel en 1994. Il a aussi exprimé sa déception dans ses mémoires devant la décision de Lucien Bouchard de ne pas renouveler son mandat à la tête de l'OPHQ en 1999.
Pur et dur
Étiqueté comme un «pur et dur» du mouvement souverainiste, Denis Lazure n'aura eu de cesse de défendre les mérites de l'indépendance. «Peu de femmes et d'hommes politiques peuvent se vanter d'avoir défendu ce projet avec autant d'ardeur», a noté hier le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe.
Si Pauline Marois refuse de parler de l'étiquette du «pur et dur», elle reconnaît que Denis Lazure «y croyait assez pour démissionner quand il a eu l'impression que René Lévesque voulait faire de la souveraineté une simple police d'assurance».
François Gendron n'aime pas non plus cette étiquette, mais conçoit que, si elle existe, «il n'y a aucune hésitation à ranger la pensée de M. Lazure dans cette catégorie», dit-il. Pour Gilles Rhéaume, ancien président de la Société Saint-Jean-Baptiste, le psychiatre est «un des indépendantistes les plus fervents que j'aie jamais rencontrés. Il avait un amour profond du Québec».
En 2002, Denis Lazure avouait qu'il lui était difficile d'être optimiste à l'égard de la souveraineté. Mais il terminait ses mémoires par un vibrant plaidoyer évoquant «l'explosion de bien-être et de joie qui s'empare d'un peuple lorsque, gonflé de fierté, il décide enfin de prendre en main son destin».
En 2004, l'Association des médecins psychiatres du Québec lui remettait le prix Heinz E. Lehmann, pour sa contribution à l'avancement et au rayonnement de la profession. Le gouvernement lui a aussi rendu hommage l'an dernier en lui accordant le titre de Chevalier de l'Ordre national du Québec.
Avec la collaboration de Claude Turcotte
M. Lazure avait 82 ans. Il est mort entouré de quelques proches à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, après une courte hospitalisation. «Nous devions manger ensemble le jour même de sa mort, a raconté au Devoir l'ancien premier ministre Bernard Landry, très proche du défunt depuis plus de 30 ans. Le souper n'a été annulé qu'à la fin de la semaine.» Jusque-là, M. Lazure était encore bien lucide et très vif.
Travailleur infatigable — d'ailleurs incapable de s'arrêter —, M. Lazure aura ainsi été actif jusqu'à la toute fin de sa vie. En 2002, au moment de la publication de ses mémoires (Médecin et citoyen, Éditions du Boréal), il reconnaissait avoir toujours eu «une propension à l'action et souvent à la prise en charge». C'était le moins qu'il pouvait dire.
Son action fut constante. En novembre dernier, il cosignait encore une lettre d'opinion dans ces pages pour décrier la privatisation croissante du réseau de la santé. Ces dernières années, il a souvent dénoncé le dédoublement des projets de construction des deux hôpitaux universitaires, militant pour qu'un seul hôpital — francophone — soit construit.
Quand il prit sa retraite de la politique active en 1996, à l'âge de 70 ans, ce fut pour aller diriger l'Office des personnes handicapées du Québec (OPHQ), qu'il avait créé en 1981. Il y resta trois ans. Puis, en 1999, «alors qu'on pensait bien qu'il allait vraiment prendre sa retraite», comme le racontait hier son ancien attaché politique Serge Geoffrion, M. Lazure quitta l'OPHQ pour... retourner à la pratique de la psychiatrie, à l'hôpital Louis-H. Lafontaine.
Il ne cessa les consultations que l'été dernier, brisé par la maladie. Et encore: il avait tout récemment indiqué avoir l'intention de reprendre ses fonctions dès que son état de santé le lui permettrait.
Les hommages ont été nombreux hier. Joint à son domicile, Bernard Landry avait la voix émue. «Denis Lazure a écrit dans son autobiographie que notre amitié était un exemple presque unique d'amitié durable en politique. Il avait raison.»
M. Landry se souviendra d'un des «hommes les plus universels» qu'il ait connus, intéressé très jeune par la Chine (qu'il avait visitée avec Jacques Hébert et Pierre Elliott Trudeau en 1960). «Il avait des talents dans tous les domaines», dit l'ancien premier ministre.
Certains étaient moins connus que d'autres: Denis Lazure était ainsi un sportif accompli, qui a pensé un temps devenir hockeyeur professionnel. «Les Bruins de Boston s'étaient intéressés à lui, se rappelle le député François Gendron, ex-partenaire de tennis du défunt. M. Lazure a notamment joué avec le cinéaste Pierre Perrault au sein des Carabins de l'Université de Montréal.
Révolution
Mais le hockey n'a pas fait le poids devant l'attrait de la psychiatrie, qu'il a choisie «autant par humanisme que par intérêt pour la science», selon Bernard Landry. «Pour lui, les plus grandes souffrances étaient morales. Et il a complètement révolutionné la psychiatrie québécoise. Avec Camille Laurin et d'autres, Denis Lazure l'a modernisée pour la mettre au niveau de celles des pays les plus avancés.»
C'est le début d'une première grande carrière. «Il a été un des artisans de l'humanisation et de la réorganisation des soins psychiatriques» au Québec, notait hier la direction de l'hôpital Lafontaine. Entre autres choses, M. Lazure a fondé en 1957 le premier service de psychiatrie infantile au Québec, à l'hôpital Sainte-Justine. Cinq ans plus tard, il a participé à la rédaction du rapport Bédard, qui jetait les bases de la désinstitutionnalisation. Il défendra par ailleurs le dossier des orphelins de Duplessis jusqu'au règlement négocié au début des années 2000.
Puis vint la politique. Une étape normale pour un leader naturel, note Bernard Landry. En 1967, Denis Lazure tente donc de se faire élire au fédéral, sous la bannière néo-démocrate. C'est un échec. Mais, neuf ans plus tard, il fait son entrée à l'Assemblée nationale et devient un des ministres les plus influents du gouvernement Lévesque. Il est nommé aux Affaires sociales, et occupe divers postes jusqu'à sa démission fracassante en 1984.
«C'était un ministre très efficace», se rappelle Bernard Landry. François Gendron parle d'une personne animée d'une «belle pensée sociale, qui arrivait toujours bien documenté aux caucus. Lorsqu'il parlait, c'était argumenté, et on sentait la réflexion derrière ses propos».
Même constat chez Pauline Marois, l'actuelle chef du Parti québécois (PQ). «C'était un collègue que j'admirais, a-t-elle indiqué au téléphone peu après l'annonce du décès de M. Lazure. Un homme audacieux qui pouvait défoncer des portes. Il était très déterminé, pour ne pas dire têtu. C'était difficile de le faire changer d'avis. Mais il était très cohérent dans son engagement.»
Pour l'avoir côtoyé de près entre 1989 et sa mort, Serge Geoffrion en retient le souvenir d'un homme «persévérant, un militant acharné. Le vrai combat de sa vie, ce fut celui contre les inégalités sociales. Mais comme il pensait que la souveraineté pourrait régler certains de ces problèmes, il en a aussi fait une lutte permanente».
«Chaque fois qu'un combat progressiste était à faire ou qu'il y avait de la détresse en vue, Denis Lazure était là, raconte Bernard Landry. Toute son action était marquée par l'humanisme et le dévouement. Il a eu des engagements profonds pour le libre choix des femmes [les cliniques Lazure d'avortement thérapeutique], envers les orphelins de Duplessis, et la souveraineté.»
Après sa démission en 1984, Denis Lazure est revenu à la politique en 1989, pour ensuite partir définitivement en 1996. Ses dernières années furent plus décevantes, Jacques Parizeau le gardant éloigné de tout poste ministériel en 1994. Il a aussi exprimé sa déception dans ses mémoires devant la décision de Lucien Bouchard de ne pas renouveler son mandat à la tête de l'OPHQ en 1999.
Pur et dur
Étiqueté comme un «pur et dur» du mouvement souverainiste, Denis Lazure n'aura eu de cesse de défendre les mérites de l'indépendance. «Peu de femmes et d'hommes politiques peuvent se vanter d'avoir défendu ce projet avec autant d'ardeur», a noté hier le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe.
Si Pauline Marois refuse de parler de l'étiquette du «pur et dur», elle reconnaît que Denis Lazure «y croyait assez pour démissionner quand il a eu l'impression que René Lévesque voulait faire de la souveraineté une simple police d'assurance».
François Gendron n'aime pas non plus cette étiquette, mais conçoit que, si elle existe, «il n'y a aucune hésitation à ranger la pensée de M. Lazure dans cette catégorie», dit-il. Pour Gilles Rhéaume, ancien président de la Société Saint-Jean-Baptiste, le psychiatre est «un des indépendantistes les plus fervents que j'aie jamais rencontrés. Il avait un amour profond du Québec».
En 2002, Denis Lazure avouait qu'il lui était difficile d'être optimiste à l'égard de la souveraineté. Mais il terminait ses mémoires par un vibrant plaidoyer évoquant «l'explosion de bien-être et de joie qui s'empare d'un peuple lorsque, gonflé de fierté, il décide enfin de prendre en main son destin».
En 2004, l'Association des médecins psychiatres du Québec lui remettait le prix Heinz E. Lehmann, pour sa contribution à l'avancement et au rayonnement de la profession. Le gouvernement lui a aussi rendu hommage l'an dernier en lui accordant le titre de Chevalier de l'Ordre national du Québec.
Avec la collaboration de Claude Turcotte
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