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    Autopsie d'un cauchemar de glace

    «Lucien Bouchard a connu bien des échecs dans sa carrière, mais son moment de gloire a vraiment été la crise du verglas»

    5 janvier 2008 | Kathleen Lévesque | Québec
    Photo : Agence Reuters
    Il y a dix ans jour pour jour s'abattaient sur le Québec les premières averses de la tempête de pluie verglaçante qui a paralysé la Montérégie pendant un mois. Près de 100 millilitres d'eau transformés en glace, 1000 pylônes écroulés et 1,4 million de foyers privés d'électricité au plus fort de la crise. Moment d'angoisse collective, l'événement fut une véritable épreuve d'organisation, de solidarité, mais aussi de leadership politique, avec ses gagnants et ses perdants.

    L'image a encore aujourd'hui force de symbole. Chaque jour, le premier ministre Lucien Bouchard et le p.-d.g. d'Hydro-Québec, André Caillé, portant un col roulé, prenaient d'assaut les ondes pour faire état de la situation. Le ton était tout à la fois grave et rassurant. Aucun signe de panique.

    «Un conseiller de M. Bouchard m'a fait comprendre dès le début que des "focus groups" avaient été formés et que ce que les gens voulaient voir, c'était Caillé-Bouchard. C'était une image gagnante», raconte Pierre Bélanger, alors ministre de la Sécurité publique.

    Responsable de la direction de la sécurité civile, dont l'intervention des premiers jours de la crise s'est faite dans le cafouillage, M. Bélanger menait sa barque sur le terrain mais jouait un rôle de figurant aux côtés des deux hommes lorsque venait la conférence de presse quotidienne. «À partir du moment où le premier ministre s'est saisi du dossier, chose qu'il devait faire parce qu'il s'agissait d'une crise nationale, j'aurais dû me concentrer sur le terrain. J'ai écouté mes conseillers plutôt que mon instinct. Les points de presse m'hypothéquaient. Il fallait que je mette fin assez tôt dans la journée à ma tournée et, plus la crise avançait, plus j'étais rendu au bout de la table de la conférence de presse», se souvient-il un petit sourire en coin.

    Les communications gouvernementales étaient marquées du logo caractéristique d'Hydro-Québec. L'amalgame indisposait. Se défendant bien d'avoir conservé quelque amertume que ce soit, Pierre Bélanger souligne tout de même que la direction de la sécurité civile était «extrêmement dépendante de l'information provenant d'Hydro-Québec». «C'est nous qui avions toute la pression. La sécurité civile a servi de bouc émissaire alors que ce n'était pas nos pylônes qui tombaient!», lance-t-il.

    Quant à l'omniprésence d'André Caillé, M. Bélanger n'hésite pas à dire qu'il voyait un problème à voir un non-élu jouer un tel rôle. «Malgré tout, on est élus. Les véritables répondants, ce sont les politiciens», croit toujours M. Bélanger.

    Toutefois, Pierre Bélanger, qui était alors un ministre junior, n'était pas le seul de l'équipe ministérielle à se retrouver dans l'ombre de Lucien Bouchard et d'André Caillé. Le ministre des Ressources naturelles, Guy Chevrette, était absent au début de la crise, parti en vacances au soleil. Or personne au cabinet du premier ministre ne semblait pressé de voir revenir ce ministre d'expérience. Le tandem Bouchard-Caillé fonctionnait très bien, tant pour la coordination des opérations afin de résorber la crise que pour générer des bénéfices politiques.

    Pour le politicologue de l'École nationale d'administration publique Christian Dufour, que les ministres responsables aient été contournés, écartés ou même ignorés n'a rien de bien étonnant. En temps de crise, l'effondrement de l'autorité fait partie des menaces réelles. Il faut donc incarner le pouvoir pour mener les troupes, estime M. Dufour. Ainsi, Lucien Bouchard était «le chef de la nation» et André Caillé, le symbole identitaire par excellence du Québec avec l'hydroélectricité. Ni Pierre Bélanger ni Guy Chevrette ne pouvaient faire le poids, croit M. Dufour.

    «Même si ça peut paraître injuste parce que les seconds peuvent avoir une importance en pratique, le peuple regarde le haut de la pyramide. Lucien Bouchard a connu bien des échecs dans sa carrière, mais son moment de gloire a vraiment été la crise du verglas. Il y a été à son meilleur. Il était magistral. C'était l'homme du moment, capable de communiquer avec les gens de façon émotive», affirme Christian Dufour.

    Et qu'importe si le gouvernement a fait preuve d'improvisation en début de crise, ce que l'on retient, c'est l'impression de leadership qui se dégageait de la prestation de Lucien Bouchard et André Caillé, ajoute le politicologue. «Comme disait Danton, c'est quand tu n'as pas de pouvoir que tu dois en démontrer le plus. Quand tu ne contrôles pas la situation, c'est là qu'il faut avoir l'air d'en avoir», paraphrase M. Dufour.

    Les crises: un test de leadership politique

    Les exemples de bonnes et de mauvaises réactions des politiciens face à des désastres sont nombreux. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, la famille royale d'Angleterre avait choisi de rester à Londres pendant les bombardements ennemis plutôt que de fuir. Plus près de nous, aux États-Unis, deux crises récentes ont fait voir le meilleur et le pire. «Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont été bien gérés, analyse John Parisella. C'est un des grands moments de la présidence de M. Bush. Il y a eu des éléments discutables, mais globalement ce fut une bonne prise en charge. Dans le cas de l'ouragan Katrina qui a dévasté la Louisiane, vous avez encore, deux ans plus tard, des gens qui n'ont pas été payés pour les pertes subies et qui vivent dans des roulottes. La baisse de popularité du président Bush est d'ailleurs davantage liée à cette crise qu'à la guerre en Irak.»

    M. Parisella était chef de cabinet du premier ministre libéral Robert Bourassa lorsque la crise d'Oka a éclaté à l'été 1990. «Il ne faut pas se laisser emporter par le climat du moment. Il faut rester calme pour éviter les dérapages. De la même façon, Lucien Bouchard a fait preuve de sérénité. Tout justifiait qu'il prenne les choses en main. Ce n'était pas une crise sectorielle», croit M. Parisella.

    Jean-François Lisée, alors conseiller auprès du premier ministre Bouchard, abonde dans ce sens. Il soutient par ailleurs que la présence de M. Caillé tombait sous le sens compte tenu de l'implication essentielle d'Hydro-Québec pour résoudre les problèmes. Et que Guy Chevrette et Pierre Bélanger se soient retrouvés dans l'ombre de Lucien Bouchard, «dont la stature est énorme même quand il fait beau», n'était que normal.

    «Le phénomène politique du moment a été le fait que M. Bouchard a décidé de ne faire que ça. Du matin au soir, il gérait la crise du verglas. Son bureau de premier ministre à Montréal était le centre des opérations. Les ministres, les sous-ministres venaient. Le responsable de la sécurité civile, celui de la Sûreté du Québec, le p.-d.g. d'Hydro-Québec. C'était briefing après briefing. Il y a même eu une diététicienne qui est venue expliquer ce qui serait servi aux réfugiés dans les centres d'hébergement», se souvient Jean-François Lisée.

    Selon ce dernier, une crise d'une telle ampleur fut une expérience enlevante, d'un strict point de vue politique, à cause du grand sentiment de responsabilité et de l'adrénaline qui était aussi forte qu'en campagne électorale. Le moment le plus difficile fut le vendredi 9 janvier 1998, alors que l'on frôlait la catastrophe puisque Montréal était sur le point de manquer d'eau.

    Comme le rappelle M. Lisée, le gouvernement voulait à tout prix éviter la panique. «Mais en même temps, on ne pouvait pas dire à la population que rien ne se passerait. La formule que M. Bouchard a trouvée a été de dire: "Le pire est devant nous." Cela permettait de baliser qu'il fallait s'attendre au pire sans dire ce que serait le pire», explique l'ancien conseiller.

    Finalement, Québec a décidé de provoquer une panne électrique sur une partie de l'île de Montréal, dont le centre-ville, afin d'assurer l'alimentation électrique des usines d'eau potable. Le pire ne s'est pas produit.

    Une joute politique aux nombreuses répercussions

    À travers ces préoccupations terre à terre, le gouvernement Bouchard devait également gérer ses relations politiques avec Ottawa. Le premier ministre devait participer à une mission économique en Amérique latine menée par son homologue canadien, Jean Chrétien. «M. Chrétien hésitait à partir car il ne voulait pas donner tout le crédit à M. Bouchard de gérer la crise. Il faut se rappeler que l'on pensait tous être entre deux référendums», fait valoir M. Lisée.

    C'est d'ailleurs dans cet esprit que l'attitude du chef de l'opposition officielle de l'époque, Daniel Johnson, a été jugée sévèrement par des fédéralistes. D'aucuns auraient souhaité qu'il profite de la crise du verglas pour écorcher Lucien Bouchard, à qui l'on prêtait l'intention de déclencher un autre référendum sur la souveraineté malgré l'échec de 1995.

    «Il aurait été facile de tomber dans la démagogie, mais M. Johnson a choisi de se comporter en homme d'État et a choisi la solidarité. Il n'a pas joué la carte partisane», fait valoir John Parisella.

    Jean-François Lisée reconnaît que la situation plaçait l'opposition officielle dans une position ingrate. Si une crise comme celle du verglas est difficile pour le gouvernement, ce dernier est au moins au centre du jeu, alors que l'opposition officielle n'a que deux options: critiquer ou offrir ses services. Daniel Johnson a été une victime du verglas. Cette crise fut le prélude à son départ.

    Des fédéralistes étaient inquiets. En plein coeur du grand verglas, des sondages avaient montré des taux élevés de satisfaction de la population face au gouvernement Bouchard et à ses différentes composantes. Mais c'était aussi vrai pour la cote de popularité du gouvernement de Jean Chrétien.

    «Dans les moments de crise, peu importe les critiques face à l'État, les politiciens et tout le mal qu'on en pense, il y a un ralliement autour de la direction politique», estime Jean-François Lisée.

    Mais l'effet verglas fut bref. Lucien Bouchard déclencha des élections l'automne suivant avec comme nouvel adversaire un Jean Charest fraîchement arrivé d'Ottawa. Le Parti québécois affichait un slogan faisant référence sans équivoque à la crise du verglas: «J'ai confiance» renvoyait à la personnalité de Lucien Bouchard et à sa capacité de gérer une crise, raconte M. Lisée.

    Le résultat électoral fut toutefois mi-figue mi-raisin. Le Parti québécois fut reporté au pouvoir avec une majorité de sièges mais avec une minorité de voix, une déception pour Lucien Bouchard, qui avait triomphé de la crise du verglas sans que la population lui renvoie parfaitement l'ascenseur.
     
     
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