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L'autruche

Michel David   24 janvier 2008  Québec
En 1991, à une époque où il était encore un universitaire, Stéphane Dion avait publié un article intitulé «Le nationalisme dans la convergence culturelle», dans lequel il soutenait que la modernisation de la société québécoise depuis les années 1960 avait effacé l'essentiel des différences culturelles entre francophones et anglophones au Canada, sauf en ce qui concernait la langue.

Pour la réussite de leur projet, le futur père de la Loi sur la clarté conseillait aux souverainistes québécois de «faire en sorte que la vigilance linguistique soit clairement perçue comme leur apanage». Inversement, il suggérait aux fédéralistes de «sécuriser le Québec francophone en lui donnant les meilleures garanties linguistiques possibles».

Jusqu'au référendum de 1995, le PQ a scrupuleusement suivi son conseil. Par la suite, Lucien Bouchard s'est plutôt efforcé de freiner les ardeurs de son parti. Sous les règnes de Bernard Landry et d'André Boisclair, la protection du français n'a plus semblé être une priorité, ce qui a évité aux libéraux la reprise d'un débat qui les rend toujours mal à l'aise.

Maintenant que Pauline Marois a décidé de replacer la question linguistique au centre du discours péquiste, le gouvernement Charest ne pourra pas en faire fi sous prétexte que l'économie requiert toute son attention.

Quand il a confié la responsabilité de l'application de la Charte de la langue française à Christine St-Pierre, le premier ministre ne s'attendait sans doute pas à ce que cette question redevienne d'actualité.

Depuis son entrée au cabinet, l'ancienne journaliste apparaît comme le maillon faible de la chaîne ministérielle. Qu'elle confonde deux chapelles historiques ou qu'elle profite de sa position pour régler ses comptes avec Radio-Canada était passablement gênant, mais les dommages pour le gouvernement n'étaient pas très graves.

On peut toutefois se demander si elle a l'expérience et la compétence nécessaires pour gérer un dossier aussi explosif. Robert Bourassa avait commis une grave erreur en mars 1988 quand il l'avait confié à un ministre beaucoup trop inexpérimenté, Guy Rivard, qui avait été rapidement dépassé, forçant M. Bourassa à lancer un S.O.S. à Claude Ryan.

***

Dès sa première intervention à l'Assemblée nationale, au printemps dernier, Mme St-Pierre avait résumé en deux mots ce que serait son attitude en ce qui concerne le respect des dispositions de la loi 101: «tolérance zéro». Depuis, elle oscille entre le jovialisme et la dissimulation.

La semaine dernière, elle a réagi à l'enquête du Journal de Montréal sur la langue d'accueil et de service dans les commerces du centre-ville en transformant en «étude» un communiqué de sept paragraphes émis il y a un an par l'Office de la langue française (OLF) qui ne contenait que deux chiffres. Cela lui a suffi pour décréter que la situation n'avait rien d'alarmant.

Cinq jours plus tôt, la ministre avait pourtant été informée du contenu d'une série d'autres études commandées par l'OLF, dont celle du démographe Marc Termote, de l'INRS, qui contient des chiffres alarmants sur l'évolution démo-linguistique de Montréal. Le Devoir a appris qu'on avait annulé la conférence de presse qui avait été prévue pour les rendre publics.

Remarquez, la version finale de cette étude a été complétée en août 2006 et la ministre responsable à l'époque, Line Beauchamp, n'en a jamais parlé non plus. Il est vrai qu'à l'époque, il y avait des élections dans l'air...

Le dernier recensement a confirmé que les francophones de souche sont déjà minoritaires sur l'île. Selon l'étude de M. Termote, l'ensemble des Montréalais utilisant le français à la maison le deviendront d'ici une douzaine d'années. De toute évidence, cela risque d'avoir un impact sur la langue de service: s'il y a moins de clients francophones, pourquoi les commerçants feraient-ils plus d'efforts pour parler français?

***

Encore heureux que les médias soient là pour informer Mme St-Pierre de ce qui se passe au Québec. Elle semble avoir appris par le réseau TVA que, 30 ans après l'adoption de la loi 101, des francophones ont encore du mal à être soignés en français. Bienvenue sur le plancher des vaches!

«C'est inquiétant», a commenté la ministre. Ah! tout de même! De là à faire pression sur son collègue de la Santé, il y a cependant une marge. Selon elle, il appartient aussi aux patients francophones d'exiger des soins en français. C'est ça: en arrivant à l'urgence, tremblant de fièvre ou la jambe cassée, commencez donc par engueuler le médecin que vous attendez depuis cinq heures si vous êtes chanceux! Mieux, changez d'hôpital, ça lui apprendra!

Même si les dernières années ont été remarquablement calmes sur le front linguistique, il en faut parfois bien peu pour mettre le feu aux poudres. En 1987, personne n'avait prévu l'explosion. Il a suffi que Zellers soit surpris à afficher uniquement en anglais pour déclencher une crise qui a duré six ans et empoisonné l'existence du gouvernement Bourassa.

À l'époque, le retour au pouvoir des libéraux et le virage affirmationniste opéré par le PQ de Pierre Marc Johnson semblaient avoir sonné le glas du projet souverainiste, à tout le moins sa mise en veilleuse pour une période indéterminée.

Le sentiment de frustration au sein du mouvement nationaliste, conjugué avec un relâchement chez les commerçants que la menace séparatiste avait amenés à faire un effort de francisation, avait créé les conditions favorables à une nouvelle irruption. Il fallait un exutoire.

L'actuel climat de malaise identitaire, sans l'espoir d'un référendum dans un avenir prévisible, pourrait également être propice à une flambée linguistique. Chose certaine, faire l'autruche n'améliorera pas les choses.

***

mdavid@ledevoir.com
 
 
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  • Yvon Montoya - Abonné
    24 janvier 2008 07 h 46
    Nous sommes là.
    « Le dernier recensement a confirmé que les francophones de souche sont déjà minoritaires sur l'île. » Oui mais je suis encore là, moi. Pis, les gérants des bons restos du Plateau me disent qu'il y a beaucoup de mes concitoyens installés dans cette place. Il y aussi le fait de marcher dans les rues et souvent on se croirait en France. C'est magique et déroutant d'entendre parler cette langue étrangère qu'est le français de l'hexagone à Montréal. Au marché Jean-Talon aussi, c'et magique. Il y a de très bonnes crêpes et le resto Le Tartarin tenu par des français font une exquise cuisine. Nous somme là. Est-ce à dire que si les « francophones de souche » partent de l'île, on ne parlerait plus le français alors que nous sommes là?
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  • Gilles Champagne - Abonné
    24 janvier 2008 09 h 27
    L`autruche
    Heureusement qu`il y a encore au Québec quelques très bons analystes politiques pour ramener nos gouvernements sur le plancher des vaches. La position faiblarde de la Ministre St.Pierre risque fort de nous entraîner dans une autre guerre de langue. Si le gouvernement ne réagit pas il faudra bien reprendre le combat, peut-être cette fois-ci les québécois se réveilleront-ils à temps pour redonner de l`ardeur et du tonus au mouvement indépendantiste. Qui sait le grande rêve est peut-être encore réalisable si toutes les forces souverainistes acceptaient de se rallier à Madame Marois ?
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  • Rémi Tremblay - Abonné
    24 janvier 2008 10 h 44
    Une autre perle de la ministre St-Pierre
    Interrogée à l'émission de Christiane Charrette sur l'enquête du Journal de Montréal, Christine St-Pierre a eu cette autre perle : « Il faut aussi que les gens demandent d'être servis en français. Je vais vous raconter une anecdote: en allant à Sherbrooke, nous sommes arrêtés dans un restaurant. À la table d'à côté, un anglophone a demandé son menu en anglais. Le serveur le lui a apporté. Est-ce que cet anglophone s'est senti humilié de demander son menu en anglais ? » La ministre n'a pas précisé s'il a eu la politesse de ne pas se fâcher. Mesdames et messieurs, la ministre de la Culture et des Communications du Québec.
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  • Sylvain Auclair - Abonné
    24 janvier 2008 11 h 33
    Les Français sont francophones...
    Le recensement ne parlait pas de "Québécois de souche", mais de personnes ayant le français comme langue maternelle, que leurs ancêtres aient été ici avant 1756 ou pas. Ils peuvent même porter un nom italien ou anglais, parfois! Claude Ryan avait le français comme langue maternelle, mais j'en doute parfois pour Pierre E. Trudeau!
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  • Claude L'Heureux - Abonné
    24 janvier 2008 12 h 09
    Québécois irresponsables
    Les québécois ne font plus d'enfants et désertent Montréal pour la banlieue est ! Pendant ce temps ont fait des petits à l'ouest et dans l'Île alors que Charest augmente le nombre d'immigrants-presque-pas-de-cours-de-français qui s'installent dans l'Île polluée et ne savent à quelle langue se vouer . Belle gagne d'irresponsables ces banlieusards de Montréal.
    Pendant ce temps les citoyens de la capitale commencent à fêter un 400e qui sera festif grâce à la convergence GESCA-Radio-Can et le bon gouvernement fédéral bilingue. La bête endormie se fond tranquillement dans le Canada. Consomme, consomme...

    Claude L'Heureux, Québec
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  • Mathieu Roy - Inscrit
    24 janvier 2008 14 h 58
    Encore l'intolérance...
    Le Québec est vraiment devenu un lieu invivable si on persiste à lire les journaux... Si on est pas blanc francophone de souche, on vit sous le joug de la discrimination... Qu'on le veuille ou non, les anglophones existent et OUI, il existe d'autres langues que le francais dans le monde... Cette intolérance est vraiment en train de couler le Québec. J'espère quitter le navire avant qu'il ne soit trop tard...
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  • Roland Berger - Abonné
    24 janvier 2008 15 h 01
    La trahison des clercs
    Heureusement que quelques grands intellectuels et artistes québécois ont eu le courage de soutenir la cause de la souveraineté du Québec, car les Chrétien et Dion ne perdent pas une occasion de faire croire aux Québécois que seul le fait de parler le français les distingue du reste du Canada. Opteraient-ils pour l'anglais, les Québécois porteraient tout de même une culture distincte de celle des Anglo-Canadiens. Qu'il y ait encore des gens qui parlent français à Montréal, comme le souligne Yvon Montaya, ne constitue pas l'ombre du début d'un argument quant à la survie de cette langue dans la métropole du Québec.
    Roland Berger
    St-Thomas, Ontario
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  • André Loiseau - Abonné
    24 janvier 2008 15 h 48
    Mauvaise carte
    Avec madame la ministre, le peuple est bien servi. Si la problématique identitaire ou bien le simple instinct de survivance l'avait préoccupée, elle serait avec madame Marois, là où se trouve l'avenir, pour l'instant...
    Le marchand de sable ne chante pas sur la bonne note.
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  • real@realo.ca - Abonné
    24 janvier 2008 16 h 28
    Divertissante....
    Christine St-Pierre! ça fait déjà quelque temps que j'ai remarqué qu'elle est la ministre la plus divertissante de notre gouvernement. Très incompétente avec beaucoup, beaucoup de prétention. Chaque fois qu'elle prend la parole c'est très drôle! Dommage qu'elle soit à la culture et que ce soit mon domaine de travail parcequ'il en faudrais peu pour que je l'aime.
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  • Sylvain Racine - Abonné
    24 janvier 2008 19 h 33
    Saint-Pierre va craquer: elle n'a pas la force de caractère pour faire de la politique
    Madame Saint-Pierre va craquer bientôt, je sens ça de loin... Et bien bon pour elle. En janvier, elle se sera mis son ancien employeur à dos et maintenant elle va se rendre compte que si elle croyait que le Parti libéral se préoccupait de la langue, de la culture et de la fierté des Québécois, elle s'est trompée sur toute la ligne. Elle doit commencer à s'en rendre compte. Bonne chance Christine! :)
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  • Marc A. Vallée - Abonné
    24 janvier 2008 21 h 07
    La culture de la langue
    M. David, je trouve votre analyse de la situation très intéressante. Je ne crois pas qu'il existe une culture intrinsèque à chaque langue, mais on peut observer un bagage culturel associé à une langue particulière lorsque l'on passe d'une langue à l'autre. Même dans le passage vers la mondialisation, on observe un bagage culturel linguistique distinct pour chaque langue. Une langue peut être associée à un îlot culturel que des individus peuvent franchir parce qu'ils savent plusieurs langues. M. Dion avait en partie raison en ce sens que ce qui distingue culturellement les québécois du reste des canadiens est la nébuleuse linguistique francophone. Tant que le Québec saura faire sa place dans cette nébuleuse, il aura une carte de plus dans ses mains. Je laisse à d'autres ce que doivent faire les souverainistes ou les fédéralistes pour gagner le vote des électeurs, mais je constate avec vous la molesse de Mme St-Pierre. Je pense qu'il y a des enjeux qu'elle n'a pas très bien saisis.
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