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Le cinquième pouvoir

Et si nous prenions l'humour politique au sérieux?

Antoine Robitaille   19 janvier 2008  Québec
Photo: Radio-Canada
Le Mario Dumont créé par Serge Chapleau pour son émission Et Dieu créa... Laflaque.
Photo: Radio-Canada Le Mario Dumont créé par Serge Chapleau pour son émission Et Dieu créa... Laflaque.
Les politiciens considèrent de plus en plus les émissions d'humour comme des incontournables. Après le quatrième pouvoir, celui de la presse, un cinquième pouvoir, «humoristique» celui-là, serait-il en train de naître?

Québec — Jean Charest et Pauline Marois qui font la pub de la très attendue émission de Marc Labrèche, dont la première sera diffusée ce soir à la télévision de Radio-Canada. Stéphane Dion qui va chez Infoman après avoir critiqué ce type d'émission pendant des années. Bob Rae qui se jette nu à l'eau avec Rick Mercer. Les humoristes ont un tel pouvoir aujourd'hui que les politiciens les considèrent comme des incontournables. Dans l'entourage de Mario Dumont, par exemple, on s'est désolé du fait que «le chef de l'opposition» n'ait pas été invité à figurer dans la publicité de Labrèche. Du reste, même si l'émission Et Dieu créa... Laflaque présente depuis l'automne un portrait plutôt dur du chef adéquiste — ce qui, du reste, a coïncidé avec sa baisse dans les sondages —, un de ses conseillers refuse de s'en plaindre. Au contraire, répond-t-il, «tout le monde nous dit: "Enfin, Mario a sa marionnette!" Sinon, t'es pas important».

Une situation qui s'est produite en pleine émission d'humour, le Daily Show de Jon Stewart, aux États-Unis, illustre de manière forte la nouvelle importance des humoristes. Le 24 mai dernier, l'ancien vice-président Al Gore était invité à présenter son livre Reason (dans lequel il déplore que la «raison» et la logique aient de moins en moins d'importance dans la prise de décision de nos jours). L'entrevue se déroule bien. On rigole. Soudain, Al Gore déplore que les médias ne couvrent pas assez les travaux du Congrès, qu'ils préfèrent traiter de non-nouvelles liées aux célébrités comme Britney Spears et Paris Hilton. Jon Stewart lance alors que ceux qui sont censés jouer le rôle de filtre, les médias, ne font pas leur travail. Gore acquiesce et ajoute qu'il y a une «frontière entre le divertissement et l'information qui a été abolie»... Tout de suite, il se rend compte de l'énormité qu'il vient de lancer, précisément sur le plateau d'un comedy show. «Pourquoi vous me regardez comme ça?», lui rétorque Jon Stewart, ironique. Gore s'esclaffe: «Pas à cette émission, bien sûr!», et l'auditoire croule de rire. Pause publicitaire.

Au retour, Gore brode une explication: «En fait, lorsqu'on veut éviter toutes les balivernes des médias et aller au coeur de la nouvelle la plus importante de la journée, c'est votre émission qu'il faut écouter. C'est paradoxal, mais c'est vrai. Au Moyen Âge, le fou du roi [court jester] était parfois le seul à être autorisé à dire la vérité sans craindre d'être décapité. Dans l'environnement médiatique actuel, faire des blagues sur les choses sérieuses est à peu près la seule façon de contourner [les défauts des médias contemporains].»

Un phénomène massif

Plusieurs s'accordent avec l'ancien vice-président des États-Unis pour dire que le phénomène peut sembler ancien. Spécialiste de l'humour et de la caricature, Mira Falardeau rappelle la fête des fous du Moyen Âge, où les personnages de pouvoir qu'étaient les prêtres se travestissaient et «montaient debout sur l'autel pour chanter des chansons obscènes». Professeur de journalisme à l'Université Laval, Florian Sauvageau souligne aussi que «l'humour et la politique faisaient déjà bon ménage à la télé il y a 40 ans. Pensons aux Couche-tard et au P'tit Café, dont une des vedettes, Normand Hudon, était aussi caricaturiste». Même Pierre Elliott Trudeau — qui, en 1993, avait pourtant failli émasculer un Pierre Brassard déguisé en Raymond Beaudoin, ce faux journaliste insolent — s'était déjà lui-même permis quelques pirouettes, note M. Sauvageau.

À d'autres égards, toutefois, on semble bien loin des débuts de la télé et encore plus du Moyen Âge. Car le phénomène de l'humour est devenu massif. C'est un véritable pouvoir économique, note Jean-Herman Guay, politologue à l'Université de Sherbrooke. Les humoristes sont globalement les artistes les mieux payés (le magazine Commerce a déjà parlé d'«humoriches»). Gérard D. Laflaque a plus d'auditoire que Bernard Derome. Aux États-Unis, Howard Kurtz, dans son livre Reliable Sources, soutient qu'un des personnages les plus influents sur les lecteurs de nouvelles d'aujourd'hui est... Jon Stewart.

Or, si les salles des humoristes sont remplies, celles «des partis politiques et des associations [syndicats, groupes de pression, etc.]» sont «très souvent vides», souligne Jean-Herman Guay. Ce qui n'est pas sans lien avec l'omniprésence de l'humour sur la place publique, qui marque une véritable rupture par rapport au passé. «Le rire semble devenu un critère du bon discours et de sa réception, explique M. Guay. L'équation est simple: pas de rire = c'est plate = donc, je n'y vais pas! Cette logique frappe nos politiciens et les incite à se métamorphoser, mais elle percole aussi dans toute la société, ce qui est très inquiétant.» Florian Sauvageau rappelle à ce sujet que l'écrivain américain Neil Postman avait annoncé, il y a près de 20 ans, la montée du divertissement total dans son célèbre essai Se divertir à en mourir (Amusing Ourselves to Death - Public Discourse in the Age of Show Business).

Au fond, avec les nombreuses émissions d'humour et avec l'humour dans toutes les émissions, c'est la fête des fous à longueur d'année. En 2004, l'ancien premier ministre français Michel Rocard soutenait dans Le Monde qu'il y avait là un renversement: «Nos rois avaient leurs bouffons. Mais le bouffon du roi n'entrait pas dans la cathédrale. Aujourd'hui, les bouffons occupent la cathédrale et les hommes politiques doivent leur demander pardon, ce qui fait que ne viendront plus à la politique que les ratés de leur profession.»

Quatrième, cinquième?

Les humoristes auraient donc développé une sorte de «cinquième pouvoir» qui, comme le quatrième (la presse), ne prend pas de décision directe mais influence grandement les choix collectifs, notamment ceux qui concernent les personnalités (car l'humour se concentre très souvent sur celles-ci). «Ça ressemble à une variante du quatrième pouvoir», dit le politologue Vincent Lemieux. «Cinquième pouvoir», l'expression est belle, mais elle «est déjà prise», note Florian Sauvageau. Certains l'ont déjà utilisée pour l'audiovisuel (pensez à The Fifth Estate, à CBC), d'autres pour désigner le pouvoir des internautes.

Le pouvoir des humoristes fait tout simplement partie d'un pouvoir plus grand, celui des «médias» en général: «les médias comme machines, la communication», qui a pris la place de la presse, dit Marc-François Bernier, professeur de journalisme à l'Université d'Ottawa. Paradoxalement, les jeunes apprécieraient les émissions d'humour politique précisément parce qu'elles critiquent les médias... et ce, même si ces émissions font partie du système médiatique. «Dans l'ordre du pouvoir symbolique, les médias ont remplacé le clergé au Québec, soutient M. Bernier. Les humoristes sont les fous du roi qui peuvent enfin accéder au trône à la condition d'en déloger les journalistes, qui ont perdu leur pouvoir exclusif.» D'où le fait que tant de journalistes dénoncent «les nouveaux venus», ceux qui «jouent le jeu de l'humour et du divertissement».

Remarquons que lorsqu'ils se définissent eux-mêmes, les humoristes, caricaturistes et amuseurs se donnent — en dérision, bien sûr — des titres de pouvoir: ils sont soit un dieu (qui crée Laflaque... ), soit un roi (Guy A. Lepage a un «fou» pour l'amuser), soit un superhéros (Infoman).

Certains, comme Mira Falardeau, refusent d'y voir un pouvoir: «Le rire en soi n'est pas un pouvoir; il libère des tensions, il amuse, il relaxe.» Selon elle, «quand Pauline, Charest et Dion vont dans une émission comique, ils n'entrent pas dans une cathédrale, bien au contraire, ils descendent dans la rue, ils se mélangent au peuple, ils disent: "Regardez, nous aussi, nous sommes des humains, nous aimons rire, faire les idiots." Ils pensent se faire du capital politique, comme on dit». (Ce qui ne réussit pas toujours, comme l'a appris à ses dépens l'ancien chef péquiste André Boisclair, dont la crédibilité a été remise en question après sa participation à une parodie de Brokeback Mountain.)

Dans la même veine, le politologue Marc Chevrier, de l'UQAM, voit dans le phénomène de l'humour une tendance «de la démocratie à abolir les hiérarchies, les hauteurs». Afin de plaire à l'électorat, les membres de la classe politique cherchent à montrer qu'ils sont «au niveau de leur base», «qu'ils se divertissent comme tout le monde».

Socialisation

Une autre dimension du pouvoir humoristique a été mise en relief par un chercheur français, Vincent Tournier. En 2005, il a publié une étude à propos de l'influence des Guignols de l'info sur «la socialisation politique des jeunes». Cette émission satirique dans laquelle la classe politique est caricaturée sous forme de marionnettes de latex a été créée en 1988 et est une véritable institution en France. Selon M. Tournier, l'émission est loin de constituer «une simple occasion de divertissement». Un certain cynisme s'en dégage, dit-il. Par exemple, les fans des Guignols sont plus nombreux à croire que «la plupart des dirigeants sont corrompus».

Le rôle de l'humour en politique «devrait être pris davantage au sérieux». Bien sûr, dans le passé, il a permis de «délégitimer des régimes autoritaires», écrit-il. De plus, en France, le fait que les humoristes «désacralisent les élites» est plutôt positif puisque celles-ci ont tendance à «se prendre trop au sérieux».

Mais c'est la plupart du temps une sorte de succédané d'humour qu'on nous sert, déplore François Ricard, professeur de littérature à McGill. Un rire inoffensif qui «rend sympa», comme lorsque le premier ministre va à Infoman pour se donner une image «de gars cool». Le véritable humour a au contraire «quelque chose de satanique en ce qu'il met en question, complexifie [et découronne] ce qui semble aller de soi», souligne M. Ricard.

En même temps, le rire peut avoir une face sombre. Rire ne signifie pas qu'on est libéré. Le rire sert la critique mais ne propose rien. Vincent Tournier rappelle au surplus ce que le philosophe Henri Bergson avait souligné: rire peut insensibiliser, provoquer «une anesthésie du coeur».

Pour Jean-Herman Guay, de l'Université de Sherbrooke, quand, dans le discours public, on laisse toute la place à l'humour, on oublie que le rire simplifie. Pourtant, les enjeux politiques sont de plus en plus complexes. Aussi, le rire a beau jeu puisqu'il suscite un «plaisir fondamental». En comparaison, la chose publique, elle, nécessite une ascèse et paraît bien aride. Elle n'est pas «divertissante».

Montesquieu disait que pour éviter une tyrannie, il faut que «le pouvoir arrête le pouvoir». Ainsi, dit M. Guay, il faudra qu'on trouve des contrepoids au pouvoir de l'humour. Mais l'humour est rusé: «Il a toujours une position de repli qui se résume à répondre: "Voyons, ce n'était qu'une blague!"»
 
 
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  • Stéphan Gauvin
    Abonné
    samedi 19 janvier 2008 09h22
    Un autre problème de société
    Quand on en est rendu là, qu'une grande partie de la population considère l'humour comme une référence pour leur choix politique ou de société, on est pas mal rendu bas dans la vie intellectuelle. Quand un humoriste réussi à manquer à la dignité de la personne sous le couvert de l'humour et qu'il peut s'en tirer sans poursuite c'est très grave. C'est la preuve d'une société que ne sait pas se tenir debout surtout les québecois lâche dans leur critiques qui sont sans fondements et flotte au niveau de l'humour. L'humour du québec est dégradants et superficielle. Le vrai humour doit faire réfléchir et aider aux changement, pas apporter le manque de respect et la haine comme c'est le cas de Chapleau, RBO ou autres humoristes, je ne dis pas qu'ils le font tout le temps mais la seule fois qu'ils l'ont fait c'est une fois de trop, cette fois de trop se multiplie par après. J'aime beaucoup de leur sketch, mais les fois qu'ils ont manqués à la dignité de la personne, il ne faut pas laisser passer celà car c'est trop facile de dire que c'est pas grave c'est de l'humour. C'est à nous citoyens de ne pas laisser passer celà mais comme notre société est malade les fous sont roi.

  • william morris
    Abonné
    samedi 19 janvier 2008 09h47
    L'humour doit être bref...
    Bonjour,

    J'ai bien essayé de lire tout cet article sur l'humour avec soin--et sérieux--mais il est trop long. L'humour doit être discret et à s'allonger exagérément, il devient pédant.

    Je conviens volontiers que cet article n'a pas la prétention d'être humoristique, mais à force de parler de l'humour d'une façon presque scientifique, on devient lassant.

    Qu'en pensez-vous ?

    William Morris
    www.lemont.canalblog.com

  • Gilles Bousquet
    Inscrit
    samedi 19 janvier 2008 09h48
    Vive l'humour québécois !
    Vive les humoristes de chez-nous en général et à tout ce qui entoure Gérard D. Laflaque, en particulier qui font rire et sourire tout en humanisant nos politiciens qui en ont souvent, bien besoin.

    Vaut mieux se dilater la rate que de se la "ratatiner", c'est bien meilleur pour notre santé...physique, mentale et même, morale.

  • André Chamberland
    Inscrit
    samedi 19 janvier 2008 10h24
    Ce n'était qu«,une blague
    Vous avez raison, la politique et les politicien, qu'une blague!

  • jacques noel
    Inscrit
    samedi 19 janvier 2008 16h07
    et que dire des journalistes?
    Cette semaine, comme plusieurs sans doute, j'ai appris que le maire Gendron, au sommet de sa gloire, ramassait 500,000$ par année. Je suis tombé sur le c... Pas à dire, de nos jours, c'est 10 fois plus payant de parler du show que d'en faire partie!

    Patrick Lagacé qui a sa chronique dans La Presse, en plus de son blogue, fait le pitre aux Francs-Tireurs. Idem pour l'ubiquiste Tino qui doit être à ça du burn-out tellement il est partout.

    Madame B, a sa chronique au Dev en plus de ses sermons à TVA. "Ouf" comme dirait l'autre...

    La Petrowski (qui ressemble de plus en plus à Bardot, sans les animaux...) a sa chronique dans La Presse et sa p'tite visite hebdomadaire à la Charette, en plus de commenter le show régulièrement à tous les micros, comme cette semaine aux Francs-Tireurs.

    Et que dire d'Anne-Marie Losique, la Michèle Richard de la génération X, qui comme l'autre génère sa propre business par ses propres sparages?

    Bref, à quand mon cher Robitaille, un portrait de nos pique-assiettes à l'heure de la convergence?

  • Guimont Rodrigue
    Inscrit
    dimanche 20 janvier 2008 11h48
    Les âneries télévisuelles
    Michel Rocard a bien raison de constater que nous vivons présentement un renversement de situation comparable à ce qui existait au Moyen Âge et que les gens de cette époque nommaient «la fête des fous» ou «la fête de l'âne» (l'âne étant considéré comme le symbole de la folie. Excellent point de départ pour un autre fils de Denys Arcand peut-être!: cf http://www.bazzo.tv/frequence.aspx?id=864).

    Les bouffons sont aujourd'hui partout, ils sont à quelques exceptions près, d'une platitude effrayante, sans culture, ni intelligence, cela en est désolant. Radio-Can. comme télédiffuseur d'État, n'a pas sa pareille pour nous offrir des platitudes abêtissantes, des jeux télévisuels d'une banalité déconcertante et criarde, des shows de placotages dignes d'une télévision berlusconienne et la dernière émission «3600 heures d'extase» a achevé de m'achever pour ainsi dire.

    Sans direction intelligente pour le conseiller et le guider, aussi affolé qu'un électron libre, Labrèche tout seul se plante royalement. Tant j'ai aimé, comme beaucoup de Québécois, le dernier film d'Arcand et le jeu de Labrèche, tant j'ai trouvé cette nouvelle émission, et je pèse mes mots, de pitoyable... Labrèche, comme acteur, mérite mieux que d'être laissé à lui même...

  • Fernand Lavigne
    Abonné
    dimanche 20 janvier 2008 12h08
    La ligne verte
    Comme toutes autres choses, l'humour a ses limites. Au Québec, on a transgressé la ligne verte depuis longtemps. Va pour le comique jeune, de la tarte à la crème. L'humour, lui, exige le raffinement, du rire de soi non de l'autre. Peu importe l'intension, les attaques dirigées sur la personne même, n'ont pas leur place dans une société de respect de l'autre. C'est à cette cet égard que dérision est devenue vicieuse et massivement destructrice. Les fous du roi n'étaient probablement pas pris au sérieux, les nôtres le sont, même si l'on en rit. Ajoutons enfin qu'il y pire que les politiciens qui tentent de jouer à l'humoriste, il y a les fous du roi qui jouent strictement au politicien.

  • Chryst
    Abonné
    dimanche 27 janvier 2008 13h13
    Le pouvoir de l'humour
    L'humour a sa place dans toute communication. Il rapproche les interlocuteurs et fait que ceux-ci ne se prennent pas trop au sérieux.

    Il peut être utile en politique comme ailleurs

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