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    Un homme de gauche?

    7 avril 2010 09h52 |Alain Noël - Professeur de science politique à l’Université de Montréal | Québec
    À l’occasion du colloque «René Lévesque – Mythes et réalités – L’état actuel des recherches», qui se déroule aujourd’hui à la Grande Bibliothèque, nous publions des extraits de communications présentées par deux participants, les professeurs Alain Noël et Louis Balthazar.

    Les politologues se sont souvent demandé si René Lévesque était social-démocrate. Pour le principal intéressé, la question était secondaire. Lévesque acceptait en effet l’étiquette, mais il insistait sur le caractère artificiel de ce qui, pour lui, demeurait justement une étiquette.

    «Centre-gauche, social-démocrate, peu importe», écrivait-il dans une de ses chroniques du début des années 70: ce qui compte, c’est la capacité de mener à bien des politiques progressistes «avec le moyen indispensable pour les réaliser, le self-government».

    Mais de quelles politiques progressistes s’agissait-il? Que recouvrait ce «centre-gauche» auquel Lévesque s’associait toujours avec une certaine prudence? En fin de compte, le fondateur du Parti québécois était-il vraiment de gauche? Et si oui, de quelle façon? Peut-on parler d’une dimension fondamentale de son action politique, ou s’agit-il plutôt d’un aspect subsidiaire?
    On pourrait penser que la réponse va de soi et se contenter du label centre-gauche, qui semble à peu près adéquat. La question vaut pourtant la peine d’être examinée.

    Une quête de sens très actuelle
    Cette question permet en effet de mieux comprendre un personnage historique complexe, qui a incarné une gauche pragmatique et capable de gouverner — ce qui ne va pas toujours de soi — mais qui a aussi combattu, dans son parti et en dehors, une autre gauche, «dogmatique» et «perdue dans son propre refus global».

    La question nous aide aussi à réfléchir sur la nature du Parti québécois. Le parti de René Lévesque était-il d’abord une coalition réunissant la droite et la gauche autour de l’idée souverainiste ou plutôt un parti défini autant par ses orientations progressistes que par la quête de l’indépendance? Enfin, évidemment, la question débouche sur une quête de sens très actuelle dans un contexte où on parle plus volontiers d’une «gauche efficace» et d’un «nous» sélectif que d’égalité et de justice sociale.

    Égalité formelle, égalité réelle
    Les notions de droite et de gauche sont évidemment relatives. On est toujours à la fois à la droite et à la gauche de quelqu’un. En même temps, l’opposition entre la droite et la gauche défini un axe de débat universel.

    Ce débat concerne principalement le sens à donner à l’égalité dans une société démocratique. Il oppose ceux qui se contentent largement de l’égalité de tous devant la loi à ceux qui revendiquent en plus une bonne dose d’égalité réelle, sans laquelle l’égalité formelle demeure illusoire.

    Les premiers ont tendance à être pessimistes quant aux possibilités de progrès à cet égard et se méfient des effets pervers inhérents aux politiques de redistribution. Les seconds sont plus optimistes et dénoncent au contraire les périls de l’inaction. Ce contraste opposant les pessimistes et les optimistes est particulièrement révélateur parce qu’il transcende les enjeux spécifiques d’un lieu ou d’une époque. [...]

    Québec, 1950
    [Voyons ce qui se passe dans le] Québec des années 50. À l’époque, toute une génération se voyait à gauche, dans l’opposition au gouvernement Duplessis. La scission de cette génération en deux tendances, l’une fédéraliste, l’autre souverainiste, a souvent été racontée. Mais cette rupture redessinait également la droite et la gauche.

    Que prônait en effet Pierre Elliott Trudeau pour transformer le Québec? Peu de chose, finalement. Pour lui, en effet, tout excès d’ambition étatique risquait de mal tourner à cause de l’incapacité des Québécois à remédier à l’incompétence et à la corruption qui minaient leurs institutions publiques. Le plus sage consistait donc à circonscrire le pouvoir québécois et à consolider les droits et libertés à l’échelle canadienne. Pour le Québec, Trudeau devenait ainsi l’homme du statu quo.

    Le pari de la volonté
    René Lévesque, au contraire, fait dès 1960 le pari de la volonté afin de rétablir la confiance en soi et les moyens d’action d’un peuple minoritaire et dépossédé. C’est en cela qu’il agit comme un authentique homme de gauche et non pas uniquement comme un démocrate, un nationaliste ou un populiste. En se battant pour changer le Québec, Lévesque luttait en effet contre les inégalités les plus criantes et les plus enracinées de son époque, et il faisait entrevoir à ses concitoyens la possibilité d’une société plus saine et plus équitable.

    Les successeurs de Lévesque à la tête du Parti québécois ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. Ils ont tous compris que le parti devait non seulement réaliser la souveraineté mais aussi faire du Québec une société plus juste.

    Pour justifier ou critiquer le projet de Pauline Marois sur la citoyenneté, on a beaucoup évoqué René Lévesque. Mal à l’aise avec la nécessité de légiférer sur la langue, ce dernier l’aurait sans doute été encore plus avec l’idée de retirer un droit fondamental à un citoyen échouant à un test linguistique.

    Mais dans un contexte où le français n’est guère menacé, il faut surtout situer l’idée d’une citoyenneté plus conditionnelle à sa place, c’est-à-dire à droite. Partout dans le monde, en effet, c’est la droite qui nourrit la crispation identitaire autour de l’immigration, et c’est elle qui en profite. Il n’y a pas de raison pour que ce soit différent au Québec.

    Les politiciens de droite, explique Bill Clinton dans ses mémoires, cultivent le pessimisme et exploitent ce qui nous divise et ce qui nous fait peur. Pour gagner, la gauche n’a pas à aller sur ce terrain, qui n’est pas le sien. Elle doit plutôt souligner ce qui nous unit et miser sur la confiance et l’espoir. René Lévesque n’a pas atteint tous ses objectifs, loin de là. Mais il a toujours gardé ce cap.

    Alors, lucide ou solidaire, René Lévesque? Il aurait probablement refusé les deux étiquettes. Mais il n’était pas pour autant ambivalent. Homme de gauche et de terrain, René Lévesque a privilégié ce qui rassemblait les Québécois, et il a résolument parié sur ce qui leur permettait de se dépasser.












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